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Terrorisme
La guerre des mondes, Frédéric Pons
Le terrorisme islamique livre un combat sans pitié à l'Occident. L'Europe est au coeur de la cible. Voici le temps des grandes révisions.
Valeurs Actuelles n° 3581, paru le 15 Juillet 2005
Dès lundi, quatre jours après l'attentat du 7 juillet, le conducteur du bus rouge numéro 30 soufflé sur Tavistock Square (13 morts) demandait à reprendre son travail. «Il faut faire avec», commentait sobrement cet homme courageux, imité par tout un peuple qui décidait de se souder derrière son gouvernement et les victimes de l'attentat terroriste le plus meurtrier de l'histoire de Londres (52 morts et 700 blessés), rejetant le chantage terroriste. L'Union Jack était partout en berne, mais les Anglais relevaient la tête, comme aux heures les plus tragiques de leur histoire. «Bleeding, but unbending» ("[En sang], mais inflexible"), titrait le Daily Mirror, citant le poète William Ernest Henley.
Du sommet du G-8 en Écosse, Tony Blair avait donné le ton de la "résistance", le visage de cendre, quelques minutes après les quatre explosions quasi simultanées dans le centre de la capitale : «Il est important que les terroristes réalisent que notre détermination à défendre nos valeurs et notre mode de vie est supérieure à leur détermination à provoquer la mort et la destruction d'innocents.»
Trois jours plus tard, des dizaines de milliers de Londoniens célébraient dans les rues le 60e anniversaire de la victoire de 1945. Elizabeth II faisait aussitôt le lien entre les bombardements subis par la capitale britannique de 1940-1941 et les attentats de 2005. La ville renouait avec l'esprit du "London Blitz", magnifique leçon de résistance et de courage, aujourd'hui adressée aux forces de haine et de mort que sécrète une partie du monde musulman.
Faute d'éléments matériels suffisants recueillis sur place, l'enquête s'annonçait longue. Des milliers d'enregistrements audio et vidéo, tournés par les 1500 caméras du métro et les 8000 autres installées à bord des autobus londoniens étaient mis en lieu sûr pour être visionnés, image par image. La police demandait aussi aux opérateurs de conserver la trace des millions de connexions téléphoniques et électroniques passées autour du 7 juillet.
Les Britanniques ont fait appel, une fois n'est pas coutume, à l'aide internationale. Une trentaine de pays ont apporté leur concours. Quelques heures après les attentats, des spécialistes des principales nations européennes et des États-Unis débarquaient à Londres avec leurs dossiers. «Souvent, on a besoin d'être attaqué pour [prendre les choses au] sérieux», faisait remarquer Stefano Dambruoso, le plus haut magistrat antiterroriste italien jusqu'à l'an dernier.
Une mobilisation aussi vaste et aussi rapide après un attentat est exceptionnelle. Elle traduit à la fois l'urgence de la situation et la prise de conscience d'une déclaration de guerre faite à l'Occident. Après les États-Unis, puis l'Espagne et le Royaume-Uni, on pouvait s'attendre à de nouvelles frappes. Parmi les pays visés, bien sûr, tous les pays associés à la coalition américaine en Irak et en Afghanistan, l'Italie et la France en particulier. Christophe Chaboud, chef de l'Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat), le confiait au Monde, ce 11 juillet : «Pour nous, ces attentats n'ont pas été une surprise, mais la confirmation de quelque chose d'inévitable, compte tenu du contexte international. La guerre en Irak a relancé la logique du combat total contre l'Occident.»
Tony Blair est de nouveau en phase avec son opinion publique. Mais sa détermination actuelle à l'égard des islamistes ne doit pas faire oublier l'incroyable laxisme des dernières décennies. Les groupes les plus déterminés à frapper l'Occident eurent pignon sur rue au coeur de Londres (on parla de "Londonistan"). Cette situation unique en Europe dura jusqu'en 2004, en dépit des discours publics des islamistes appelant à la "guerre sainte", appels et concept qui n'avaient rien de poétique, comme voudraient le faire croire certains exégètes de l'islam.
Londres adopta cette attitude pour des raisons qui paraissent aujourd'hui d'une naïveté incroyable, au regard des risques. Les autorités intellectuelles et morales britanniques mirent en avant la tradition d'accueil et de tolérance du Royaume-Uni. Londres crut aussi à un modus vivendi possible avec les fondamentalistes. Le calcul était simple : en leur offrant un asile et la protection des lois britanniques, on pensait qu'ils iraient faire sauter leurs bombes ailleurs. Des spécialistes du renseignement estimaient aussi nécessaire de conserver une vitrine à ces réseaux, pour mieux les infiltrer.
Septembre 2001 ouvrit les yeux de beaucoup sur les limites de la tradition d'accueil, sur l'attitude de réfugiés ou de bénéficiaires du droit d'asile ne respectant pas les lois et valeurs de leurs hôtes.
Une partie des terroristes du 11 septembre 2001 avaient transité par Londres sans être repérés. C'est aussi le cas de Zacarias Moussaoui, présumé complice des kamikazes du 11 septembre, détenu aux États-Unis, ou de Richard Reid, le "terroriste aux chaussures piégées", arrêté le 22 décembre 2001, après avoir vécu dans le sud-est de Londres. Les deux hommes se fréquentaient dans une mosquée de Brixton. Ils avaient échappé à la vigilance des services britanniques.
"Les radicaux islamistes profitent de nos lois".
D'autres militants ont prospéré à l'ombre de Big Ben, protégés par les lois britanniques ! De nombreux imams furent d'abord des agents recruteurs au service de la cause islamiste la plus dure. Ils ont contribué à accroître le vivier islamiste, à partir des communautés musulmanes installées dans les pays européens.
Les "nouveaux islamistes" en guerre contre l'Occident sont nés en Europe. Ils forment la deuxième ou troisième génération des immigrés arrivés dans les années 1950 à 1970. Selon un rapport remis l'an dernier au gouvernement britannique, 10 000 à 15 000 musulmans du Royaume-Uni (sur 2 millions) seraient proches des thèses extrémistes ; 600 seraient passés par des camps d'entraînement.
Combien sont-ils en France ? Au moins autant qu'en Grande-Bretagne, car notre pays abrite la plus forte population musulmane d'Europe (5 à 6 millions). Le vivier est donc vaste et permanent. Sur les 373 radicaux extrémistes recensés aux États-Unis et en Europe, il y a deux fois plus de Français que de Saoudiens et beaucoup plus de Britanniques que de Yéménites.
Désormais citoyens européens, les radicaux profitent de l'ouverture des sociétés démocratiques qu'ils exècrent. Ils sont protégés par les lois. Ces insiders en connaissent toutes les faiblesses. Ils abusent aussi de la naïveté d'une partie de leurs élites. Souvent en échec scolaire ou familial mais accros à Internet, devenu une sorte de camp d'entraînement virtuel, ils rejettent le mode de vie et les valeurs de leur pays natal.
Les imams fondamentalistes redonnent à ces jeunes une identité et une fierté. Ils leur parlent de djihad, du paradis d'Allah et des vierges promises à tout martyr. Entre le jeune pieux et le futur terroriste, il n'y a qu'un pas, un aller-retour pour Bagdad, Karachi ou Sarajevo. L'Irak joue le rôle de l'Afghanistan des années 1980, terrain d'entraînement des fous de Dieu. Des islamistes européens y combattent. Parmi eux, une vingtaine de Français (dont une demi-douzaine y a trouvé la mort).
Par un curieux paradoxe, les mesures prises depuis septembre 2001 ont peut-être accru les risques. Incapables de forcer les systèmes de sécurité protégeant les lieux les plus sensibles, les nouveaux terroristes ne prennent plus la peine d'apprendre à piloter des avions, à manier des armes sophistiquées ou à faire des mélanges chimiques dangereux. «Pourquoi attaqueraient-ils un tigre quand il y a autant de moutons partout autour d'eux ?», remarque David Capitanchik, expert britannique du terrorisme.
Leurs imams recruteurs sont connus. Ils ont, ou ont eu leur tribune à Londres, carrefour de tous les fous de Dieu. Le Palestinien Abu Qatada, chef spirituel d'Al-Qaïda en Europe, avait été condamné à la prison à vie en Jordanie. Recherché en Espagne, il bénéficia du statut de réfugié politique de 1993 à 2002. Il est assigné à résidence. Le Syrien Omar Bakri Mohamed, fidèle d'Al-Qaïda, a obtenu l'asile politique à Londres en 1986. En décembre dernier, devant 500 personnes, il prévenait les gouvernements occidentaux de changer de politique, sinon les musulmans leur infligeraient «un 11 septembre, jour après jour, après jour.»
Abou Hamza al-Masri, débarqué d'Égypte, voulait faire flotter l'étendard du Prophète sur le 10, Downing Street. Ses prêches de sa mosquée de Finsbury Park, ont conduit au djihad des dizaines d'exaltés. «N'allez pas loin, disait Abou Hamza aux jeunes. L'ennemi est ici, à la maison !» Hamza est détenu mais pas extradable, car citoyen britannique !
Les avertissements n'avaient pas manqué sur les risques posés par une communauté de 15 millions de musulmans en Europe (certains universitaires parlent déjà d'"Eurabia"), dont une partie travaillée par le fondamentalisme. Datée du samedi 9 juillet, l'une des dernières mises en garde vient d'Arabie saoudite, sous la plume d'Abdul Rahman al-Rashed, célèbre éditorialiste du quotidien Asharq Al-Awsat : «Nous avions du mal à comprendre pourquoi les autorités accordaient le droit d'asile à des personnes suspectes ou impliquées dans des crimes relevant de l'extrémisme. Pourquoi des visas étaient accordés à des Arabes condamnés dans leurs pays pour des crimes politiques et d'extrémisme religieux, pourquoi ils ont obtenu le droit d'entrée et, pour certains, le droit d'asile.»
Le journaliste saoudien raille la "générosité stupide" des Britanniques et cette "illusion" de croire que les terroristes ne frapperaient pas au Royaume-Uni parce qu'ils y étaient hébergés. Il a lancé cet avertissement aux Européens : «Dans le passé nous vous disions : "Interdisez-les" - de parole et d'action -, aujourd'hui nous vous disons : "Expulsez-les !"» Conseil de connaisseur, sinon d'ami.
Frédéric Pons
© Valeurs Actuelles.
Une mobilisation aussi vaste et aussi rapide après un attentat est exceptionnelle. Elle traduit à la fois l'urgence de la situation et la prise de conscience d'une déclaration de guerre faite à l'Occident. Après les États-Unis, puis l'Espagne et le Royaume-Uni, on pouvait s'attendre à de nouvelles frappes. Parmi les pays visés, bien sûr, tous les pays associés à la coalition américaine en Irak et en Afghanistan, l'Italie et la France en particulier. Christophe Chaboud, chef de l'Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat), le confiait au Monde, ce 11 juillet : «Pour nous, ces attentats n'ont pas été une surprise, mais la confirmation de quelque chose d'inévitable, compte tenu du contexte international. La guerre en Irak a relancé la logique du combat total contre l'Occident.»
Tony Blair est de nouveau en phase avec son opinion publique. Mais sa détermination actuelle à l'égard des islamistes ne doit pas faire oublier l'incroyable laxisme des dernières décennies. Les groupes les plus déterminés à frapper l'Occident eurent pignon sur rue au coeur de Londres (on parla de "Londonistan"). Cette situation unique en Europe dura jusqu'en 2004, en dépit des discours publics des islamistes appelant à la "guerre sainte", appels et concept qui n'avaient rien de poétique, comme voudraient le faire croire certains exégètes de l'islam.
Londres adopta cette attitude pour des raisons qui paraissent aujourd'hui d'une naïveté incroyable, au regard des risques. Les autorités intellectuelles et morales britanniques mirent en avant la tradition d'accueil et de tolérance du Royaume-Uni. Londres crut aussi à un modus vivendi possible avec les fondamentalistes. Le calcul était simple : en leur offrant un asile et la protection des lois britanniques, on pensait qu'ils iraient faire sauter leurs bombes ailleurs. Des spécialistes du renseignement estimaient aussi nécessaire de conserver une vitrine à ces réseaux, pour mieux les infiltrer.
Septembre 2001 ouvrit les yeux de beaucoup sur les limites de la tradition d'accueil, sur l'attitude de réfugiés ou de bénéficiaires du droit d'asile ne respectant pas les lois et valeurs de leurs hôtes.
Une partie des terroristes du 11 septembre 2001 avaient transité par Londres sans être repérés. C'est aussi le cas de Zacarias Moussaoui, présumé complice des kamikazes du 11 septembre, détenu aux États-Unis, ou de Richard Reid, le "terroriste aux chaussures piégées", arrêté le 22 décembre 2001, après avoir vécu dans le sud-est de Londres. Les deux hommes se fréquentaient dans une mosquée de Brixton. Ils avaient échappé à la vigilance des services britanniques.
"Les radicaux islamistes profitent de nos lois".
D'autres militants ont prospéré à l'ombre de Big Ben, protégés par les lois britanniques ! De nombreux imams furent d'abord des agents recruteurs au service de la cause islamiste la plus dure. Ils ont contribué à accroître le vivier islamiste, à partir des communautés musulmanes installées dans les pays européens.
Les "nouveaux islamistes" en guerre contre l'Occident sont nés en Europe. Ils forment la deuxième ou troisième génération des immigrés arrivés dans les années 1950 à 1970. Selon un rapport remis l'an dernier au gouvernement britannique, 10 000 à 15 000 musulmans du Royaume-Uni (sur 2 millions) seraient proches des thèses extrémistes ; 600 seraient passés par des camps d'entraînement.
Combien sont-ils en France ? Au moins autant qu'en Grande-Bretagne, car notre pays abrite la plus forte population musulmane d'Europe (5 à 6 millions). Le vivier est donc vaste et permanent. Sur les 373 radicaux extrémistes recensés aux États-Unis et en Europe, il y a deux fois plus de Français que de Saoudiens et beaucoup plus de Britanniques que de Yéménites.
Désormais citoyens européens, les radicaux profitent de l'ouverture des sociétés démocratiques qu'ils exècrent. Ils sont protégés par les lois. Ces insiders en connaissent toutes les faiblesses. Ils abusent aussi de la naïveté d'une partie de leurs élites. Souvent en échec scolaire ou familial mais accros à Internet, devenu une sorte de camp d'entraînement virtuel, ils rejettent le mode de vie et les valeurs de leur pays natal.
Les imams fondamentalistes redonnent à ces jeunes une identité et une fierté. Ils leur parlent de djihad, du paradis d'Allah et des vierges promises à tout martyr. Entre le jeune pieux et le futur terroriste, il n'y a qu'un pas, un aller-retour pour Bagdad, Karachi ou Sarajevo. L'Irak joue le rôle de l'Afghanistan des années 1980, terrain d'entraînement des fous de Dieu. Des islamistes européens y combattent. Parmi eux, une vingtaine de Français (dont une demi-douzaine y a trouvé la mort).
Par un curieux paradoxe, les mesures prises depuis septembre 2001 ont peut-être accru les risques. Incapables de forcer les systèmes de sécurité protégeant les lieux les plus sensibles, les nouveaux terroristes ne prennent plus la peine d'apprendre à piloter des avions, à manier des armes sophistiquées ou à faire des mélanges chimiques dangereux. «Pourquoi attaqueraient-ils un tigre quand il y a autant de moutons partout autour d'eux ?», remarque David Capitanchik, expert britannique du terrorisme.
Leurs imams recruteurs sont connus. Ils ont, ou ont eu leur tribune à Londres, carrefour de tous les fous de Dieu. Le Palestinien Abu Qatada, chef spirituel d'Al-Qaïda en Europe, avait été condamné à la prison à vie en Jordanie. Recherché en Espagne, il bénéficia du statut de réfugié politique de 1993 à 2002. Il est assigné à résidence. Le Syrien Omar Bakri Mohamed, fidèle d'Al-Qaïda, a obtenu l'asile politique à Londres en 1986. En décembre dernier, devant 500 personnes, il prévenait les gouvernements occidentaux de changer de politique, sinon les musulmans leur infligeraient «un 11 septembre, jour après jour, après jour.»
Abou Hamza al-Masri, débarqué d'Égypte, voulait faire flotter l'étendard du Prophète sur le 10, Downing Street. Ses prêches de sa mosquée de Finsbury Park, ont conduit au djihad des dizaines d'exaltés. «N'allez pas loin, disait Abou Hamza aux jeunes. L'ennemi est ici, à la maison !» Hamza est détenu mais pas extradable, car citoyen britannique !
Les avertissements n'avaient pas manqué sur les risques posés par une communauté de 15 millions de musulmans en Europe (certains universitaires parlent déjà d'"Eurabia"), dont une partie travaillée par le fondamentalisme. Datée du samedi 9 juillet, l'une des dernières mises en garde vient d'Arabie saoudite, sous la plume d'Abdul Rahman al-Rashed, célèbre éditorialiste du quotidien Asharq Al-Awsat : «Nous avions du mal à comprendre pourquoi les autorités accordaient le droit d'asile à des personnes suspectes ou impliquées dans des crimes relevant de l'extrémisme. Pourquoi des visas étaient accordés à des Arabes condamnés dans leurs pays pour des crimes politiques et d'extrémisme religieux, pourquoi ils ont obtenu le droit d'entrée et, pour certains, le droit d'asile.»
Le journaliste saoudien raille la "générosité stupide" des Britanniques et cette "illusion" de croire que les terroristes ne frapperaient pas au Royaume-Uni parce qu'ils y étaient hébergés. Il a lancé cet avertissement aux Européens : «Dans le passé nous vous disions : "Interdisez-les" - de parole et d'action -, aujourd'hui nous vous disons : "Expulsez-les !"» Conseil de connaisseur, sinon d'ami.
Frédéric Pons
© Valeurs Actuelles.
[Texte signalé par N. Lipszyc.]
Mis en ligne le 20 juillet 2005, par M. Macina , sur le site upjf.org











