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Histoire du Sionisme : mise en perspective historique
Au cours de l’année scolaire 2001-2002, un séminaire d’élèves consacré à l’histoire du sionisme a été créé par trois élèves de l’Ecole normale, Antoine Errera, Jérémy Godefroy et Emmanuel Szurek. Ce séminaire avait pour but d’étudier la naissance de l’idée sioniste, son développement et sa réalisation progressive, jusqu’en 1948. Il s’agissait donc d’un séminaire d’histoire des idées ; notre but était de tenter de comprendre les différents modes de l’affirmation de l’idée sioniste et les étapes de sa réalisation.
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Texte emprunté au site "Un écho d'Israël" :


Au cours de l’année scolaire 2001-2002, un séminaire d’élèves consacré à l’histoire du sionisme a été créé par trois élèves de l’Ecole normale, Antoine Errera, Jérémy Godefroy et Emmanuel Szurek. Ce séminaire avait pour but d’étudier la naissance de l’idée sioniste, son développement et sa réalisation progressive, jusqu’en 1948. Il s’agissait donc d’un séminaire d’histoire des idées ; notre but était de tenter de comprendre les différents modes de l’affirmation de l’idée sioniste et les étapes de sa réalisation.

Nous avons choisi de nous arrêter à 1948. En effet, nous nous sommes proposé d’étudier le sionisme comme objet d’histoire. La question de savoir si le sionisme en tant qu’idée, en tant que projet, est une catégorie de pensée valide après 1948, appartient à un autre débat. En d’autres termes, la question de savoir si le sionisme est mort ou non en 1948 relève d’une problématique différente, intéressante certes, mais qui n’a pas été abordée dans le cadre de ce séminaire.

1. Mise en perspective historique : la naissance de l’idée sioniste dans le contexte de l’Europe du XIXe siècle ( essor des mouvements nationaux, émancipation, émergence de l’antisémitisme ) - Antoine Errera
2. Chronologie commentée : un siècle de sionisme, de Moïse Hess à la proclamation de l’Etat d’Israël - Jérémy Godefroy
3. Antisémitisme, judaïsme et Lumières : le sionisme et ses contradictions - Emmanuel Szurek

Nous tenons à remercier les trois auteurs qui nous permettent de reproduire leurs travaux dans « Un écho ».

I. Une mise en perspective historique

 
Théodore Herzl
 

En ce qui concerne la naissance du terme de « sionisme », le mot fut employé pour la première fois par Nathan Birnbaum, à Vienne, en janvier 1892. Nathan Birnbaum (1864 - 1937) était un Juif viennois ; issu d’une famille originaire de Cracovie, il avait été l’un des fondateurs de l’association étudiante Kadima.Il fut un nationaliste juif, et comprit très vite l’importance du sionisme politique.
Le terme de sionisme vient de Sion, l’une des collines de Jérusalem ( et, de ce fait, synonyme de Jérusalem, symbole de la Terre promise ).

La définition du sionisme est la suivante : il s’agit d’un mouvement d’ampleur mondiale dont l’objet fut le retour des Juifs dans leur ancienne patrie. Le sionisme politique se donna plus précisément pour but la constitution d’un Etat juif en Palestine. Son objet figure dans le programme de Bâle :

«Le sionisme s’efforce d’obtenir pour le peuple juif en Palestine un foyer reconnu publiquement et garanti juridiquement [öffentlich-rechtlich].»

On trouve un résumé de l’entreprise sioniste dans l’ouvrage de Walter LAQUEUR, Histoire du sionisme, (Introduction ) : son livre «traite du destin d’un peuple cruellement éprouvé et de ses tentatives de normaliser sa condition, pour échapper aux persécutions, et pour retrouver une dignité à ses propres yeux et aux yeux du monde.» C’est dire la force de ce souhait de retrouver un Etat qui soit à la fois un gage de sécurité et une source de fierté. En cela, le sionisme procède bien de l’aspiration d’un peuple si éprouvé à trouver sur la terre un refuge, un lieu de paix et d’enracinement. A l’origine de cette situation anormale se trouve l’exil.

La problématique réside donc dans le caractère anormal de la situation du peuple juif. Le fond du problème réside dans cette absence de patrie. Le sionisme s’attachera donc à mettre en oeuvre la renaissance politique du peuple juif.

Sommaire :

I. La situation des Juifs au XIXe siècle : les conséquences de l’émancipation et les progrès de l’antisémitisme moderne

1. L’émancipation
2. Son corollaire, l’assimilation
3. De violents contrastes entre les différentes communautés
4. Le cas de la Russie
5. L’antisémitisme moderne

II. Nation, nationalité, nationalisme

6. La nation comme source de légitimité politique
7. Nationalisme
8. Judaïsme et nationalité
9. Herzl et la naissance du sionisme politique

Conclusion

I-La situation des Juifs au XIXe siècle : les conséquences de l’émancipation et les progrès de l’antisémitisme moderne.
Il importe de resituer le sionisme dans son contexte. En effet, au XIXe siècle, la situation des Juifs a profondément changé. De nouvelles idées sont apparues, des évolutions sociales se sont dessinées : les problèmes qui se posent sont donc nouveaux. Le sionisme peut être considéré comme une réponse à ces changements de grande ampleur.

1. L’émancipation

1.L’émancipation consiste dans l’acquisition, par les Juifs, des droits de citoyens. C’est bel et bien la Révolution française qui marque le début d’une ère nouvelle dans la vie des Juifs. Le principe d’égalité de tous devant la loi est affirmé. On peut alors croire que les massacres, les persécutions et l’ostracisme social vont prendre fin. L’émancipation juridique fut toutefois lente. Dans le cas français, la base de cette émancipation réside dans l’édit d’émancipation du 27 septembre 1791. Mais, sous Napoléon, fut adopté le "décret infâme" de 1808. Et il fallut attendre 1846, sous la monarchie de Juillet, pour voir la suppression du more judaico, legs de l’Empire. Ce serment religieux que les Juifs devaient prêter avant de comparaître en justice portait atteinte à l’égalité devant la loi et blessait la liberté de culte.
L’assimilation sociale et culturelle pouvait faire, dès lors, de rapides progrès. Et surtout, les termes de la question juive se trouvent changés.

2. Son corollaire : l’assimilation

1. L’assimilation : une solution satisfaisante ? Le problème général que pose l’assimilation est consécutif à l’émancipation. Il s’agit d’un processus dynamique, source de tensions et de conflits à l’intérieur de la communauté juive. L’émancipation imposa aux Juifs, désormais citoyens à part entière, de réinterpréter le judaïsme en termes de croyances et de pratiques religieuses.
2. Des réserves diverses
Une partie des sionistes considèrent que l’émancipation juridique ( qui est d’ailleurs lente, qui n’est pas générale - toutes les communautés juives ne sont pas concernées - et qui n’est pas toujours acquise ) ne règle pas tout, que les mentalités n’évoluent pas aussi vite. De plus, l’émancipation ne fait pas pour autant oublier les siècles de persécutions, de discriminations, de violences, toute la période pendant laquelle les Juifs ne faisaient pas partie de la société civile.
Il existe donc un problème identitaire : que deviennent les notions de communauté juive, de peuple juif, dans ce nouveau contexte ? Quelle place accorder à l’identité juive ? Cela engendre une insatisfaction, un malaise. L’assimilation dans les pays occidentaux suppose que l’on fasse siennes la langue et la culture nationales. Dans quelle mesure ce processus peut-il se faire, et jusqu’où peut-il aller ? Comment préserver la spécificité juive ?
3. Une question nationale qui n’est pas résolue
De toute manière, l’émancipation, aux yeux des sionistes, ne règle en rien le problème national. Si les Juifs peuvent devenir des Allemands juifs ou des Français juifs, il n’est nullement question de les reconnaître en tant que nation.

Ahad HA’AM - "un du peuple", en hébreu -( de son vrai nom Asher GINZBERG ), écrivain et essayiste, s’est fait le héraut du sionisme dit culturel. Envisageant le problème juif en termes moraux, psychologiques et culturels, Ahad HA’AM prônait l’établissement en Palestine d’un centre spirituel et culturel juif, susceptible de régénérer le peuple juif. Ce centre servirait de base au renouveau national, et apporterait un remède à la crise culturelle du peuple juif de la diaspora. Attachant une grande importance aux questions de langue, de culture, de littérature, de diffusion de la connaissance du judaïsme, Ahad HA’AM a exercé une profonde influence sur les dirigeants juifs d’Europe orientale (Haïm WEIZMANN par exemple), par son idéal moral de sionisme spirituel.
Pour Ahad HA’AM, les Juifs occidentaux n’ont pas de culture nationale. Ils se trouvent de ce fait dans une situation de double servitude, intellectuelle et morale. Un de ses essais s’intitule justement : « L’esclavage au sein de la liberté ». Autre reproche formulé par Ahad HA’AM, le choix de l’assimilation peut conduire à considérer comme honteux le passé de sa communauté d’origine. En réalité, à ses yeux, les Juifs sont des étrangers, des enfants d’Israël. Ils sont peut-être même les étrangers par excellence, parce qu’ils n’ont pas de patrie à eux.

3. De violents contrastes entre les différentes communautés

Le corollaire de l’émancipation fut la constitution d’un clivage, au sein même de la communauté juive, entre ceux qui souhaitaient s’intégrer dans la société environnante ( et qui en ont la possibilité ), qui considèrent l’émancipation comme une alternative à leur mode de vie traditionnel et introverti d’une part , et ceux qui n’en ont pas l’envie ou la possibilité d’autre part.
En découle la différence de situation entre les Juifs d’Europe centrale et orientale d’une part, et les Juifs occidentaux d’autre part.

1. Les Juifs d’Europe occidentale

L’assimilation était, à la fin du XIXe siècle, très avancée chez ces derniers. En plus faible nombre qu’en Europe orientale, plus dispersés, au mode de vie urbain, ils se trouvaient véritablement absorbés dans la société environnante. Il s’était donc opéré une assimilation du point de vue de la langue et des moeurs. Envisageant l’avenir avec confiance, ces Juifs d’Europe occidentale professaient donc un grand optimisme. Leur assimilation était si profonde que la majorité d’entre eux refusaient de percevoir l’antisémitisme autrement que comme un phénomène marginal, individuel, et condamné à disparaître.
Ils n’envisageaient pas, pour les millions de Juifs yiddishophones d’Europe orientale, d’autre destin souhaitable que l’assimilation. Ils rejetèrent donc avec véhémence toute reconnaissance des dimensions nationales ou nationalitaires de l’existence juive. Les Juifs occidentaux entendent devenir des Français, des Allemands, des Anglais ; ils ressentent un très fort attachement pour leur patrie. Ils se montrèrent donc d’abord très réticents devant le projet sioniste.
On peut citer ce propos de Léon BLUM, tenu en 1950 :
« Juif français, né en France, d’une longue suite d’aïeux français, ne parlant que la langue de mon pays, nourri principalement de sa culture, m’étant refusé à le quitter à l’heure même où j’y courais le plus de dangers, je participe de toute mon âme à l’effort admirable - miraculeusement transporté du plan du rêve au plan de la réalité historique - qui assure désormais une patrie digne, égale et libre à tous les juifs qui n’ont pas eu, comme moi, la bonne fortune de la trouver dans leur pays natal ».
Il faut bien se représenter la puissance considérable de l’attrait exercé par les sociétés environnantes, les sociétés allemande et française notamment. Au dernier quart du XIXe siècle, l’Europe occidentale se trouve au sommet de son prestige et de sa puissance. Véritable centre du monde, elle est regardée avec admiration par tous les peuples.

2. Les Juifs d’Europe centrale et orientale

Au contraire, les Juifs d’Europe centrale et orientale n’ont pas d’attirance pour la société qui les entoure. Ils en sont du reste séparés par la géographie, par le mode de vie, par la langue, par la religion. Ils ne ressentent donc ni le désir ni le besoin de s’y intégrer, car ils sont parfaitement à l’aise dans la culture yiddish, à laquelle ils sont également très attachés. En Europe centrale et orientale, le sionisme soulève une question nationale, sociale et religieuse. Il existe une irréfragable spécificité du sionisme en Europe orientale.
On relève également nombre de différences sociales entre les Juifs occidentaux et les Juifs orientaux. Quelle condition misérable que celle des Juifs de l’Empire russe ( lequel comprend alors les pays baltes et une partie de la Pologne ), des Balkans, de la Galicie autrichienne, de la Roumanie ! A l’inverse, les Juifs occidentaux accèdent, eux, à une certaine aisance.
Les Juifs d’Europe centrale et orientale se distinguent aussi par la grande cohésion de leurs communautés, contrairement aux Juifs d’Europe occidentale, qui sont moins nombreux numériquement. Ces communautés assurent un encadrement, constituent une structure à caractère spirituel mais aussi temporel, s’occupant des questions de nourriture, d’éducation, d’assistance sociale, des relations avec les autorités. L’influence prépondérante des rabbins orthodoxes fait que, pour beaucoup, l’assimilation est impensable. Elle est parfois considérée comme une quasi-trahison.
En un mot, les Juifs d’Europe centrale et orientale sont d’autant plus attachés à leur identité juive qu’on ne leur offre pas la possibilité d’en avoir une autre.

4. Le cas de la Russie

Les conditions objectives font de la Russie, où résidaient cinq millions de juifs (soit la moitié de la population juive mondiale), un foyer vivant de la pensée présioniste. Contemporains de HERZL, les Amants de Sion, mouvement fondé par des étudiants de Saint-Pétersbourg en 1881, organisèrent des sociétés d’encouragement à l’émigration juive. Les Amants de Sion insistent toutefois davantage sur le « retour à Sion » que sur la création d’un Etat.
De toute façon, l’assimilation s’avérait inenvisageable dans la Russie tsariste et en Roumanie, à cause de la discrimination dont les communautés juives faisaient l’objet. Les Juifs russes furent soumis à un statut spécial jusqu’en 1917. Il n’y eut pas d’émancipation pour eux. Ils étaient confinés dans la zone de résidence (les régions occidentales de l’Empire Russe ), soumise à une juridiction particulière. Des vagues successives d’expulsions les dirigèrent vers cette zone. Les Juifs russes étaient très conscients de la fragilité de leur condition.
S’il exista une brève croyance dans la possibilité d’une assimilation en Russie, très peu de Juifs russes et polonais en eurent vraiment la possibilité, économiquement et linguistiquement. Cet espoir fut vite perdu, notamment après les pogroms de 1871 et de 1881.

5. L’antisémitisme moderne

Le terme d’antisémitisme a été forgé en 1873 par un journaliste de Hambourg, Wilhelm Marr, dans un libelle : La Victoire du judaïsme sur le germanisme. Dans le dernier quart du XIXe siècle, on assiste à l’apparition du nouvel antisémitisme, de nature raciste. S’opère alors le passage de l’antisémitisme religieux à l’antisémitisme racial. Son contenu s’explique par l’émancipation.

L’antisémitisme moderne emprunte nombre de ses éléments à l’antijudaïsme du passé : des éléments religieux, comme l’accusation de déicide, ou des éléments sociologiques, comme l’animosité contre les "manieurs d’argent". Mais il doit ses caractères propres à l’atmosphère historique dans laquelle il est né et s’est développé. Tout d’abord, il fut causé par le fait même de l’émancipation. La dispersion des Juifs dans la société environnante aboutissait à une « visibilité » moindre. Cette ubiquité des Juifs a été ressentie comme une menace pour l’unité et la cohésion des diverses nations. On reproche au Juif son irréductible altérité ; ainsi se forge la haine du peuple réputé cosmopolite et apatride.

L’antisémitisme ne permet pas d’échappatoire. Le Juif pouvait échapper à l’antijudaïsme chrétien par la conversion : l’antisémitisme moderne n’autorise plus cela. L’antisémitisme se caractérise également par les formes extrêmes qu’il emprunte : on peut penser, par exemple, aux émeutes anti-juives en Hongrie, en 1882 et 1883, à la suite d’un procès pour accusation de prétendu crime rituel (Tisza-Eszlar).

Cet antisémitisme se traduit surtout par les très graves pogromes de 1881, après l’assassinat d’Alexandre II. La Russie connaît une seconde vague de grands pogromes de 1903 à 1905. Ces événements entraînent des vagues d’émigration vers les Etats-Unis. Ainsi, persécutions et antisémitisme contribuent à forger la « conscience nationale » des Juifs, et à leur suggérer le caractère urgent d’une solution, en Europe orientale.

Donc, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, la situation des Juifs a profondément changé. Des problèmes nouveaux se posent ; ils n’ont pas encore trouvé de réponse.

L’assimilation, très avancée chez les Juifs des pays d’Europe occidentale, apparaît comme une solution, malgré les fortes réserves qu’elle suscite chez certains.

L’idée sioniste n’a pu naître que du fait de la conjonction de deux facteurs : l’absence de perspectives pour une part importante de la communauté juive mondiale (les Juifs d’Europe centrale et orientale), et l’importance prise, [dans le même temps], par le concept de nation. L’émancipation nationale se présente alors comme une solution de substitution à une impossible émancipation individuelle.

A suivre ...

© Un écho d'Israël

Mis en ligne le 2 juillet 2005, par M. Macina, sur le site www.upjf.org

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