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'Les Juifs doivent se délivrer de l'Europe', Elias Levy
COMMUNIQUÉ ISRANET
Un service de L’I.C.R.J
L'Institut canadien de recherches sur le Judaïsme
Professeur Frederick Krantz, Directeur
B.P. 175, succursale H
Montréal, Québec H3G 2K7
Courriel : cijr-french@isranet.org
Internet : www.isranet.org/
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Volume III, Numéro 151, mercredi, 15 septembre 2004
Édition spéciale du nouvel an
'Les Juifs doivent se délivrer de l'Europe', Elias Levy
Canadian Jewish News, 15 Septembre 2004
Si l’Europe est aujourd’hui la terre d’élection de l’antijudaïsme, c’est parce que le Vieux Continent et les Juifs sont incompatibles. L’Europe essaye depuis des lustres de se débarrasser de ses Juifs.
C’est la thèse cinglante que soutient le philosophe Jean-Claude Milner dans un livre-choc, Les Penchants criminels de l’Europe démocratique, paru récemment aux Éditions Verdier. Un essai décapant qui a suscité de vives polémiques.
Linguiste, philosophe et psychanalyste -il a été un des proches disciples de Jacques Lacan- de renommée mondiale, ancien président du prestigieux Collège international de Philosophie, professeur agrégé à l’Université Paris-VII (Jussieu), maître de conférences à l’Institut Lévinas de Jérusalem, Jean-Claude Milner est l’un des plus importants intellectuels non-juifs français.
Il nous a accordé une entrevue récemment.
Canadian Jewish News: D’après vous, l’Europe a toujours considéré les Juifs comme un problème qu’il fallait solutionner à n’importe quel prix.
Jean-Claude Milner: C’est mon sentiment. Plus profondément que l’hésitation entre "problème" et "question", le couple problème/solution a déterminé en Europe l’histoire moderne du nom "Juif", du 18ème siècle à nos jours. Dans mon livre, je me propose d’établir comment le dispositif politique et social européen en est venu à penser le Juif comme un problème appelant une solution - favorable ou défavorable à la survie des Juifs. Seule l’Europe a pensé dans ces termes. Le monde musulman, qui considère les Juifs comme des ennemis à combattre et même à annihiler, ne pense rien en termes de problème/solution et donc pas non plus le nom "Juif". L’Occident non européen, c’est-à-dire les États-Unis, pense beaucoup de choses en termes de problème/solution -le problème noir, le problème indien, le problème des ghettos…-, mais pas spécialement les "Juifs". C’est à l’intérieur de la configuration problème/solution que l’on peut penser la notion de solution définitive.
C.J.N.: Donc, la solution au problème juif a été de tout temps une grande obsession européenne.
J.-C.Milner: Oui. Depuis la période des Lumières, l’Europe, éclairée par la science moderne et par la politique rationnelle, cherche une solution définitive du problème juif, comme elle a cherché, disons, une solution définitive du problème des marées, du problème du paupérisme, etc. Chaque grande nation de la culture européenne moderne a cru trouver sa solution au problème juif. La France et l’Allemagne y tiennent le premier rang. Le nazisme s’inscrit dans la continuité de ce paradigme. Hitler n’a inventé ni la notion de problème juif, ni la notion de solution définitive, ni le programme d’une recherche persévérante de cette solution. Il a seulement inventé des moyens nouveaux pour "solutionner" le problème juif.
Aujourd’hui, l’Europe essaie de gérer cet héritage extrêmement complexe. Et, d’un certain point de vue, elle y arrive en disant qu’il n’y a plus de problème juif dans le Vieux Continent, mais qu’il y a désormais un nouveau problème: l’État d’Israël.
C.J.N.: Ce n’est donc point surprenant que des sondages récents effectués à l’échelle européenne aient souligné la grande aversion affichée par une forte majorité d’Européens à l’endroit de l’État d’Israël.
J.-C.Milner: Les résultats de ces sondages ne m’ont pas du tout surpris. Sans se rendre compte, l’Européen moyen est résolument persuadé que les Juifs ne sont établis au Proche-Orient que depuis 1948, soit depuis la création de l’État d’Israël, et qu’avant il n’y avait pas la moindre trace de Juifs dans cette région peuplée majoritairement d’Arabo-Musulmans. À leurs yeux, l’existence d’Israël est la principale cause des problèmes qui existent aujourd’hui au Proche-Orient. Pourtant, nous savons tous que l’Histoire du Moyen-Orient est un peu plus complexe que cela.
C.J.N.: Les Européens considèrent l’État d’Israël comme une entité coloniale.
J.-C.Milner: Pour une majorité d’Européens, Israël est le seul responsable et fautif de la situation de guerre qui sévit depuis plusieurs décades au Proche-Orient. En fait, aujourd’hui, l’Européen moyen pense en gros que l’État d’Israël n’aurait jamais dû voir le jour. C’est une sorte d’opinion naturelle, spontanée. Profondément marqués par une Histoire coloniale qui s’est avérée un cuisant échec, les Européens, surtout les Français, considèrent Israël comme un fait colonial forgé de toutes pièces par l’impérialisme occidental. C’est pour cela que le modèle de la colonisation, et le terme de "colonies", employé pour désigner les implantations juives de la Cisjordanie et de Gaza, reviennent constamment dès que l’on aborde la question d’Israël. Pour une majorité d’Européens, le modèle colonial israélien est le pendant du mouvement colonial européen.
C.J.N.: Les Européens souhaitent ardemment imposer un plan de paix aux Israéliens et aux Palestiniens. N’est-ce pas un voeu chimérique?
J.-C.Milner: Les Européens sont convaincus que leur modèle d’unification territoriale par le biais de la paix est unique et extraordinaire. L’Europe, qui a inventé la notion de Guerre mondiale, qu’elle a expérimentée deux fois en l’espace d’un demi-siècle, invente aujourd’hui une nouvelle forme d’union par la paix.
Les Européens pensent qu’à ce chapitre-là ils peuvent donner une leçon au monde entier, que leur modèle de paix peut résoudre définitivement de vieux conflits, notamment au Proche-Orient. Tous les plans de paix, y compris celui présenté à Genève par Yossi Beilin et son homologue palestinien, Yasser Abed Rabo, s’inscrivent dans la longue tradition européenne des traités visant à instaurer une paix perpétuelle.
La triste réalité c’est que chaque fois que les Européens ont voulu mettre en oeuvre des traités de paix qui correspondaient à leur idéal, cette euphorie pacifiste n’a duré que l’espace d’un printemps. La question qu’Israël se pose encore aujourd’hui c’est de savoir si ces plans recevront un "bon point" de l’opinion éclairée en Europe et des journaux qui expriment cette opinion éclairée. L’Histoire est une chose trop sérieuse pour se faire à coups de "bons points". Les morts israéliens et les morts palestiniens pèsent un peu plus lourd dans la balance que la question de savoir si les plans de paix que l’on propose pour résoudre le contentieux israélo-palestinien correspondent à l’idéal européen de la paix perpétuelle.
C.J.N.: D’après vous, la plus grande erreur commise par les Juifs, surtout européens, est d’avoir pris l’Europe comme modèle de référence.
J.-C.Milner: Je pense qu’un des grands problèmes des Juifs du monde entier, et particulièrement des Ashkénazes, c’est qu’ils ont considéré pendant longtemps l’Europe comme un modèle irremplaçable. Pour les Ashkénazes, le modèle idéal était soit la France d’avant 1914, soit l’Allemagne d’avant 1914. Encore aujourd’hui, beaucoup de Juifs européens pensent que ce sont les modèles européens qui doivent les guider. Même en Israël -ça me frappe beaucoup chaque fois que j’y vais-, nombreux sont ceux qui continuent à défendre l’idée que l’État juif doit être régi par des critères politiques et sociaux de type européen, tels qu’un parlementarisme extrême, la séparation des pouvoirs, le fait que le pouvoir judiciaire doit être égal en importance au pouvoir exécutif et au pouvoir législatif… Tous ces modèles ont été inventés en Europe. Je ne dis pas qu’ils sont mauvais ou bons. Je dis simplement qu’ils ont une source qui est tout à fait particulière.
C.J.N.: Mais, selon vous, le modèle européen n’est qu’un leurre.
J.-C.Milner: Je crois que les Juifs ne devraient plus considérer le modèle européen comme une sorte de règle absolue. Je suggère que les Juifs se délivrent de l’Europe, car il est temps que ces derniers cessent de mesurer des décisions politiques en se demandant: "Est-ce que l’Europe va bien le prendre?" Dans le domaine de la pensée, les Juifs ont toujours voulu être accueillis dans les bras de la culture européenne. Ce mouvement n’a jamais été payé de retour. La culture européenne n’a pas eu à l’égard des Juifs un mouvement d’accueil comparable. Finalement, cet accueil a souvent pris la forme d’une déjudaïsation débridée.
Il faut que les Juifs cessent de vouloir se faire accepter, valider ou reconnaître par les Européens parce que maintenant les choses sont claires: les Européens n’accepteront pas ou ne valideront pas ce que font les Juifs en général et ce que fait Israël en particulier.
C.J.N.: Dans le subconscient des Européens, l’image hideuse du Juif cupide et capitaliste n’a-t-elle pas cédé sa place à l’image du Juif israélien colonisateur?
J.-C.Milner: Tout à fait. Au XIXème siécle, quelle était la figure la plus détestée en Europe? La figure du banquier. On disait alors que les Juifs étaient des banquiers. Pourtant, force est de rappeler que, matériellement, 90% des Juifs étaient pauvres, vivaient dans des Shtetel, sans un sou en poche.
Aujourd’hui, quelle est la figure la plus détestée par les Européens? La figure du colonialiste. On dit sans ambages: "les Juifs sont des coloniaux". Pourtant, nous savons que la très grande majorité des Juifs ne sont pas des coloniaux. Il y a sûrement en Israël, comme en France et dans d’autres pays, des gens qui ont une mentalité coloniale. Mais, ces derniers ne représentent qu’une infime minorité. En Europe, on a trouvé à chaque période la forme la plus haïssable possible pour désigner le Juif. On lui a d’abord accolé l’épithète de "banquier", ensuite d’"apatride", de "Juif errant"… puis aujourd’hui de "colonisateur".
C.J.N.: Très nombreux sont les Européens qui estiment que critiquer la politique d’Israël n’est pas une attitude antisémite.
J.-C.Milner: C’est vrai. Je crois qu’on peut parfaitement critiquer la politique d’Israël sans être pour autant antisémite. Par contre, ce qui se passe aujourd’hui c’est le contraire. Dès que quelqu’un en Europe, surtout en France, est soupçonné d’avoir des rapports avec des membres d’une Communauté juive solidaire d’Israël, on lui demande des comptes. On lui dit: "Prouvez-nous que vous êtes contre Sharon. Mettez les preuves sur la table. Si vous ne dites pas immédiatement que vous êtes contre Sharon, alors on ne vous écoutera pas!" Je suis sidéré par ce renversement de situation. En Europe, et surtout en France, on ne peut plus mentionner le mot Juif sans qu’on vous demande de donner la preuve que vous êtes opposé à la politique de Sharon. C’est effarant!
C.J.N.: Vous affirmez dans votre livre qu’une "alliance implicite" commence à être bâtie entre les pays membres de l’Union Européenne et le monde arabo-islamique.
J.-C.Milner: C’est une idée qui peut paraître paradoxale, mais qui ne l’est pas tellement lorsqu’on y réfléchit. Je pense que toute la géopolitique européenne repose sur l’idée que l’Europe peut et doit s’étendre par la paix. L’Europe est passée de 6 à 15 pays, puis récemment à 22 pays. Si les Etats-Unis s’étaient étendus de cette façon-là, les "belles âmes" progressistes se seraient empressées d’appeler une telle expansion de l’impérialisme. Mais, comme il s’agit de l’Europe, on s’abstient de parler d’impérialisme. Pourquoi? Parce que l’Europe s’étend au nom de la paix et non de la guerre. Son expansion se fait sans qu’un seul coup de feu soit tiré. La géopolitique européenne repose sur la logique que cette expansion n’est possible qu’à condition qu’on fasse une sorte de gentleman’s agreement avec l’autre grande puissance expansionniste mondiale, à part les États-Unis : l’islam. Les Européens ne sont pas dupes. Ils savent pertinemment que pour mener à terme la construction européenne, ils doivent conclure une sorte d’accord implicite de bon voisinage avec le monde arabo-musulman.
C.J.N.: Quelle forme prend cette alliance européo-musulmane?
J.-C.Milner: En langage européen, l’extension de l’Europe est appelée la paix. L’expansion musulmane, elle, s’appelle le Jihad, la guerre sainte. Cet accord tacite s’est cristallisé avec force durant la Conférence contre le racisme de Durban, à la fin de l’été 2000, où, main dans la main, les tenants de la paix dans le monde, venus d’Europe, et les tenants du Jihad, venus du monde musulman, ont martelé ensemble l’ignoble slogan : "One Jew one bullet". Il y a une véritable consonance entre ces deux mouvements expansionnistes qui, pour le moment, ne se contredisent pas. En tout cas, les Européens pensent qu’il n’y a là aucune contradiction.
D’une part, on a l’expansion européenne, qui est une extension de la démocratie formelle, de la libre circulation des biens et des personnes, etc., et, d’autre part, on a l’expansion islamiste, qui se poursuit aussi dans des pays de l’Europe orientale par le biais de l’immigration musulmane. C’est le cas en France.
C.J.N.: La France est-elle le pays le plus antisémite d’Europe?
J.-C.Milner: La France est le pays où l’antisémitisme peut mobiliser la plus grande quantité de bonnes consciences. Il est possible qu’en Allemagne ou en Autriche vous trouviez quantitativement plus d’antisémitisme de type classique que celui qui sévit en France. Mais, je pense qu’en France vous trouvez une quantité et une qualité de mobilisation qui donne bonne conscience, qui légitime l’antisémitisme au nom de l’antiracisme, du progressisme, de la liberté, de la défense des faibles à l’égard des forts… C’est en France que ce discours de légitimation de l’antijudaïsme est le plus développé et le plus porteur d’avenir. L’antisémitisme allemand, autrichien, est-européen, etc., reste accroché à des vieux thèmes. En France, la judéophobie est porteuse de nouveaux thèmes.
C.J.N.: L’antisémitisme continuera-t-il à proliférer en France?
J.-C.Milner: Oui. On va très probablement assister, en France, à une extension d’un antijudaïsme qui sera de plus en plus virulent. Un antisémitisme considéré comme légitime au nom de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, de la défense des opprimés contre les oppresseurs, etc. La situation des Juifs en France ne peut que se détériorer. Par contre, si les Juifs traditionalistes se déguisent en Musulmans, ils ne courront pas grand risque! Mais s’ils affichent ouvertement leur judaïté, la situation deviendra de plus en plus difficile pour eux. La France est le pays qui donne le ton, qui indique le chemin qui sera parcouru par l’Europe dans les années à venir.
Elias Levy
© Canadian Jewish News
Mis en ligne le 19 septembre 2004 sur le site www.upjf.org.
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