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Noé et le 11 septembre, Par Thomas L. Frieman
Article paru dans le New York Times du 22 septembre 2002.Traduction française par Norbert Lypszyc
Au cours de l'année passée, plusieurs amis m'ont fait la remarque qu'ils ressentaient toujours un poids sur le cœur en pensant au 11 septembre. L'une d'entre eux a même dit qu'elle avait senti comme si c'était le début de la fin du monde. Il ne faut pas s'en étonner. Ces attentats-suicide représentent des actes tellement odieux qu'ils ont même ébranlé notre foi en la personne humaine et en ce mur que la civilisation avait construit pour restreindre, espérait-on, ce qu'il y a de pire en l'homme. Il y a maintenant un gros trou dans ce mur.
Que faire ? Pour me guider, je me suis adressé à l'un de mes maîtres, Rabbi Tzvi Marx, qui enseigne aux Pays-Bas. Il a fait l'analogie suivante avec un épisode de la Bible : "D'une certaine manière", a dit Tzvi, "nous nous sentons, après le 11 septembre, comme si nous avions vécu le Déluge au temps de Noé, comme si le Déluge avait inondé notre civilisation, et que nous en étions les survivants. Que faire la matin d’après le déluge ?
L’histoire de Noé a beaucoup à nous apprendre. "Quelle est la première chose que fit Noé quand les eaux se retirèrent et qu’il descendit de l’arche ?", demande Tzvi. "Il planta une vigne, fit du vin et se saoula.
"La première réaction de Noé à la dévastation de l’humanité apportée par le Déluge et au défi auquel il avait maintenant à faire face, fut de se rendre sourd et aveugle au monde."
Mais quelle fut la réaction de Dieu au déluge ?", demande Tzvi." Exactement le contraire. La réaction de Dieu fut de proposer à Noé un ensemble de règles qui permettraient à l’humanité de vivre, les règles que nous appelons maintenant les lois noachides.
Sa première règle fut que la vie est précieuse, aussi aucun homme ne devait pas en assassiner un autre". (Ces lois noachides furent ensuite étendues jusqu’à inclure l’interdiction de l’idolâtrie, de l’inceste, du blasphème et du vol.)
Voilà qui est intéressant. On eût pensé qu’après avoir détruit l’humanité par un déluge dévastateur, le premier acte de Dieu aurait été d’enseigner que toute vie est précieuse. Et ce fut le cas. Mais, dit Tzvi, "c’est comme si Dieu avait dit", maintenant je comprends à quoi je l’expose avec ces hommes. Je dois fixer des limites précises à leur comportement, avec des valeurs claires et des normes qu’ils puissent assimiler."
Et c’est là que commence l’analogie avec aujourd’hui. Après le déluge du 11 septembre, nous avons une alternative : nous pouvons nous rendre insensibles au monde, boucher nos oreilles, ou nous pouvons commencer à réparer le trou dans le mur de la civilisation, en insistant plus fermement et avec plus de vigueur sur l’application de règles et de normes, par nous et par les autres.
"Dieu, après le Déluge, refusa de laisser Noé et ses descendants se permettre de vivre dans un monde d’échappatoires", affirme Tzvi. "Il refusa aussi de leur donner le droit de vivre sans limites morales, précisément parce que, jusque-là, l’humanité avait échoué.
"La même chose s’applique à nous. Oui, nous devons tuer les meurtriers du 11 septembre, mais sans devenir nous-mêmes des meurtriers et sans être indulgents uniquement envers nous-même. Nous devons nous défendre, sans faire fi des libertés fondamentales dans notre pays, sans empêcher tout étudiant musulman de venir dans ce pays, sans oublier l’immense ombre qu’une Amérique puissante projette sur le monde et combien elle peut amener les gens à se sentir impuissants, et sans dire au monde que nous allons faire ce que nous voulons, parce qu’il y a eu un déluge et que rien ne nous retient plus.
Parce que nous imposer à nous-mêmes des règles et des normes nous conférera assez de crédibilité pour les exiger des autres. Cela nous autorisera à exiger la respect de la loi, la tolérance religieuse, le gouvernement par des règles démocratiques, l’autocritique, le pluralisme, les droits des femmes, et le respect de l’idée que mes griefs, si profonds soient-ils, ne me donnent pas le droit de faire n’importe quoi à n’importe qui.
Cela nous autorisera à dire au monde musulman : "Qu’avez-vous fait depuis le 11 septembre ? Où sont, chez vous, les voix de la raison ? Vous commencez humblement toutes vos prières en invoquant le nom du Dieu de miséricorde et de compassion, mais quand des membres de votre foi ont agi au nom de l’Islam en assassinant des Américains, ou en se suicidant pour entraîner dans la mort des "infidèles", votre presse les a célébrés comme des martyrs, et vos leaders spirituels sont restés, pour la plupart, silencieux.
En dehors de quelques condamnations de pure forme, ils n’ont prononcé aucun prêche dans leurs mosquées, n’ont tracé aucune ligne rouge morale dans leurs écoles coraniques. Là, il y a un problème car s’il n’y a pas débat, dans l’Islam, sur les normes et les valeurs, il y aura conflit entre l’Islam et nous.
En résumé, on ne parviendra pas à nous rendre insensibles aux réalités de l’après-11 septembre. Les opérations militaires, si elles sont nécessaires, ne sont pas suffisantes. Construire des murs encore plus difficiles à franchir peut nous rassurer, mais dans le monde interconnecté d’aujourd’hui, ce ne serait qu’une illusion.
Notre seul espoir est que les hommes seront retenus par leurs barrières internes - les normes et les valeurs. Nous les imposer à nous-mêmes et les exiger fermement des autres est la seule stratégie de survie viable sur notre planète, dont les dimensions s’amenuisent.
Sans cela, il nous faut commencer à construire une arche.











