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Les contes du tyran [Saddam Hussein], par Mark Bowden
Traduction française de Norbert Lipszyc pour Reponses IsraelReproduction et diffusion autorisée sous réserve des mentions de copyright et de celle-ci : "Traduction française de Norbert Lipszyc pour Reponses Israel"
Original anglais
Que voit Saddam Hussein en lui-même que personne d’autre au monde ne semble voir ? La réponse se trouve peut-être dans les détails intimes concernant la vie quotidienne du leader irakien.
1. Shakhsuh (Sa Personne)
Aujourd’hui est un jour dans la Grande Bataille, la Mère Immortelle de Toutes les Batailles. C’est un jour glorieux, splendide pour l'amour propre du peuple de l’Irak et pour son histoire, et c’est le début de la grande honte pour ceux qui ont allumé le feu contre lui. C’est le premier jour, celui où la grande phase militaire de la bataille commence. Ou plutôt, c’est le premier jour de la bataille, puisque Allah a décrété que la Mère de Toutes les Batailles se poursuit jusqu’à ce jour.
-- Saddam Hussein dans une adresse télévisée au peuple irakien, le 17 janvier 2002
Le tyran doit voler quelques heures de sommeil. Il doit en changer le lieu et l’horaire régulièrement. Il ne dort jamais à la même place. Il va de lit secret en lit secret. Un sommeil régulier, une routine quotidienne, sont des luxes qui lui sont refusés. Il est trop dangereux d’être prévisible, et chaque fois qu’il ferme les yeux la nation dérive. Sa main de fer se desserre. Les complots se trament dans l'ombre. Pendant ces quelques heures il doit se fier à quelqu’un, et rien n’est plus dangereux pour un tyran que la confiance.
Saddam Hussein, l’Oint, le Glorieux, le Descendant du Prophète, le Président de l’Irak, le Président de son Conseil Révolutionnaire, le Maréchal en Chef de ses armées, docteur de ses lois, le Grand Oncle de tous ses peuples, se lève vers trois heures du matin. Il ne dort que 4 à 5 heures par nuit. Au lever, il va nager. Tous ses palais, toutes ses maisons ont des piscines. L’eau est le symbole de la richesse et du pouvoir dans un pays de déserts comme l’Irak, et Saddam en fait jaillir partout, fontaines, piscines et bassins, rivières internes et cascades. C’est un thème récurrent dans tous ses immeubles. Ses piscines sont soigneusement entretenues et testées chaque heure, plus pour conserver la température, le taux de chlore et le pH à des niveaux confortables que pour détecter si un quelconque poison ne va pas s’attaquer à lui par ses pores, ses yeux, sa bouche, son nez, son pénis ou son anus, bien qu'il le craigne toujours.
Son dos est fragile, une hernie discale, et la natation l’aide. Cela le maintient aussi en bonne santé et en forme. Cela satisfait sa vanité, épique, mais le souci qu'il a de sa santé tient à d’autres raisons. : à 65 ans c'est un vieil homme. Son pouvoir étant basé sur la peur et non sur l'affection, il ne peut donner l’impression qu’il vieillit. Le tyran ne peut se permettre d’apparaître voûté, frêle et grisonnant. La faiblesse attire la révolte, les coups d’état. On peut imaginer Saddam s'obligeant chaque matin à effectuer le nombre de longueurs qu'il s'est fixé, à surpasser la distance qu'il parcourait à la nage l'année précédente, comme si le temps pouvait être aboli par l'effort et la volonté. La mort est un ennemi qu’il ne peut vaincre, seulement, peut-être, retarder. Alors il y travaille. Et il fait semblant. Il teint en noir ses cheveux gris, il évite d’utiliser ses lunettes pour lire en public. Quand il doit faire un discours, ses assistants l’impriment en très grosses lettres, juste quelques lignes par page. Son problème de dos l’obligeant à marcher en claudiquant légèrement, il évite d’être vu ou filmé marchant plus que quelques pas.
Il a des membres longs et de grandes et fortes mains. En Irak la taille d’un homme compte encore beaucoup et Saddam est impressionnant. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix il écrase ses assistants plus petits et plus ronds. Il n’a aucune grâce naturelle mais ses manières ont acquis une certaine élégance, celle d'un enfant de la campagne qui a appris à assortir la bonne cravate à son costume. Son poids fluctue entre 100 et 110 kilos, mais dans ses complets sont taillés de façon à cacher sa corpulence. Sa bedaine n'est visible que lorsqu'il ôte sa veste. Ceux qui l’observent attentivement qu’il a tendance à perdre du poids en période de crise et à le reprendre rapidement lorsque les choses s'arrangent.
La nourriture fraîche arrive par avion deux fois par semaine : du homard, des crevettes, et du poisson, beaucoup de viande maigre et de produits laitiers. Les envois arrivent d’abord chez ses physiciens nucléaires qui les passent aux rayons X et les testent pour vérifier qu'ils ne sont ni irradiés ni empoisonnés. Sa nourriture est alors préparée par des chefs formés en Europe, travaillant sous la supervision de Al Himaya, chef de ses gardes du corps personnels. Chacun de ses 20 palais comprend une équipe complète de serviteurs et chaque équipe prépare trois repas par jour. Sa sécurité exige que l’on organise chaque jour, dans chaque palais, une pantomime destinée à faire penser qu'il y réside. Saddam essaie de suivre un régime alimentaire tout comme il compte ses longueurs de bassin. Pour un homme de sa corpulence, il mange peu, picorant dans les plats, laissant souvent la moitié de la nourriture dans son assiette. Parfois, il dîne dans un restaurant de Bagdad. Quand cela arrive, son personnel de sécurité envahit la cuisine, exigeant que marmites, casseroles, plats et ustensiles soient bien astiqués, mais n’intervenant pas au-delà. Saddam apprécie la gastronomie. Il préfère le poisson à la viande, et mange beaucoup de fruits frais et de légumes. Il aime boire du vin à ses repas, mais il n’est pas un œnologue, son vin préféré est le Mateus rosé. Et même s'il boit avec modération, il veille à ce que personne n’appartenant pas à son entourage familial et ses assistants immédiats ne puisse le voir boire. L'alcool est interdit par l'islam et en public Saddam est un fils respectueux de la foi.
Il a un tatouage sur la main droite, trois points bleu foncé alignés près du poignet. Dans son village les enfants sont ainsi tatoués à l'âge de 5 ou 6 ans, signe de leurs racines rurales, tribales. Les filles sont souvent marquées sur le menton, le front ou les joues (comme la mère de Saddam). Pour ceux qui, tel Saddam, sont venus en ville et se sont élevés socialement, les tatouages sont le signe d'une origine modeste et certains plus tard les enlèvent ou les décolorent. Les tatouages de Saddam se sont décoloré, mais apparemment seulement pour raisons d’âge. Bien qu'il proclame descendre du prophète Mahomet, il n'a jamais caché son humble naissance.
Le président à vie passe chaque jour de longues heures dans son bureau, quel que soit le bureau que lui st ses conseillers en sécurité choisissent. Il y rencontre ses ministres et ses généraux, demande leur opinion, et suit sa propre tendance. Il fait de courtes siestes durant la journée. Il peut quitter brusquement une réunion, s’enfermer dans une pièce voisine, puis revenir reposé après une demi-heure. Ceux qui rencontrent le Président n’ont pas ce loisir. Ils doivent rester éveillés et en forme tout le temps. En 1986, durant la guerre Iran Irak, Saddam surprit le Général Aladin al-Janabi en train de somnoler durant une réunion. Il le démit de son grade et le jeta hors de l’armée. Il fallut des années pour qu’al-Janabi puisse reprendre son rang et rentrer en faveur.
Le bureau de Saddam est toujours immaculé. Les rapports des divers services sont soigneusement rangés, chacun comprenant une description détaillée des réalisations et dépenses récentes précédées d’un résumé. Habituellement il ne lit que ceux-ci, mais il choisit certains rapports pour un examen plus approfondi. Si les détails contredisent le résumé, ou si Saddam est troublé, il convoque le chef de service. Lors de ces réunions Saddam est toujours poli et calme. Il élève rarement la voix. Il aime à démontrer une maîtrise sur chaque aspect de son domaine, depuis la rotation des récoltes jusqu’à la fission nucléaire. Mais ces réunions peuvent aussi être terrifiantes quand il s’en sert pour flatter, réprimander ou interroger ses subordonnés. Souvent il organise une visite surprise dans un bureau subalterne, un laboratoire, une usine, bien qu’avec les nécessaires préparatifs de sécurité, l’annonce de son arrivée le précède. La plupart de ce qu’il voit depuis son bureau ou lors de ces inspections « surprise » est arrangé et rempli de mensonges. Saddam a reçu de l’information irréaliste depuis si longtemps que ce à quoi il s’attend est toujours irréaliste. Ses bureaucrates complotent pour maintenir ses illusions. Aussi Saddam ne voit que ce que ceux qui l’entourent veulent bien lui montrer, ce qui, par définition, est ce qu’il désire voir.
Un homme stupide à sa place voudrait croire qu’il a créé un monde parfait. Mais Saddam n’est pas stupide. Il sait qu’on le trompe, et il s’en plaint.
Il lit voracement, sur toutes sortes de sujets allant de la physique aux romances sentimentales, et il s’intéresse à de nombreux sujets. Il a une passion spéciale pour l’histoire arabe et l’histoire militaire. Il aime les biographies de grands hommes et il admire Winston Churchill, dont la production littéraire est à l’égal de sa carrière politique. Saddam a aussi des aspirations littéraires. Il utilise des nègres pour produire un flot incessant de discours, d’articles, de livres d’histoire et de philosophie ; son œuvre comprend aussi des romans. Ces dernières années il semble avoir écrit et a publié deux fables romantiques, Zabibah et Le Roi du Château Fortifié ; une troisième œuvre de fiction, non encore titrée, devrait voir le jour sous peu. Avant de publier ses livres, Saddam les fait circuler discrètement auprès de professionnels de la littérature en Irak pour qu’ils les commentent. Aucun n’ose être sincère, le style est celui d’un amateur incompétent, alourdi par une veine de pédanterie sévère, mais chacun cherche à être utile, envoyant quelques suggestions amicales d’améliorations mineures. Les deux premiers romans furent publiés sous l’équivalent arabe de « Anonyme » qu’on pourrait traduire par « Ecrit par celui qui l’a écrit », mais le nouveau livre porterait le nom de Saddam comme auteur.
Saddam aime regarder la télévision, surveillant les chaînes irakiennes qu’il contrôle, mais aussi CNN, Sky, Al Jazira et la BBC. Il adore le cinéma, surtout les films impliquant des intrigues, des assassinats et des complots, Le Jour du Chacal, La conversation, Ennemi d’Etat, par exemple. Comme il a peu voyagé, ces films l’informent sur les idées dans le monde et alimentent son penchant à croire aux théories sur les conspirations mondiales. Pour lui, le monde est un puzzle que seuls les imbéciles acceptent au premier degré. Il aime bien aussi des films à thème plus littéraire. Deux de ses favoris sont « Le Vieil Homme et la Mer » et la série des « Parrains ».
Saddam peut être charmant et il a un sens de l’humour en ce qui le concerne. « Il a raconté des histoires hilarantes sur la télévision », dit Khidir Hamza, un scientifique qui travailla dans le programme d’armes nucléaires irakien avant de s’enfuir à l’Ouest. « Il est un excellent conteur, un de ceux qui miment leur histoire en même temps qu’ils la racontent. Il raconta comment il s’était une fois retrouvé derrière les lignes de l’ennemi durant la guerre avec l’Iran. Il voyageait le long de la ligne de front, faisant des visites surprises, quand les Iraniens lancèrent une offensive qui isola la position où il se trouvait. Bien sûr, les Iraniens ne savaient pas qu’il se trouvait là. La manière dont il raconta l’histoire n’était ni vantarde, ni auto-admirative. Il ne prétendit pas avoir brisé les lignes ennemies en se battant. Il dit qu’il avait peur. Concernant les soldats de sa position il dit ‘ils m’ont simplement quitté’, le répétant plusieurs fois de manière humoristique. Puis il décrivit comment il se cacha avec son revolver et observa les combats jusqu’à ce que ses troupes reprennent sa position et qu’il soit à nouveau en sécurité. ‘Que peut faire un pistolet au milieu d’une bataille ?’ demanda-t-il. C’était charmant, très charmant ».
Le général Wafik Samarai qui fut le chef du renseignement de Saddam durant les 8 années de la guerre Iran Irak (et qui, après son limogeage à la suite de la guerre du Golfe, marcha pendant trente heures dans les régions montagneuses du nord de l’Irak pour s’échapper) dit la même chose : « Il est plaisant d’être en sa compagnie et de parler avec lui. Il est sérieux et les réunions avec lui peuvent devenir tendues, mais il ne cherche pas à vous intimider à moins qu’il n’en ait ainsi décidé. Quand il vous demande votre opinion, il écoute très attentivement et ne vous interrompt pas. De même il s’énerve si on l’interrompt et demande sèchement qu’on le laisse finir. »
Ses médecins ont conseillé à Saddam de marcher au moins deux heures par jour. Il n’y arrive que très rarement, mais il fait des promenades plusieurs fois par jour. Il avait pris l’habitude d’effectuer ces ballades en public, descendant en trombe avec son entourage sur l’un ou l’autre des quartiers de Bagdad, ses gardes du corps ayant vidé les trottoirs et les rues avant le passage du tyran. Quiconque l’approchait sans y avoir été convié était battu quasiment à mort. Maintenant, marcher en public est devenu trop dangereux, et on ne doit pas le voir boiter. Aussi, Saddam ne fait plus d’apparitions publiques non scénarisées. Il boite allègrement derrière les murailles et barrières gardées par des patrouilles de ses vastes propriétés. Il se promène souvent avec un fusil, chassant le daim ou le lapin dans ses réserves personnelles. Il est un excellent fusil.
Saddam est marié depuis près de 40 ans. Sa femme, Sajida, est une cousine du côté de sa mère et la fille de Khairallah Tulfah, l’oncle et le mentor politique de Saddam. Sajida lui a donné deux fils et trois filles, et reste loyale envers lui, mais il a eu de nombreuses relations extra maritales. On raconte de lui qu’il choisit de jeunes vierges pour sa couche, comme le sultan Shahryar dans les Contes des Mille et une Nuits, qu’il a eu un enfant avec sa maîtresse de longue date, et même qu’il a tué une jeune femme après une rencontre sexuelle très chaude. Il est difficile de distinguer la vérité des mensonges. Tant de gens, en Irak et à l’extérieur, haïssent Saddam que toute rumeur embarrassante ou péjorative sera répandue, crue, répétée et écrite dans la presse occidentale comme étant la vérité. Ceux qui le connaissent bien se gaussent de ces contes.
« Saddam a des maîtresses, mais ces histoires de viol et de meurtre sont des mensonges » dit Samarai. « Ce n’est pas son genre. Il est très prudent envers lui-même dans tout ce qu’il entreprend. Il est scrupuleux et très convenable, et veut ne jamais faire mauvaise impression. Mais il est parfois attiré par d’autres femmes, et il a eu des liaisons avec elles. Ce ne sont pas le genre de femmes qui parleraient de lui. »
Saddam est par nature un solitaire, et le pouvoir rend encore plus solitaire. Un jeune homme sans pouvoir et sans argent est totalement libre. Il n’a rien, mais il a aussi tout. Il peut voyager, errer. Il peut faire de nouvelles rencontres chaque jour, et il peut absorber l’infinie variété de la vie. Il peut séduire et être séduit, entreprendre et abandonner l’entreprise, s’engager ou s’enfuir, combattre pour préserver le régime en place ou fomenter une révolution. Il peut se réinventer chaque jour, selon les découvertes qu’il fait sur le monde et sur lui-même. Mais s’il prospère grâce aux choix qu’il fait, s’il se marie, a des enfants, acquiert de la richesse, des terres, du pouvoir, ses choix se réduisent chaque jour. La responsabilité et les engagements pris limitent ses marges de liberté. On pourrait penser que le plus puissant des hommes est celui qui dispose du plus grand nombre de choix, en fait c’est celui qui en a le moins. Trop de choses dépendent de chacune de ses décisions. Les choix du tyran sont les plus réduits de tous. Sa vie, la nation, sont dans la balance. Il ne peut plus explorer ni errer, s’engager ni fuir. Il ne peut plus se réinventer car tant d’autres dépendent de lui, et réciproquement. Il cesse d’apprendre car il est entouré, dans murailles de ses forteresses, de ses palais par des généraux, des ministres qui n’osent que rarement lui dire ce qu’il ne désire pas entendre. Le pouvoir progressivement isole le tyran du monde. Tout lui arrive de deuxième ou troisième main. Il est trompé tous les jours. Il devient ignorant de son peuple, de sa terre, même de sa propre famille. Il existe, en fin de compte, uniquement pour conserver le pouvoir et la richesse accumulés, pour construire son héritage. Survivre devient l’unique passion. Alors il contrôle sa nourriture, vérifie qu’elle ne contient pas de poison, prend de l’exercice derrière des murs bien gardés, n’a confiance en personne, et essaie de tout contrôler.
Le commandant Sabah Khalifa Khodada, officier de carrière de l’armée irakienne, fut convoqué à une réunion importante le 1er janvier 1996 devant abandonner de suite ses fonctions de commandant adjoint d’un camp d’entraînement de terroristes. C’était la nuit. Il se rendit en voiture au centre de commandement à Alswayra, au sud-ouest de Bagdad, où on lui ordonna comma à d’autres officiers de se mettre en sous-vêtements. Ils enlevèrent leurs vêtements, leurs montres et bagues et donnèrent leurs portefeuilles. Les vêtements furent alors nettoyés, stérilisés et passés aux rayons X. Chaque officier, en sous-vêtement, fut fouillé et passa sous un détecteur de métal. Ils reçurent individuellement l’ordre de se laver les mains avec une solution désinfectante au permanganate.
Puis ils s’habillèrent et furent transportés en bus aux fenêtres noircies de manière à ce qu’ils ne puissent pas voir où ils allaient. Après une demi-heure ou plus de trajet ils furent à nouveau fouillés et furent mis en file indienne. Ils arrivèrent à un immeuble d’apparence officielle, Khodada ne savait pas où. Après un moment on les emmena dans une salle de réunion et ils s’assirent autour d’une grande table ronde. On leur dit qu’ils allaient avoir le grand honneur d’une réunion avec le Président Saddam lui-même. Ils reçurent l’ordre de ne pas parler mais de seulement écouter. Quand Saddam entra, ils devaient se lever avec respect. Ils ne devaient ni s’approcher de lui ni le toucher. Pour tous, à l’exception de ses assistants les plus proches, le protocole d’en rencontre avec le dictateur est simple : il dicte.
« N’interrompez pas, ne posez pas de questions, ne faites aucune demande. »
Chaque homme reçut un bloc de papier et un crayon et reçut l’ordre de prendre des notes. Une petite tasse de thé fut placée devant chacun d’eux et devant le siège vide présidant la table.
Quand Saddam apparut, ils se levèrent. Il resta debout près de sa chaise et leur sourit. Il portait son uniforme militaire décoré de médailles et d’épaulettes dorées, ayant l’air en pleine forme, impressionnant et plein d’assurance. Quand il s’assit, tout le monde s’assit. Saddam ne prit pas son thé, aussi personne ne goûta le sien. Il dit à Khodada et aux autres qu’ils étaient les meilleurs de la nation, ceux en qui on avait le plus confiance, les plus aptes. C’est pourquoi ils avaient été sélectionnés pour le rencontrer et pour travailler dans les camps de terroristes où des guerriers étaient formés pour riposter contre l’Amérique. Les Etats-Unis, dit-il, étaient la cible nécessaire de la vengeance et de la destruction à cause du traitement irréfléchi qu’ils faisaient subir aux nations arabes et aux peuples arabes. L’agression américaine doit être stoppée pour que l’Irak puisse se reconstruire et qu’il reprenne le leadership du monde arabe. Saddam parla pendant plus de deux heures. Khodada pouvait ressentir en lui la haine, la colère contre ce que l’Amérique avait fait contre l’Irak et ses ambitions. Saddam rendait les Etats-Unis responsables de toute la misère, l’arriération, la souffrance dans son pays.
Khodada prit des notes. Il jeta des regards dans la pièce. Sa conclusion fut que peu des participants croyaient en ce que disait Saddam. C’étaient des hommes d’expérience, endurcis par les combats, venant de toutes les régions du pays. La plupart avaient combattu dans la guerre contre l’Iran et durant la guerre du Golfe. Peu s’illusionnaient sur Saddam et son régime, ou sur les ennuis de leur pays. Ils avaient tous les jours à faire face à de vrais problèmes dans les villes et les camps militaires dans tout l’Irak. Ils auraient pu dire beaucoup de choses à Saddam. Mais rien ne passa d’eux vers le tyran. Pas un mot, pas un micro-organisme.
La réunion avait été organisée pour ne permettre la communication que dans un sens, et même cela échoua. Le discours de Saddam n’avait aucun sens pour ses auditeurs. Khodada le méprisait, et il pensait qu’il n’était pas le seul dans la pièce à ressentir de même. Le commandant savait qu’il n’était pas un couard, mais, comme beaucoup des officiers présents, il était terrorisé. Il avait peur de faire le geste qu’il ne fallait pas, d’attirer l’attention sur lui malencontreusement, de faire quelque chose de non prévu dans le scénario. Il fut soulagé de n’avoir pas eu envie d’éternuer, de se moucher, de tousser.
A la fin de la réunion, Saddam quitta simplement la pièce. Personne n’avait touché aux tasses de thé. Les hommes retournèrent à leur bus et conduit de nouveau à Alswayra d’où ils retournèrent à leurs camps ou domiciles respectifs. La rencontre avec Saddam n’avait signifié rien. Les notes prises sur ordre n’avaient aucune valeur. Ce fut comme s’ils avaient visité une zone de rêve sans connexion avec le monde réel où ils vivaient.
Ils avaient pénétré dans le monde du tyran.
2. Tumooh (Ambition)
Les Irakiens savaient qu’ils avaient le potentiel, mais ne savaient pas comment le mobiliser. Leurs dirigeants ne remplissaient pas leurs fonctions sur la base de ce potentiel. Le leader, le guide capable de harnacher ce potentiel à la tâche à accomplir n’était pas encore apparu dans leurs rangs. Même ceux qui avaient découvert ce potentiel ne savaient pas comment l’utiliser, pas plus qu’ils ne savaient comment l’orienter pour lui permettre de se transformer en acte efficace qui ferait vibrer la vie, et remplirait les cœurs de bonheur.
Saddam Hussein, s’adressant au peuple irakien, le 17 juillet 2000
Dans le village de Saddam, al-Awia, à l’est de Tikrit dans le centre nord de l’Irak, son clan vivait dans les maisons faites de briques de boue séchée, aux toits plats, de bois couvert de boue. La terre est sèche, et la famille survit à peine, cultivant du blé et des légumes. Le clan de Saddam s’appelle al-Khattab, et ils étaient connus pour être violents et intelligents. Certains les considéraient comme des escrocs et des voleurs, se souvient Salah Omar al-Ali qui grandit à Tikrit et qui connut bien Saddam plus tard. Ceux qui sont encore partisans de Saddam peuvent le voir comme un Saladin, un réel leader pan arabe, ses ennemis peuvent le voir comme un Staline, un dictateur cruel, mais pour al-Ali Saddam ne sera jamais qu’un al-Khattab se conformant aux voies de sa famille à une beaucoup plus grande, plus énorme échelle.
Al-Ali me prépara du thé dans sa maison de la banlieue de Londres en janvier dernier. Il est élégant, frêle, gris et pale, un homme à la dignité calme et aux manières raffinées, qui accompagne ses paroles de gestes gracieux de ses longues mains. Il était ministre de l’information de l’Irak quand, en 1969, Saddam (celui qui détenait le vrai pouvoir dans le parti au pouvoir), en partie pour montrer son courroux à la suite des défaites arabes dans la Guerre des Six Jours, annonça qu’il avait découvert un complot sioniste et fit pendre sur la place publique 14 comploteurs présumés, dont 9 Juifs irakiens. Leurs corps restèrent pendus au bout de leur corde pendant plus de 24 heures sur la Place de la Libération de Bagdad. Al-Ali prit la défense de cette atrocité dans son pays et face au reste du monde. Aujourd’hui il n’est que l’un des nombreux anciens dirigeants irakiens exilés, un vieux socialiste qui fut au service du parti révolutionnaire pan arabe, le parti Baath, et de Saddam jusqu’à ce qu’il d »plaise au Grand Oncle. Al-Ali voudrait nous faire croire que c’est sa conscience qui le poussa à l’exil, mais on peut douter qu’il ait eu des scrupules concernant les droits de l’homme durant sa vie. Il me montra les points tatoués à moitié effacés sur sa main, qui ont pu être gravés là par le même homme de Tikrit qui tatoua Saddam.
Bien qu’al-Ali ait été un familier de la famille al-Khattab il ne rencontra pas Saddam lui-même avant le milieu des années 60, alors qu’ils étaient tous deux des socialistes révolutionnaires complotant pour renverser le régime chancelant du général Abd al-Rahman Arif. Saddam était un jeune homme grand et mince avec une chevelure épaisse, noire et frisée. Il s’était récemment échappé de prison, après avoir été arrêté suite à une tentative manquée d’assassinat du prédécesseur d’Arif. Cette tentative, l’arrestation, l’emprisonnement, avaient tous contribué à la renommée révolutionnaire de Saddam.
Il était une combinaison impressionnante de dur capable d’obtenir le respect des truands qui faisaient le travail sale du parti Baath, et de lettré, sachant bien s’exprimer et apparemment ouvert d’esprit ; un homme d’action qui comprenait la politique ; un leader naturel qui pouvait conduire l’Irak vers une nouvelle ère. Al-Ali rencontra le jeune fugitif dans un café près de l’université de Bagdad. Saddam arriva en Volkswagen, dans un costume gris bien coupé. C’était des temps excitants pour les deux jeunes hommes. L’air enivrant du changement était dans l’air, et les perspectives de leur parti étaient bonnes. Saddam était heureux de rencontrer un autre Tikritien. « Il m’écouta longuement » se souvient al-Ali. « Nous discutames les plans de notre parti, comment l’organiser sur le plan national. Les problèmes étaient complexes, mais il était clair que nous les comprenions bien. Il était sérieux, et il accepta plusieurs de mes suggestions. Il m’a impressionné. »
Le parti prit le pouvoir en 1968, et Saddam immédiatement eut le pouvoir réel derrière son cousin Ahmad Hassan al-Bakr, président du pays et du nouveau Conseil Révolutionnaire de Commandement. Al-Ali était membre de ce conseil. Il était le responsable la région centrale nord de l’Irak, qui comprend son village natal. C’est à Tikrit qu’il commença à voir la mise en œuvre du plan plus général de Saddam. Les membres de la famille de Saddam à al-Awja commençaient à utiliser son nom pour toute chose, se saisissant de fermes, ordonnant aux gens de quitter leurs terres. C’est ainsi que cela fonctionnait dans les villages. Si une famille avait de la chance, elle produisait un homme fort, un patriarche, qui par ruse, force ou violence accumulait les richesses pour son clan. Saddam était maintenant un homme fort, sa famille faisait le nécessaire pour s’emparer du butin. Tout ça était de nature ancienne. La philosophie du Baath était bien plus égalitaire. Elle mettait en exergue le travail avec les Arabes d’autres pays pour reconstruire toute la région, partageant la propriété et la richesse, recherchant une meilleure vie pour tous. Dans ce climat politique, la famille de Saddam représentait une régression. Les chefs locaux du parti se plaignirent amèrement, et al-Ali rendit compte de ces plaintes à son jeune ami. "Ce n’est qu’un petit problème," dit Saddam. "Ce sont des gens simples. Ils ne comprennent pas nos objectifs généraux. Je m’en charge." Deux fois, trois fois, quatre fois al-Ali alla voir Saddam, car le problème était toujours là. Chaque fois c’était la même chose : "Je m’en occupe."
Al-Ali comprit finalement que la famille al-Khatab fait exactement ce que Saddam veut qu'elle fasse. Ce jeune villageois qui semblait moderne, bien éduqué, était bien moins intéressé à aider le parti à atteindre ses buts idéalistes qu'à utiliser le parti à l'aider lui à atteindre les siens. Soudain al-Ali vit que la politesse, les beaux costumes, les goûts policés, les manières civilisées, et la rhétorique socialiste n'étaient qu'affectation. L'histoire véritable de Saddam se trouvait là, dans le tatouage de sa main droite. Il était un vrai fils de Tikrit, un al-Khatab habile et il était maintenant bien plus que le patriarche de son clan.
La progression de Saddam dans les rangs du pouvoir avait pu être lente et trompeuse, mais quand il s’empara du pouvoir, il le fit très ouvertement. Il servait comme vice-président du Conseil Révolutionnaire de Commandement, et comme vice-Président de l’Irak, et son plan était d’occuper formellement les deux postes au sommet. Certains leaders du parti, y compris des hommes proches de Saddam depuis des années, pensaient autre chose. Plutôt que de lui remettre les rennes ils recommandaient des élections dans le parti. Aussi, Saddam prit des mesures. Il mit en scène son ascension comme au théâtre.
Le 18 juillet 1979, il invita tous les membres du Conseil Révolutionnaire de Commandement et des centaines d’autres leaders du parti dans un centre de conférence de Bagdad. Une caméra vidéo enregistrait l’événement pour la postérité selon ses ordres. Vêtu de son uniforme militaire, il avança lentement vers le pupitre et se tint entre deux micros, faisant des gestes avec son grand cigare. Son corps et son visage large semblaient comme écrasés de tristesse. Il y a eu une trahison, dit-il. Un complot syrien. Il y a des traîtres dans l’assistance. Puis Saddam s’assit, et Muhyi Abd al-Hussein Mashhadi, le secrétaire général du Conseil de Commandement, apparut de derrière le rideau pour avouer sa participation au putsch. Il avait été secrètement arrêté et torturé des jours auparavant ; maintenant il révélait des dates, des lieux et le nombre de fois où les comploteurs s’étaient réunis. Puis il livra des noms. Comme il désignait des personnes dans l’audience un par un, des hommes armés se saisissaient des accusés et les escortaient hors de la salle. Comme l’un des hommes criait son innocence, Saddam cria à son tour, "Itla ! Itla !"--"Dehors ! Dehors !" (Des semaines plus tard, après des procès secrets, Saddam les fit bâillonner avec du ruban adhésif pour les empêcher de prononcer des paroles incriminantes comme derniers mots devant les pelotons d’exécution.) Quand les soixante "traîtres" furent emmenés, Saddam revint à nouveau sur le podium et il essuya quelques larmes en répétant les noms de ceux qui l’avaient trahi. Certains dans l’audience pleuraient aussi, peut-être par peur. Cette terrifiante performance eut l’effet désiré. Chacun dans la salle de conférence comprit comment les choses allaient fonctionner en Irak désormais. L’audience se leva et applaudit, d’abord par petits groupes puis tous ensemble. La session se termina sous les applaudissements et les rires. Les “leaders” restant, environ 300 au total, quittèrent la conférence secoués, mais reconnaissants d’avoir évité le sort de leurs collègues, certains maintenant qu’un homme contrôlait désormais le destin de toute la nation. Les bandes vidéo de la purge circulèrent dans tout le pays.
Le monde en vint à considérer cela comme du Saddam classique. Il a tendance à commettre ses crimes en public, les couvrant du manteau du patriotisme et transformant ses témoins en complices. La purge ce jour-là aboutit selon les rapports à l’exécution d’un tiers du Conseil de Commandement. (La performance Mashhadi ne le sauva pas ; lui aussi fut exécuté.) Durant les semaines qui suivirent des douzaines d’autres "traîtres" furent fusillés, y compris des officiels gouvernementaux, des officiers de l’armée, des gens dénoncés par des citoyens ordinaires, répondant ainsi à une ligne de téléphone ouverte dont le numéro était diffusé par la télévision irakienne. Certains membres du Conseil disent que Saddam ordonna à des membres du cercle interne du parti de participer à ce bain de sang.
Pendant qu’il occupait de poste de vice-président, de 1968 à 1979, les buts du parti avaient semblé être ceux de Saddam. Ce fut une relativement bonne période pour l’Irak, grâce à l’efficacité brutale de Saddam en tant qu’administrateur. Il orchestra un projet national draconien d’alphabétisation. Des programmes d’enseignement de la lecture furent mis en place dans chaque ville, dans chaque village, et ne pas y assister était passible de 3 ans de prison. Hommes, femmes et enfants suivirent les classes obligatoires, et des centaines de milliers d’Irakiens analphabètes apprirent à lire. L’UNESCO remit une décoration à Saddam. Il y eut des campagnes ambitieuses pour construire des écoles, des routes, des logements populaires, des hôpitaux. L’Irak créa l’un des meilleurs systèmes de santé publique au Moyen-Orient. L’Occident admira pendant des années les réalisations de Saddam sinon ses méthodes. Après la the révolution islamique fondamentaliste en Iran, et la saisie de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979, Saddam semblait le meilleur espoir pour une modernisation laïque dans la région.
Aujourd’hui, tous ces programmes sont des souvenirs anciens. Deux ans après sa prise de tout le pouvoir, les ambitions de Saddam devinrent la conquête, et ses défaites ont ruiné la nation. Ses anciens alliés du parti en exil considèrent maintenant son support aux programmes de bien-être social comme une tromperie monumentale. Les ambitions générales pour le peuple irakien étaient celles du parti, disent-ils. Aussi longtemps qu’il eut besoin du parti, Saddam adopta ses programmes. Mais son seul but durant toute cette période fut d’établir son propre régime.
"Au début, le parti Baas était composé de l'élite intellectuelle de notre génération", dit Hamed al-Jubouri, un ancien membre du Conseil de Commandement qui vit maintenant à Londres. "Il y avait de nombreux professeurs, physiciens, économistes et historiens - vraiment l'élite de la nation. Saddam était séduisant et impressionnant. Il nous apparaissait bien différent de tout ce qu'il était réellement comme nous l’avons appris par la suite. Il nous a tous trompés. Nous le soutenions parce qu'il semblait être le seul à pouvoir contrôler un pays aussi difficile qu'est l'Irak, un peuple aussi difficile que l'est notre peuple. Il nous étonnait. Comment un homme si jeune, né à la campagne au nord de Bagdad avait-il pu devenir un leader aussi compétent ? Il paraissait être aussi bien intellectuel que pratique. Mais il cachait sa véritable nature. Il le fit pendant des années, construisant tranquillement son pouvoir, séduisant tout le monde, cachant ses véritables instincts. Il possède une grande habileté à cacher ses intentions, c'est sans doute son plus grand talent. Je me souviens que son fils Uday a dit un jour : "La poche droite du costume de mon père ne sait pas ce que contient la poche gauche".
Que veut Saddam ? D’après tout ce qu’on en dit, il n’est pas intéressé par l’argent. Ce n’est pas le cas d’autres membres de sa famille. Son épouse, Sajida, est connue pour avoir eu des orgies d’achats à New York et Londres se montant à un million de dollars, au temps où Saddam avait encore de bonnes relations avec l’Ouest. Uday conduit des voitures chères et porte des costumes faits sur mesure selon ses propres modèles. Saddam lui-même n’est pas un hédoniste ; il mène une existence bien réglée, avec une certaine abstinence. Il semble bien plus intéressé par la gloire que par l’argent, désirant avant tout être admiré, révéré et qu’on se souvienne de lui. Une biographie officielle de 19 volumes est la lecture obligatoire pour tous les officiels du gouvernement irakien, et Saddam a aussi commandé un film de six heures sur sa vie, appelé Les Longs Jours, monté par Terence Young, plus connu pour avoir mis en scène trois films de James Bond.
Le biographe officiel de Saddam dit qu'il ne se préoccupe pas de ce que le peuple pense de lui aujourd'hui mais uniquement de ce qu'ils penseront de lui dans 500 ans. La racine de sa recherche sanglante, quasi maniaque, du pouvoir semble être simplement la vanité. Quels extrêmes de vanité le conduisent-il à emprisonner ou exécuter quiconque le critique ou s’oppose à lui, à ériger des statues géantes de lui pour orner toutes les places publiques de son pays, à commander des portraits romantiques, dont certains de 6 mètres de haut, représentant le Grand Oncle de la nation comme un cavalier du désert, comme un paysan moissonnant le blé ou comme un ouvrier portant des sacs de ciment, à avoir la télévision nationale, la radio, le cinéma et la presse consacrés à célébrer chacune de ses paroles et chacune de ses actions. L'ego peut-il expliquer à lui seul un tel étalage ? Cela ne serait-il pas être l'inverse ? Quelle incommensurable insécurité, quel dégoût de soi pourraient-ils entraîner une telle compensation.
L’échelle même des actes du tyran dépasse la psychanalyse. Ce qui commence avec l’ego et l’ambition devient un mouvement politique. Saddam est d’abord l’incarnation du parti puis de la nation. D’autres conspirent durant ce processus pour accomplir leurs propres ambitions, altruistes comme égoïstes. Puis le tyran se retourne contre eux. Ce culte de soi devient plus qu'une stratégie politique. La répétition de son image dans des poses héroïques et paternelles, la répétition de son nom, de ses slogans, de ses qualités et de ses réalisations, font paraître son pouvoir comme inévitable, comme ne pouvant être combattu. Finalement, il est célébré non par affection ou admiration mais par obligation. Chacun doit le glorifier.
Saad al-Bazzaz fut convoqué pour rencontrer Saddam en 1989. Il était le rédacteur en chef du plus important quotidien de Bagdad et directeur du ministère contrôlant toute la programmation de la télévision et de la radio irakienne. Al-Bazzaz reçu l’appel téléphonique dans son bureau. "Le Président veut vous demander quelque chose" dit le secrétaire de Saddam.
Al-Bazzaz n’en fut pas frappé. C’est un petit homme, rond, loquace, perdant ses cheveux et portant de grosses lunettes. Il connaissait Saddam depuis des années, et il avait toujours été bien considéré. La première fois où Saddam avait demandé à le rencontrer avait eu lieu plus de 15 ans auparavant, quand Saddam était vice-président du Conseil du Commandement Révolutionnaire. Le Parti Baas causait une excitation majeure et Saddam en était l’étoile montante. En ce temps là, al-Bazzaz avait 25 ans, il était un écrivain qui venait juste de publier son premier volume de nouvelles et il avait aussi publié des articles dans des journaux de Bagdad. La première convocation de Saddam avait été une surprise. Pourquoi le vice-président voudrait-il le rencontrer ? Al-Bazzaz avait une mauvaise opinion des politiques, mais dès qu’ils se rencontrèrent celui-ci lui paru différent. Saddam dit à al-Bazzaz qu’il avait lu certains de ses articles et qu’ils l’avaient impressionné. Il dit qu’il avait entendu parler de son livre de nouvelles comme étant très bon. Le jeune écrivain fut flatté. Saddam lui demanda quels écrivains il admirait, et, après l’avoir écouté, il lui dit "Quand j’étais en prison, j’ai lu tous les romans d’Hemingway. J’aime particulièrement Le Vieil Homme et la Mer." Al-Bazzaz pensa : Voici quelque chose de neuf pour l’Irak, un politicien qui lit de la vraie littérature. Saddam lui posa plein de questions durant cette rencontre, et il écouta avec une attention soutenue. Cela aussi sembla extraordinaire à al-Bazzaz.
En 1989 beaucoup de changements avaient eu lieu. Le régime de Saddam avait depuis longtemps abandonné les objectifs premiers, idéalistes du parti, et al-Bazzaz ne considérait plus le dictateur comme un homme à l’esprit ouvert, érudit et raffiné. Mais il avait prospéré sous le règne de Saddam. Ses responsabilités de gouvernement de plus en plus importantes ne lui laissaient pas le temps d’écrire, mais il était devenu un homme important en Irak. Il se voyait comme quelqu’un défendant la cause des artistes et des journalistes, comme une force de libéralisation dans le pays. Depuis la fin de la guerre avec l’Iran l’année précédente, on parlait de relâcher les contrôles sur les médias et les arts en Irak, et al-Bazzaz avait milité pour cela, mais sans trop pousser, aussi n’avait-il aucun souci en conduisant sur les quelques kilomètres entre son bureau et le quartier Tashreeya de Bagdad, près de l’ancien immeuble du cabinet, où un émissaire du Président le rencontra et lui ordonna de quitter sa voiture. L’émissaire conduisit al-Bazzaz en silence jusqu’à une grande villa proche de là. A l’intérieur des gardes le fouillèrent et lui dirent de s’asseoir sur le sofa où il attendit une demi-heure alors que des gens entraient et sortaient du bureau du Président. Quand ce fut son tour, on lui donna une feuille et un crayon, on lui rappela de ne parler que si Saddam lui adressait une question directe et il fut introduit. Il était midi. Saddam portait un uniforme militaire. Assis derrière son bureau, Saddam ne s'approcha pas d'al-Bazzaz et ne proposa même pas de lui serrer la main.
"Comment allez-vous ?" demanda le Président.
"Bien," répondit al-Bazzaz. "Je suis là pour recevoir vos ordres."
Saddam se plaignit d’une comédie égyptienne diffusée par l’une des chaînes de télévision : "C’est stupide et nous ne devrions pas la montrer à notre peuple." Al-Bazzaz prit note. Puis Saddam aborda un autre sujet. Il était courant de ce que des poèmes et des chansons écrites à sa gloire étaient diffusés quotidiennement à la télévision. Ces dernières semaines, al-Bazzaz avait demandé à ses producteurs d’être plus sélectifs. La plupart des œuvres étaient des vers de mirliton amateurs ou ridicules écrits par des poètes sans talent. Ses collaborateurs avaient été heureux d’obéir. Des louanges au Président étaient toujours diffusées chaque jour, mais plus autant depuis qu’al-Bazzaz avait changé de politique.
"Je comprends," dit Saddam "que vous ne permettez pas que certaines des chansons qui portent mon nom soient diffusées."
Al-Bazzaz fut stupéfait, puis soudain effrayé. "M. Le Président," dit-il "nous diffusons toujours les chansons mais j’ai arrêté certaines d’entre elles parce qu’elles étaient si mal écrites. Elles ne valaient rien."
Saddam l’interrompit de manière abrupte, sévère, "Vous n’êtes pas un juge, Saad."
"C’est vrai. Je ne suis pas un juge."
"Comment pouvez-vous empêcher les gens d’exprimer leurs sentiments envers moi ?"
Al-Bazzaz eut peur d’être arrêté sur le champ et fusillé. Il sentit le sang se retirer de son visage, son cœur battit à tout rompre. Le rédacteur ne dit rien. Le crayon trembla dans sa main. Saddam n’avait même pas élevé la voix.
"Non, non, non. Vous n’êtes pas un juge en cette matière" répéta Saddam.
Al-Bazzaz répétait sans arrêt, "Oui, Monsieur le Président," et frénétiquement écrivait chaque mot prononcé par le Président. Saddam parla ensuite du mouvement pour plus de libertés pour la presse et les arts. "Il n’y aura aucun relâchement des contrôles" dit-il.
" Oui, Monsieur le Président."
"OK, bien. Tout est clair maintenant pour vous ?"
" Oui, Monsieur le Président."
Sur ce, Saddam renvoya al-Bazzaz. Le rédacteur avait la chemise et la veste trempées de sueur. Il fut reconduit à l’immeuble du cabinet, puis conduisit pour retourner à son bureau où il abrogea immédiatement sa politique précédente. Le même soit l’émission complète de poèmes et de chants consacrés à Saddam recommença.
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(Voir Suite et fin.)











