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Dialogue de sourds, Judea Pearl
L'âge de la terreur, à ce qu'il semble, a fait germer une ère de dialogue. De nombreuses conférences ayant pour but de rapprocher l'Est et l'Ouest ont fleuri soudain. Il y a eu le récent sommet régional moyen-oriental du Forum économique mondial, en Jordanie.
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Dialogue de sourds, Judea Pearl

Texte original paru dans le Jerusalem Post International du 17-23 juin 2005, sous le titre : "Dialogue of the deaf".  

Traduction française : Menahem Macina, pour upjf.org.


L'âge de la terreur, à ce qu'il semble, a fait germer une ère de dialogue. De nombreuses conférences ayant pour but de rapprocher l'Est et l'Ouest ont fleuri soudain. Il y a eu le récent sommet régional moyen-oriental du Forum économique mondial, en Jordanie. Quelques semaines avant la conférence huppée de Davos sur le Moyen-Orient, j'ai eu l'occasion de participer à un forum similaire de haut niveau, le "US-Islam World Forum", qui s'est tenu à Doha, au Qatar.

La conférence de Doa a vu se presser des centaines d'experts progressistes et des activistes de tous bords, qui ont discuté avec zèle tant des besoins de la démocratie que des moyens pour parvenir à des réformes et à la renaissance du monde musulman. Et comme on s'y attendait, pratiquement aucun des orateurs n'a manqué d'insister sur l'importance primordiale d’assister à des progrès dans la solution du conflit israélo-palestinien.

L'émir du Qatar, Sheikh Hamad bin Khalifa al-Thani a dynamisé la discussion en précisant que les conflits armés dans le monde arabo-islamique doivent cesser si nous voulons obtenir des résultats en matière de réformes et de progrès. Il a été suivi par le ministre des Affaires Civiles de l'Autorité Palestinienne, Mohamed Dahlan, qui a demandé à l'Amérique et aux pays islamiques de faire pression sur le premier ministre Ariel Sharon, pour qu'il cesse ce que Dahlan considère comme des manoeuvres dilatoires. En fait, presque chaque orateur a terminé son discours en affirmant que la crédibilité américaine dépendait de la solution du problème palestinien.

Rami Khouri, directeur du Daily Star au Liban, résume ces sentiments, en ces termes : La démocratie est essentielle, mais elle est incomplète sans une pleine souveraineté, et ne peut être prônée de manière crédible dans des situations d'occupation étrangère. La résolution du problème palestinien à ce propos est vitale pour le progrès de ce processus, et devra avoir lieu parallèlement au mouvement vers une réforme démocratique.

Sensible à cette question, j'ai été profondément impressionnée par la courtoisie avec laquelle ce sujet a été abordé. Ainsi, c'est à peine si le mot "occupation" a été prononcé, et les termes accusateurs habituels, tels que "brutal", raciste" et "apartheid", étaient heureusement absents du discours principal.

Cela contrastait nettement avec une autre conférence qui avait eu lieu au début de ce même mois, à Putrajaya, en Malaisie, au cours de laquelle le premier ministre malais aurait – dit-on - affirmé qu'Israël devrait cesser d'être «un état exclusivement juif et raciste», tandis que la délégation israélienne de gauche était snobée parce qu'elle était trop concernée «par les besoins et les attentes d'un Israël raciste». La grande majorité des participants à cette manifestation ont affirmé qu'Israël avait été créé sur des bases injustes, et que ce pays devait être démantelé, pacifiquement, bien sûr !

Séduite par l'aura de politesse de Doha, j'étais curieuse de savoir à quoi pensaient réellement les participants quand ils parlaient de «progrès» dans le conflit israélo-palestinien : un progrès vers quoi ?

Du fond du cœur, j'espérais que les participants à la réunion de Doha seraient mieux disposés à l'égard de la solution "à deux Etats" et de la Feuille de Route qui y mènerait. Si ce n'était pas le cas, pensais-je, on serait à nouveau en grande difficulté. Les Musulmans nourrissaient peut-être un rêve utopique que les Etats-Unis ne peuvent exaucer, et, tôt ou tard, tout le processus de dialogue, toute la bonne volonté et les réformes qui en dépendent éclateraient en une explosion identique à celle qui a consumé le processus d'Oslo.

Je n'étais pas la seule américaine à avoir de telles inquiétudes.

Notre ex-ambassadeur à l'ONU, Richard Holbrooke, qui était dans le même groupe de travail que M. Dahlan, a expliqué que le monde arabe devait mettre du sien pour parvenir à un progrès significatif dans le processus de paix. Il a rappelé à l'auditoire que deux générations et demi d'Arabes ont été élevées avec des manuels scolaires où l'Etat d'Israël ne figure sur aucune carte, et qu'un déni aussi permanent, et à un niveau aussi radical, empêchait toute solution pacifique du conflit.

J'ai eu une conversation amicale à ce sujet avec l'un des adjoints de M. Dahlan, qui a reconnu : «Nous autres, Palestiniens, nous ne croyons pas à la solution à deux Etats, car nous ne pouvons accepter l'idée d'un "Etat juif". Le judaïsme est une religion et les religions n'ont pas d'Etat.»

Quand je lui ai fait remarquer que la société israélienne était laïque à 70%, liée à la terre par l'histoire et non par la religion, et que, par "Etat juif", les Israéliens entendent "Etat-national juif" (faute d'une meilleure expression), il m'a répondu : «De toute façon, la Palestine est trop petite pour deux Etats.»

Cela m'a quelque peu déçue, étant donné que l'Autorité palestinienne avait officiellement approuvé la Feuille de Route. «Feuille de route menant à quoi ?», me suis-je dit, «à un Moyen-Orient sans Israël ?» Où est la volonté de réforme et de libéralisme chez les dirigeants palestiniens post-Arafat, censés instaurer flexibilité et compromis ?

J'ai parlé de ma déception à un intellectuel égyptien, connu, dans le monde arabe, pour son esprit libéral. Sa réponse fut encore plus abrupte: «Les Juifs devraient se construire un Vatican, un centre spirituel, quelque part près de Jérusalem. Car il n'y a pas place pour un Etat Juif en Palestine, même pas pour un Etat national-juif. Les Juifs ont été expulsés de leur terre il y a 2000 ans, et cela devrait être définitif, comme ce fut le cas de l'expulsion des Maures d'Espagne, il y a 500 ans!»

Ce problème des élites musulmanes se manifeste encore, même à l'Université de Californie, à Irvine, où l'Union des étudiants musulmans a organisé une rencontre intitulée "Un monde sans Israël" - tout simplement. De même, en mai, on a pu entendre un aveu radiophonique haut en couleurs, de la part du rédacteur du journal égyptien Al-Arabi, Abd al-Halim Qandil : «Ceux qui ont signé l'accord de Camp David… n'ont qu'à pisser dessus et boire leur propre urine, parce que le peuple égyptien ne reconnaîtra jamais la légitimité de l'entité israélienne».

Cette déclaration crue de Qandil a contribué à me ramener à la réalité : en 2005, je suis toujours incapable de citer le nom d'un dirigeant, d'un journaliste ou d'un intellectuel musulmans, qui auraient reconnu publiquement que le conflit israélo-palestinien est un conflit entre deux mouvements nationaux légitimes.

L'une des parties rêve d'un monde sans Israël, l'autre voit Israël comme un partenaire important dans le développement économique et la démocratisation de la région. Ce conflit d'attentes provoquera-t-il un autre bain de sang ?

Je suis de cœur avec tous les Européens et Américains qui croient avoir trouvé une étincelle de souplesse, dans le camp musulman progressiste, concernant la légitimité de l'existence de l'Etat d'Israël. Mais, si l'on considère les nombreuses tentatives pour jeter des ponts vers le monde musulman, on peut se demander si cette débauche de bonne volonté ne devrait pas d'abord servir à élaborer des objectifs fondamentaux communs et des campagnes d'information pour les promouvoir, plutôt qu'à dissimuler l’abîme d’un désaccord fondamental. La non-résolution de différends déplaisants aura pour terrible conséquence un coût futur plus élevé.

Judea Pearl *


© Jerusalem Post, pour la version originale, et Menahem Macina et upjf.org pour la traduction française


* Judea Pearl est présidente de la Fondation Daniel Pearl, organisation qui développe la compréhension entre les cultures. J. Pearl est la mère de Daniel Pearl, reporter du Wall Street Journal, qui fut assassiné au Pakistan, en 2002, par Al Qaeda.

Mis en ligne le 29 juin 2005, par M. Macina, sur le site http://www.upjf.org.

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