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Le Mythe de Jénine - Analyse de Martin Sieff (UPI)
21-22 mai 2002Traduction française de Llewellyn Brown, révisée et finalisée par Menahem Macina pour reinfo-israel.com (tous droits de reproduction et de diffusion réservés).
On peut consulter loriginal anglais à :
www.caymannetnews.com/Archive/Archive%20Articles/May%202002/Issue%20191/Documenting.html
1. La construction du mythe
Washington, 20 mai (UPI) : Après que larmée israélienne ait lancé ses frappes de représailles, début avril, sur la Rive Occidentale du Jourdain sous contrôle de lAutorité palestinienne, les médias internationaux regorgeaient de rumeurs selon lesquelles les Israéliens avaient peut-être, voire probablement, tué des centaines, ou même des milliers de civils palestiniens. Ces rumeurs furent ultérieurement réfutées et lAutorité palestinienne elle-même a révisé à la baisse ses propres chiffres concernant le nombre de Palestiniens tués dans les violents combats, faisant état de seulement 56 morts.
Dans le présent article, United Press International décrit lévolution de ce "mythe médiatique" et les raisons pour lesquelles il devint si influent et pourquoi tant de gens lui accordèrent foi.
La couverture médiatique de la bataille de Jénine aux États Unis et en Europe occidentale, le mois dernier, soulève des questions troublantes et de grande portée quant à la fiabilité des mass-médias et de la presse dans des situations de conflit. Et les réponses à ces questions sont à la fois complexes et étonnantes.
Après que larmée israélienne ait attaqué la ville palestinienne de Jénine, située sur la Rive Occidentale du Jourdain, les médias dEurope occidentale se sont entichés, de manière massive, du "Mythe dun Massacre" à Jénine. En dépit du fait que lAutorité palestinienne ait finalement reconnu quil ny avait eu que 56 morts, la couverture médiatique des grandes nations dEurope occidentale accorda foi aux déclarations antérieures faites par des officiels de lAP, qui prétendaient que quelque 3 000 civils avaient été tués dans les combats.
Les actes dIsraël renforcèrent la foi en ce mythe. Larmée israélienne avait interdit laccès de Jénine aux médias internationaux, quand ses troupes pénétraient dans la ville. Les seules sources dont les médias disposaient pour savoir ce qui se passait étaient palestiniennes. Et dans linévitable confusion de la bataille, cest ce que le théoricien militaire du XIXe siècle, lAutrichien Carl von Clausewitz, appelait «le brouillard de la guerre» qui prévalait. Pendant ce temps, les autorités israéliennes et palestiniennes se montraient vagues sur ce qui se passait réellement sur le terrain.
Cependant, même en prenant ces facteurs en considération, la couverture médiatique de Jénine en Occident, surtout dans la presse de lEurope occidentale et dans les médias radiodiffusés, sest révélée largement inexacte quant aux faits, à la lumière de ce qui émergea ultérieurement. En outre, beaucoup de ces reportages avaient une tonalité hystérique.
Ce qui est dautant plus remarquable dans ces reportages peu fiables et trompeurs, cest que nombre des pires dentre eux émanaient des organes médiatiques britanniques les plus respectés et les plus influents. La British Broadcasting Corporation et trois des quatre prétendus quotidiens de «qualité» The Times, The Independent et The Guardian se sont entichés du «Mythe du Massacre» sans hésitation. Même les plus circonspects et comme cela a été démontré les plus fiables, tel le Daily Telegraph, nont pas été davantage indemnes.
Le 17 avril, le journal de gauche The Guardian, établit, dans un éditorial, une équivalence morale entre lattaque israélienne contre Jénine qui était déjà une riposte à une série de massacres-suicide à la bombe contre des civils israéliens et les super-attentats terroristes du 11 septembre contre les États-Unis. Lopération de riposte israélienne était «tout aussi répugnante» que les attentats perpétrés par les avions détournés qui tuèrent près de 3000 Américains à New York, proclama The Guardian.
Janine di Giovanni, correspondante du journal londonien The Times, à Jénine, écrivit, le 16 avril : «En plus dune décennie de couverture de guerre en Bosnie, Tchétchénie, Sierra Leone, Kosovo, jai rarement vu une destruction aussi délibérée, un tel mépris de la vie humaine.» Au regard de ce qui sest avéré avoir vraiment eu lieu, cette déclaration constituait une énorme désinformation, comparable à celle de Walter Duranty qui avait prétendu, dans le New York Times, quil ny avait pas eu de famine en Ukraine, de 1929 à 1932. En fait, 10 millions de paysans ukrainiens moururent alors de faim. Sa (dés)information valut à Duranty le prix Pulitzer.
La comparaison formulée par di Giovanni remettait aussi inévitablement en question ce quelle avait réellement vu en Tchétchénie, Bosnie et Sierre Leone, si elle pensait sérieusement que le taux de mortalité de Jénine était le pire de tous. On estime quau moins 100 000 personnes sont mortes dans les deux guerres russes de 1994-96, et de 1999 jusquà ce jour, qui visaient à écraser les séparatistes tchétchènes. Ce sont quelque 250 000 personnes qui furent tuées durant la guerre de Bosnie en 1991-95, et lon a découvert et mis au jour de nombreuses fosses communes contenant les restes de populations massacrées de villes et de villages entiers. Des dizaines de milliers de gens moururent dans le chaos des guerres civiles de Sierra Leone. Pourtant, on établit rapidement que le nombre de morts recensés à Jénine était littéralement mille fois moindre quen Bosnie et Tchétchénie.
Dautres journaux britanniques se joignirent à lhystérie. Dans le London Independent, Phil Reeves comparait Jénine aux tueries du Cambodge sous la domination de Pol Pot, où entre 1 et 3 millions de personnes furent massacrées, de 1975 à 1978. Des analystes remarquèrent plus tard que beaucoup de ces articles étaient ouvertement partiaux. Reeves ne citait ni ne mentionnait la moindre source israélienne dans son récit. Dautres assertions telle celle selon laquelle des centaines de victimes palestiniennes auraient été enterrées par un bulldozer israélien dans une fosse commune se sont révélées injustifiées et invérifiées.
La BBC avala sans critique le Mythe du Massacre. BBC News titra un reportage du 18 avril : «Massacre à Jénine : les preuves saccumulent», et un texte danalyse à la une du Guardian, du 6 mai, portait le titre «Comment la bataille de Jénine est devenue un massacre». Le reportage de la BBC affirmait quune enquête dAmnesty International «venait juste de commencer, mais [que] les affirmations palestiniennes faisant état dun massacre paraissaient de plus en plus fondées».
Lassertion selon laquelle Israël aurait perpétré des crimes de guerre sest avérée populaire. Larticle de Reeves dans The Independent, du 16 avril, titrait : «Parmi les ruines, dhorribles preuves dun crime de guerre», et il écrivait : «Un monstrueux crime de guerre, quIsraël tente de couvrir depuis quinze jours, a finalement été découvert». The Guardian, du 17 avril, saligne sur Gerald Kaufman, parlementaire travailliste et responsable éminent de la communauté juive britannique, qui qualifie Ariel Sharon de «criminel de guerre» et accuse le premier ministre israélien d"ordonner à ses troupes dutiliser des méthodes barbares contre les Palestiniens".
Cependant, vers la fin avril, lhystérie se dissipait dans la presse britannique à mesure que les rapports des médias américains démontraient que les accusations et récits extravagants antérieurs étaient dénués de fondement. Le 29 avril, la BBC diffusa un entretien avec lexpert militaire David Holley qui concluait, daprès les éléments alors disponibles: «Il semble bien quil ny ait eu aucune tuerie de masse.» Et Holley de poursuivre en concluant : «Je pense que massacre est un terme trop souvent employé dans ces situations, et il napporte absolument rien.»
En Italie, alors que la couverture [des événements] de Jénine était encore largement déformée, lhystérie et linexactitude étaient moins généralisées quà Londres, et elles seffondrèrent dautant plus, comme cétait prévisible, dans les rangs politiques des partis de gauche reflétant les positions éditoriales et politiques de chaque journal.
Il Manifesto, journal de gauche et ancien organe du Parti communiste italien, affirma, dans un dossier spécial de son numéro du 4 mai, consacré à Jénine, que les Nations-Unies «craignaient de prendre position à Jénine», et que les actions dIsraël à Jénine pouvaient être qualifiées de crimes de guerre.
De même, La Repubblica, le principal journal de centre-gauche, avait traité le sujet avec une vue globalement anti-israélienne. Cette position fut critiquée dans le numéro du 7 mai de Il Foglio, un petit mais puissant journal intellectuel de droite, publié par un allié du Premier ministre Silvio Berlusconi.
Il Foglio consacra tout un numéro à la dénonciation de la couverture de La Repubblica, affirmant que ce journal donnait une «vision déformée de la réalité», et critiquant surtout le gros titre de La Repubblica, du 10 avril, qui proclamait : «Massacre à Jénine». Dans plusieurs numéros, La Repubblica décrivait les événements de Jénine en leur donnant une consonance dHolocauste, et en utilisant des mots comme «apocalyptique» et «historique». Un article du 28 avril, qui traitait de la mission denquête de lONU, par exemple, était enfoui à lintérieur du journal, tandis que des récits acerbes fustigeant les Israéliens se trouvaient en premières pages.
Le journal daffaires Il Sole/24 Ore se montra plus équilibré et réservé, dans son traitement du sujet, que les journaux de gauche. Par exemple, le 7 avril, le journal affirmait, dans un éditorial, quil était impossible davoir des informations exactes en provenance de Jénine, mais que «les preuves indirectes (semblaient) indiquer un possible massacre».
Un autre article du 9 avril citait des témoignages contradictoires, les uns prétendant que le nombre de victimes atteignait des centaines, et les autres affirmant quil y en avait environ une trentaine. En mai, le journal consacra au moins deux éditoriaux à déplorer une couverture médiatique «irresponsable».
Bien quil y eût des reportages exagérés et inexacts dans la presse française, les journaux sérieux avaient davantage tendance à conserver un équilibre que leurs homologues londoniens.
Le quotidien respecté Le Monde, du 13 avril, rapportait que larmée israélienne avait reconnu que des centaines de personnes avaient été "blessées et tuées" dans le camp de réfugiés de Jénine. Il affirmait aussi quau moins 23 soldats israéliens semblaient avoir été tués.
Trois jours plus tard, le 16 avril, Le Monde refusait encore de se laisser emporter par lhystérie croissante. Le journal concluait : «Il était encore impossible, lundi, de confirmer ou de récuser les accusations palestiniennes selon lesquelles Tsahal (lArmée de défense israélienne) aurait commis un massacre dans ce camp de 15000 réfugiés». Le 5 mai, le journal affirmait, dans un éditorial : «Rien ne permet de croire que larmée israélienne ait perpétré des massacres à Jénine». Cependant, il faisait ensuite écho à Human Rights Watch et à dautres groupes, qui insinuaient quIsraël y aurait commis des crimes de guerre.
Même le journal de gauche Libération, dans un éditorial du 16 avril, conseillait la prudence dans le traitement de ces allégations.
«Jusquà présent, rien ne prouve lexistence de tels crimes. On ne peut écarter (de telles accusations) Israël empêchant toute enquête sérieuse. [Mais] ce nest pas une raison pour en affirmer lexistence a priori», commentait le journal.
Libération donnait ensuite une leçon que de nombreux autres importants organismes dinformation dEurope occidentale et même des gouvernements eussent bien fait de retenir : «Cest une bien triste diplomatie que celle qui ne peut distinguer les faits de la propagande, même dans une région où ce mélange est une sorte de règle.»
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2. Analyse : Pourquoi les Européens ont-ils cru au Mythe de Jénine ?
La plupart des grandes agences de presse et de radiodiffusion dEurope occidentale ont gobé sans critique le mythe du Massacre de Jénine avec une confiance complaisante. Leur bilan offre un contraste particulièrement défavorable et, lon pourrait même dire, méprisable avec le remarquable équilibre et la retenue que manifestèrent les médias audiovisuels et la presse, après le 11 septembre.
Les méga-attentats terroristes qui détruisirent les tours du World Trade Center et ravagèrent la Pentagone, tuèrent environ 3000 Américains, à New York et Washington. Mais la couverture et la réaction médiatiques américaines furent remarquables déquilibre et de retenue. Pourtant, il nétait pas difficile de faire, de la population musulmane des États Unis évaluée entre 1,7 million à 7 millions, mais qui semble avoisiner les 2 à 3 millions , des boucs émissaires.
De prudentes distinctions étaient constamment établies entre le petit nombre de terroristes qui avaient concrètement planifié et exécuté les attentats, et la grande majorité des musulmans américains qui respectent la loi.
En revanche, les frappes israéliennes à lintérieur de la Rive Occidentale du Jourdain, ne menaçaient directement ni les Français, ni les Britanniques ni dautres peuples dEurope occidentale. Pourtant, une grande partie de la couverture médiatique était exagérée, grossièrement inexacte et reflétait une précipitation généralisée à porter un jugement à lencontre de toute une nation et du groupe ethnique qui sidentifie à elle.
Alon Ben-David, ancien correspondant militaire de lIsrael Broadcasting Authority, aujourdhui professeur honoraire, spécialiste des médias à la John F. Kennedy School of Government, à Harvard, déclara à United Press International : «Une grande partie des médias européens ne se considèrent pas comme de simples journalistes, mais comme des croisés idéologiques. Ils nexercent pas des activités de journalisme uniquement pour faire leur métier. Ils veulent faire du bien dans le monde. Ils ont un projet.»
Au moment des premières accusations de massacre, beaucoup de ces journalistes dEurope occidentale «navaient aucun moyen de vérifier les allégations quils entendaient, pourtant, ils les ont transmises comme si cétaient des faits, ou comme réellement crédibles. Cela minquiète», déclare Alon Ben-David.
Pourquoi les journalistes et les rédacteurs des plus grands et plus prestigieux journaux et réseaux audio-visuels dEurope occidentale étaient-ils prêts à croire que larmée israélienne avait commis un massacre dans la ville palestinienne de Jénine, sur la Rive Occidentale du Jourdain, alors quen fait, aucun massacre navait eu lieu? Il y avait plusieurs raisons à cela.
Dabord, tout le monde était prêt à croire le pire, parce que le pire sétait déjà produit. Sil était tellement plausible de croire que des centaines, sinon des milliers, de Palestiniens avaient été massacrés à Jénine, cest parce quils avaient été massacrés dans le passé. Lombre - antérieure de vingt ans - de Sabra et Chatila planait sur les premières perceptions, par les médias internationaux, de ce qui se passait à Jénine.
En 1982, des Phalangistes chrétiens libanais, alliés de larmée dinvasion israélienne, massacrèrent au moins des centaines, peut-être des milliers, de civils palestiniens dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, aux abords de Beyrouth. Un grand nombre de femmes et denfants se trouvaient parmi les morts. Les forces israéliennes navaient pas commis ni même encouragé le massacre mais, plus tard, une importante enquête nationale publia une critique dévastatrice du Ministre de la Défense de lépoque, Ariel Sharon. Cette enquête conclut que Sharon navait pas pris les mesures préventives quimposaient les signes prémonitoires et les circonstances, afin déviter le massacre. La commission [Kahane] recommanda quil ne soit plus autorisé à exercer la fonction de Ministre de la Défense dIsraël.
Leffet de Sabra et Chatila sur les journalistes qui en avaient assuré la couverture médiatique avait été profond. Son impact, par leur intermédiaire, sur lOccident, surtout en Europe, était plus grand encore. Pendant les quelque trente années qui suivirent la guerre dIndépendance, en 1947-48, au cours de la guerre des Six Jours, en 1967, de la guerre de Yom Kippour en 1973, et de lopération de sauvetage dEntebbe, en 1976, Israël avait joui dune sympathie et dun soutien énormes au sein de lélite médiatique dEurope occidentale. Les journalistes, les rédacteurs et leurs lecteurs, tous voyaient ces événements comme le combat vital dun David juif contre un Goliath arabe.
Mais après Sabra et Chatila, tout changea. Alors, le premier soulèvement palestinien, ou Intifada, de 1987-92, renforça limage de Sabra et Chatila, suggérant que les Palestiniens avaient remplacé les Juifs comme peuple «éternellement souffrant». Cette image et ce stéréotype perdurèrent, quoique quelque peu occultés, durant les années despoir qui commencèrent au début du processus de paix dOslo, en 1993 jusquà son effondrement, au sommet de Camp David II, en juillet 2000.
Parce que le massacre de Sabra et Chatila avait vraiment eu lieu, il semblait plausible quil puisse se reproduire. Parce quAriel Sharon avait échoué à empêcher Sabra et Chatila, il était facile dimaginer quil en avait approuvé une seconde version à grande échelle. Ces préjugés savérèrent dune importance cruciale dans la rapidité avec laquelle les élites médiatiques acceptèrent les allégations palestiniennes prétendant quun massacre était en cours.
Deuxièmement, par malchance et par inadvertance, les Israéliens creusèrent eux-mêmes le piège de relations publiques, dans lequel ils tombèrent ensuite. Ils empêchèrent les médias internationaux de couvrir de ce qui était certainement des combats très violents dans le camp de réfugiés et les rues de Jénine.
Par conséquent, les journalistes internationaux ne purent constater de leurs propres yeux quen fait, il ny avait pas de massacre. Mais ils recevaient, de source palestinienne, des assertions selon lesquelles cest ce qui était en train de se passer. Et puisque les militaires israéliens empêchaient les médias internationaux dentrer dans Jénine et de voir de leurs propres yeux ce qui se passait, il nétait que trop facile et évident de conclure quils étaient en train de cacher la vérité des accusations palestiniennes.
Troisièmement, même quand les combats les plus violents furent terminés et que les Israéliens permirent enfin aux journalistes dentrer à Jénine, une sorte de psychologie de «moutons de Panurge», ou même dhystérie, semble avoir prévalu. Les gens voyaient ce quils voulaient voir et ils se renforçaient mutuellement dans leurs perceptions. Dès lors, dans les différents journaux de «qualité» de la presse britannique, un nombre étonnant darticles sur de prétendus massacres et atrocités se référèrent à un seul et même témoin oculaire palestinien pour étayer leurs assertions.
Quatrièmement, il ny avait sur place pratiquement aucun de ceux qui avaient déjà couvert de sérieux conflits urbains au Liban et en Irlande du nord, durant leurs phases les plus violentes, dans les années 70 et début des années 80. Presque aucun dentre eux nétait suffisamment âgé pour avoir participé personnellement, en tant que journaliste, à des batailles grandeur nature au Viêt-Nam. Cette inexpérience les conduisit à exagérer considérablement les dimensions de la destruction et de la mort quils voyaient. Un journaliste britannique évoqua lodeur de centaines de cadavres ensevelis sous les débris, alors que lAutorité palestinienne, qui prétendait auparavant que des milliers avaient trouvé la mort, avait révisé ses chiffres officiels concernant leur nombre à moins de soixante.
Janine di Giovanni, qui écrit dans le London Times, prétendit même que la dévastation atteignait une dimension qui dépassait tout ce quelle avait vu en Bosnie, Tchetchénie et Sierra Leone, où des dizaines voire des centaines de milliers de personnes étaient mortes. Ce genre dhyperbole eût certainement déclenché les rires de dérision des journalistes chevronnés qui avaient couvert de vraies guerres, tels Ernie Pyle, ou Marguerite Higgins.
Cette réaction des médias dEurope occidentale différait profondément, dans sa nature, de celle des journaux et organes audiovisuels des États-Unis. Les allégations étaient tout aussi largement diffusées aux États-Unis. Mais les médias américains de radiodiffusion se montrèrent plus résistants à lhystérie anti-israélienne ou même antisémite quen Europe occidentale. Ce semble avoir été le cas, précisément, parce quaux Etats-Unis, aucun organisme financé ou autorisé par lÉtat ne domine les informations audiovisuelles, comme cest le cas en Angleterre et France.
Dans ces pays et dans dautres plus petits, lélite des médias, profondément enracinée à gauche, est hostile à Israël et à ses politiques depuis des décennies. Et ils jouissent, depuis longtemps, dune position bureaucratique dominante, confortable et incontestée, dans les organes étatiques de diffusion de linformation qui, dans une large mesure, déterminent les dernières nouvelles et lanalyse pour la presse dans sa totalité.
Ainsi, des échelons entiers de rédacteurs et de cadres de ces organes étaient prêts à accepter sans critique les reportages agressifs, infondés et hystériques, envoyés par leurs correspondants à Jénine. Et même quand certains journaux isolés, comme Le Monde, à Paris, ou Il Foglio, à Rome, exprimèrent réserves ou scepticisme face aux premières assertions de massacre, leurs mises en garde furent noyées dans le tapage médiatique sur les ondes. Aux États-Unis, en revanche, il nexiste aucun service national unique de diffusion, étatisé ou subventionné par lÉtat, pour donner le ton.
Il existe quatre réseaux principaux de télévision nationale, chacun appartient à une société ou est privatisé, et trois dentre eux dirigent également des réseaux dinformation câblés quasi indépendants. Et il y a aussi CNN. La télévision par câble Fox New Channel cherche particulièrement à se situer comme ayant un ton relativement conservateur et comme un concurrent des autres chaînes de l«establishment», qui sont plus libérales. Avec cette diversité de voix de diffusion radio et télévision, il nest donc pas possible à un seul réseau de dominer la couverture médiatique. Une couverture perçue comme servilement tendancieuse en faveur de ou contre soit Israël, soit les Palestiniens, a tendance à provoquer de fortes protestations de la part des groupes de pression publics et dautres secteurs des médias.
Malgré tout cela, le matériau brut en provenance du terrain avait tendance à être bien plus partisan et favorable aux premières accusations palestiniennes de massacre, en Europe occidentale quaux États Unis. Car la pratique journalistique traditionnelle en Europe reste bien plus partisane et subjective et cela sans vergogne - quelle ne lest aux États-Unis. Les médias européens avaient bien des raisons pour porter «un jugement prématuré» sur Jénine, mais la conclusion est incontournable : ce «jugement prématuré» fut une «heure de honte».
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3. Comment les médias européens ont perdu
Les médias des États-Unis et dEurope occidentale couvrirent le «massacre » de Jénine, «qui nexistait pas», de manières très différentes au cours du mois écoulé. Les médias américains furent, de loin, les gagnants, et les médias européens, surtout les organes de radiodiffusion dirigés par lÉtat, se sont retrouvés bons perdants.
Ce résultat nétait nullement prévu de part et dautre de lAtlantique. Ce fut, en fait, une humiliation de plus pour les gouvernements dEurope occidentale et les responsables médiatiques de gauche.
Ils chancelaient déjà sous lhumiliation de voir un fasciste virtuel arriver au second tour des élections présidentielles françaises, et sous celle de lassassinat du dirigeant politique radical Pim Fortuyn, aux Pays Bas. Cétait le genre dexplosion politique violente dont la plupart des gens dEurope occidentale se flattaient de croire quils ne pouvaient arriver quaux États Unis, et non chez eux.
Tous les organes de presse ou dinformation dEurope occidentale nont pas mal tourné dans la controverse sur ce que larmée israélienne avait ou navait pas fait à Jénine. Des sources médiatiques comme le Sunday Times, de Londres, Il Foglio, de Rome, et Le Monde, de Paris, qui refusèrent de se laisser gagner par lhystérie, gagnèrent largement en crédibilité.
Même dautres sources médiatiques, comme le journal londonien The Guardian, ou lAssociated Press, aux Etats-Unis - qui rapportèrent dabord les assertions exagérées, mais ensuite prirent soin de présenter les preuves du contraire, quand elles furent disponibles -, prouvèrent leur intégrité foncière. Des journaux comme The London Times et The Independent, qui étaient loin davoir fait autant que The Guardian pour rendre compte de leurs propres erreurs factuelles et de celles des autres, sen sortirent beaucoup moins bien.
Laffaire du «Mythe du Massacre» de Jénine na pas ridiculisé la crédibilité fondamentale des médias occidentaux. La vérité a émergé, en fin de compte. Mais les médias américains, dans leur ensemble, furent de loin les gagnants, aux dépens de ceux dEurope occidentale.
Les reportages de fond de Time Magazine, par exemple, constituèrent, en fin de compte, un modèle de la manière de reconstituer des événements complexes, en se gardant des sous-titres intensément dramatiques. Sa reconstitution, le 13 mai, de la bataille de Jénine a des chances de constituer une référence majeure pour de futurs historiens.
La crédibilité dorganes de radiodiffusion étatisés ou financés par lÉtat a subi un sérieux revers. Le principe dun marché libre dans la radiodiffusion aussi bien que dans les médias imprimés, afin dassurer une couverture globale plus juste et équilibrée, a connu une importante relance. Ce fut une humiliation pour les Européens, qui se sont longtemps gaussés, dans leur culture médiatique dominante, de ce quils considèrent comme le mercantilisme grossier et la quête vulgaire de profits des chaînes américaines concurrentes de radio et de télévision.
Ce fut également un coup pour ceux qui aimeraient étendre léchelle modeste de la Radio Publique Nationale [NPR], aux Etats-Unis, aux dimensions dun empire dinformations audiovisuelles, sur le modèle de la BBC ou dautres agences européennes. Les journalistes et rédacteurs de la NPR paraissaient plus prêts à avaler les grossières accusations au sujet de Jénine que la plupart de leurs collègues américains.
La controverse a également mis en exergue limportance davoir des chroniqueurs largement lus et diffusés, qui peuvent agir dans les médias comme le Sénat agit sur le Congrès ou dautres "chambres" hautes du parlement, en Europe occidentale et au Japon. De tels chroniqueurs peuvent, dans le meilleur des cas, agir comme des chambres de délibération parlementaires, qui ne sont pas soumises à la pression de campagnes répétées de réélection. Ils peuvent adopter un point de vue à plus long terme. Ils peuvent agir comme des voix plus prudentes, plus réfléchies, exprimant prudence ou doute à propos de lhystérie émotionnelle qui inonde les pages des nouvelles. Léditorial de William F. Buckley, le 4 mai - "Les Israéliens ont-ils fait cela?", sert de modèle à cette manière décrire.
Certains chroniqueurs européens nont pas aussi bien réussi. La rapidité avec laquelle A. N. Wilson, dans le London Evening Standard [voir "A demo we cant afford to ignore"], a accusé les Israéliens, sans aucune preuve crédible, dempoisonner lapprovisionnement en eau des Palestiniens, a montré la manière dont beaucoup de chroniqueurs pouvaient franchir toutes les limites de la décence et du sens commun. Larticle de Wilson aurait trouvé sa place naturelle dans les pages du journal de propagande nazi "Der Sturmer". [Sur ces méthodes de la presse londonienne, voir lutile étude du site aish.com : "Media Objectivity"].
La couverture médiatique du Mythe du Massacre de Jénine, aux États Unis et en Europe occidentale, soulève des questions troublantes et dune grande portée concernant la fiabilité des mass-médias et de la presse dans des situations de conflit.
La pratique du reportage de guerre a toujours été une chose sale et compliquée, même aux meilleures époques. La guerre, comme », lont souvent fait remarquer de sages personnalités, de Carl Von Clauzwitz au personnage fictif du capitaine James T. Kirk, de «Star Trek, est une chose confuse et incertaine. Lhistoire militaire prospère, et sans doute continuera-t-elle à le faire, en réfléchissant à loisir sur des événements imparfaitement compris au moment où ils étaient vécus.
Mais même en tenant compte de cette condition congénitale dincertitude et de chaos ce que Clausewitz appelait linévitable et inéluctable «friction» de la guerre la couverture médiatique [des événements] de Jénine, surtout dans les journaux dEurope occidentale, sest distinguée par son hystérie débridée et remarquablement uniforme. Un nombre accablant de reportages furent publiés ou diffusés dans des agences de presse, plus particulièrement de gauche, mais aussi de droite, donnant limpression de documenter, de manière très détaillée, le massacre de centaines, ou peut-être de milliers de Palestiniens, par larmée israélienne.
Des porte-parole officiels de lAutorité palestinienne soutenaient et confirmaient ces évaluations, et alimentaient ces rumeurs, mais les porte-parole palestiniens eux-mêmes révisèrent considérablement ces évaluations à la baisse, et reconnurent finalement quil ny avait pas eu de massacre du tout. Lestimation finale faite par lAutorité palestinienne, du nombre de Palestiniens morts dans la bataille de Jénine, a été de 66, Israël déclarant, pour sa part, que 23 de ses soldats avaient été tués.
Étant donné la disparité des forces engagées dans le combat, les Palestiniens saluèrent évidemment cet événement comme une grande victoire, encourageante pour leur cause, même si cest chose habituelle que les troupes dassaut subissent des pertes plus lourdes que les forces de défense, dans des combats de rue aussi intenses.
Mais la faible échelle des pertes à Jénine, finalement confirmée par lAutorité palestinienne elle-même, souligna la remarquable perte de perspective de lensemble des médias européens, tant dans leurs reportages sur ce qui se passait, que dans lanalyse des faits. La décision initiale des Israéliens dinterdire laccès de Jénine aux médias, pendant que les combats faisaient rage, nexplique pas cet état de choses. Les récits les plus hystériques et inexacts, et les accusations les plus exagérées et infondées nont pas été formulés pendant que laccès à Jénine était interdit aux médias internationaux, mais après que laccès leur fut accordé.
Pourtant, si on les compare à celles des conflits du demi-siècle passé, ou même seulement des dix dernières années, les pertes des deux camps, y compris celles des Palestiniens, à Jénine, ont été infimes. Des dizaines de milliers de personnes furent tuées, pour lessentiel, par des groupes paramilitaires serbes bosniaques, de 1991 à 1995. Le nombre total de morts durant ce conflit - sans conteste le plus sanglant depuis 1945 - a été évalué à quelque 250 000.
Pendant quil se déroulait, un million de personnes furent tuées, en moins dun mois, au Rwanda, en 1994, quand la majorité Huttu massacra la minorité Tutsi, dans lensemble mieux éduquée et plus prospère. Les tueries étaient délibérément organisées. Les escadrons de la mort navaient généralement pas darmes plus sophistiquées que des machettes, mais ce massacre vient pourtant après les tueries de Pol Pot et de ses Khmers Rouges, au Cambodge, en 1975-78 qui fut réellement le plus grand génocide du demi-siècle passé. Et il fut exécuté sans armes ni technologie perfectionnées pas même des mitrailleuses par des tueries perpétrées à un rythme comparable aux opérations des chambres à gaz, durant lextermination de six millions de Juifs par les Nazis, au cours de la Seconde Guerre mondiale.
Dans chacun de ces cas, les médias occidentaux ont été remarquablement rapides à enregistrer les indications de ce qui se passait, mais lopinion occidentale est restée loin derrière. Ladministration Clinton aux États-Unis sest révélée exceptionnellement indécise, lente et inapte à agir dune manière décisive, par des moyens diplomatiques ou militaires, pour empêcher les massacres de Bosnie ou du Rwanda, alors quil aurait été facile de le faire.
Loin dempêcher lun et lautre massacres, les Nations-Unies les ont, en fait, amplifiés par lentêtement égocentrique de leurs hauts-fonctionnaires dans la région à approuver des opérations militaires de dissuasion ou de secours en Bosnie, notamment à Srebreniça.
Ils ont sous-estimé, de manière tout aussi catastrophique, limminence et lampleur du danger au Rwanda. En effet, le haut-fonctionnaire de lONU le plus critiqué pour son incompétence présumée faute davoir été capable dempêcher lhorreur du Rwanda, est lun des critiques les plus sévères dIsraël à propos du Massacre-qui-na-pas-eu-lieu lactuel Secrétaire général des Nations Unies et titulaire du Prix Nobel de la Paix, Kofi Annan.
Force est de constater que quand ces authentiques massacres se sont produits, il ny a pas eu de manifestations de masse, ni de protestations en Europe occidentale, ni les moindres représailles physiques à lencontre des résidents serbes ou rwandais en Grande-Bretagne, en France, ou en Allemagne.
Par contre, les reportages médiatiques sur la violence prétendument infligée aux Palestiniens par les Israéliens, à Jénine, ont pullulé dans ces pays avec comme cela savéra des descriptions hautement exagérées, ou tout simplement fausses. Et à mesure que ces reportages paraissaient, ils étaient suivis dattaques perpétrées, pour la plupart, semble-t-il, par des gangs de jeunes immigrés musulmans contre des Juifs orthodoxes, facilement identifiables, en Grande-Bretagne et en France.
Le journalisme est loin dêtre une science exacte et les journalistes expérimentés, surtout les correspondants de guerre, nourrissent un mépris général pour les groupes de pression, de gauche et de droite, qui leur reprochent dêtre congénitalement partiaux, corrompus et entièrement dans lerreur. La plupart du temps, les accusations de partialité médiatique formulées par de tels groupes sont rejetées, au prétexte que cette [prétendue partialité] est le résultat de linévitable erreur humaine et de linsuffisance des données disponibles, ou que les accusations elles-mêmes sont entièrement fausses.
Même quand ces dernières sont justes, la multiplicité des organes médiatiques avec leur dizaines, voire leurs centaines de journalistes, qui rivalisent pour être les meilleurs sur le même sujet, a longtemps été considérée commodément et généralement avec raison comme léquivalent médiatique de la libre concurrence. Cette rivalité joue le rôle dun sain mécanisme de régulation, dans lequel lintérêt personnel sert de motivation pour mettre en relief lincompétence ou la franche malhonnêteté des autres. Mais, comme cette enquête le démontre, ce nest pas de cette manière que ce processus a fonctionné à Jénine. Et nous avons passé en revue les raisons pour lesquelles il en fut ainsi.
Dans un monde idéal, les leçons appropriées seraient immédiatement assimilées. Mais, dans la pratique, les choses peuvent très bien continuer comme avant. "Ainsi va le monde" comme dit le célèbre chroniqueur du Daily Telegraph, de Londres, Michael Wharton, alias Peter Simple.
Les lacunes déjà inquiétantes en politique, dans la diplomatie, et dans les perceptions réciproques entre les États-Unis et leurs anciens alliés européens -, risquent daugmenter également dans le domaine médiatique. La culture médiatique commune et le dialogue par delà lAtlantique pourraient bien être les autres perdants du Mythe du Massacre de Jénine.
Martin Sieff, pour United Press International (original anglais) et reinfo-israel.com, pour la version française.
[reproduction soumise à autorisation expresse].
© United Press International, mai 2002
Ce reportage a été rédigé à partir des articles dAl Webb, à Londres, dElizabeth Bryant, à Paris, et dEric Lyman, à Rome.











