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Propagande anti-israélienne
Barenboïm brise le tabou Wagner, Edward Saïd
Jai donné la parole à une mise en accusation, sévère et passionnée *, du chef dorchestre juif antisioniste, Barenboïm. Lobjectivité moblige à faire droit à la défense, en lespèce du plaidoyer dun homme qui nest pas moins ennemi dIsraël que Barenboïm - le Palestino-Américain Edward Saïd (décédé en 2003) mais qui était aussi un homme de savoir et de culture, dont le point de vue doit être entendu, dautant que son propos, en cette affaire, ne manque ni de cohérence ni de force de conviction. Toutefois, Saïd se garde de préciser que, plus que linterprétation de lune ou lautre uvres de Wagner, ce qui est condamnable, cest la manière brutale, arrogante et dénuée de tout respect envers la sensibilité exacerbée des survivants de lHolocauste et de leurs descendants, dont ce chef dorchestre, politiquement dévoyé, la imposée, par un véritable "putsch" où lart a servi de vecteur au viol dun public de mélomanes qui nétait pas venu pour entendre la musique du compositeur-fétiche de Hitler. (Menahem Macina)
* "Un voyou nommé Barenboïm", par Schlomoh Brodowicz.
Larticle ci-dessous est paru, en 2001, sur le site du Monde diplomatique
[Lillustration et sa légende sont de la rédaction de notre site.]

Les compères
En interprétant Wagner par voie de putsch, c'est Israël qu'on exécute... (M. Macina)
En juillet 2001, pour la première fois, Richard Wagner était joué en Israël. Davoir brisé ce tabou a valu au chef dorchestre Daniel Barenboïm un appel au boycott de la part de la commission culturelle de la Knesset. Cette affaire pose, selon lécrivain américain dorigine palestinienne, Edward W. Said, deux types de questions. Peut-on aimer le musicien préféré de Hitler, donc dissocier lartiste de lhomme ? Au-delà, comment justifier le refus de connaître lAutre ? Une leçon que les intellectuels arabes qui refusent tout contact avec Israël devraient méditer...
La tempête qua déchaînée en Israël le concert donné le 7 juillet 2001 par le remarquable pianiste et chef dorchestre Daniel Barenboïm, au cours duquel il a joué un extrait orchestral dun opéra de Richard Wagner, mérite toute notre attention. Cet ami proche, dois-je préciser demblée, fait depuis lobjet dun déluge de critiques, dinsultes et de remontrances outrées. Cela parce que Richard Wagner (1813-1883) était à la fois un très grand compositeur et un antisémite notoire (à ce titre, profondément répugnant). Et parce que, bien après sa mort, il fut le musicien favori de Hitler, si bien quon la communément associé, non sans raison, au régime nazi et au terrible sort des millions de juifs et autres peuples « inférieurs » exterminés par ce régime.
Si elle passe parfois à la radio et quon en trouve des enregistrements en vente dans le pays, la musique de Wagner est, de fait, interdite de représentation publique en Israël. Pour de nombreux juifs israéliens, cette musique, riche, extraordinairement complexe et qui a énormément influencé lunivers musical, en est venue en quelque sorte à symboliser les horreurs de lantisémitisme allemand.
Précisons que de nombreux Européens non juifs rejettent Wagner pour des raisons semblables, notamment dans les pays ayant subi loccupation nazie pendant la seconde guerre mondiale. Le caractère grandiloquent, « germanique » (un adjectif abusivement employé) et si impérieux de son oeuvre, composée exclusivement dopéras, son attachement au passé, aux mythes, aux traditions et aux accomplissements germaniques, sa prose infatigable, verbeuse et pompeuse sur les races inférieures et les héros sublimes (et germaniques), font de Wagner un personnage difficile à accepter, et encore plus à aimer ou à admirer.
Reste quil fut incontestablement un grand génie, sagissant de théâtre et de musique. Il a révolutionné toute notre conception de lopéra, entièrement transformé le système tonal et créé dix chefs-doeuvre, dix opéras qui figurent au pinacle de la musique occidentale. Le défi quil lance, non seulement aux juifs israéliens mais à tous, est le suivant : comment admirer et interpréter sa musique tout en la dissociant de ses écrits odieux et de leur utilisation par les nazis.
Comme Daniel Barenboïm la souvent souligné, aucun des opéras de Wagner ne comporte déléments directement antisémites. Pour le dire plus crûment, si Wagner exprimait sa haine des juifs dans ses pamphlets, on ne les retrouve pas du tout dans son oeuvre musicale en tant que juifs ou que personnages juifs. De nombreux critiques ont décelé des relents dantisémitisme dans certains personnages que Wagner traite avec mépris et dérision dans ses opéras ; mais, il sagit là dimputations et non de preuves dantisémitisme. Si la ressemblance est indéniable entre Beckmesser, personnage dérisoire des Maîtres chanteurs, le seul opéra-comique de Wagner, et les caricatures quon faisait communément des juifs à lépoque, il nen demeure pas moins que Beckmesser représente un chrétien allemand dans cet opéra et certainement pas un juif. Wagner, dans son esprit, opérait une distinction entre les juifs dans la réalité et les juifs dans sa musique : prolixe dans ses écrits, il garde le silence à leur sujet dans son oeuvre musicale.
Savoir passer outre aux convenances
Quoi quil en soit, les oeuvres de Wagner navaient jamais été jouées en Israël avant le 7 juillet 2001 du fait dun consensus. Outre le Chicago Symphony Orchestra, Daniel Barenboïm dirige le Berliner Staatoper, qui donnait trois concerts consécutifs à Jérusalem. Il avait initialement programmé le 7 juillet une représentation du premier acte de lopéra La Walkyrie. A la demande du directeur du Festival dIsraël, qui les avait invités en premier lieu, lui et lorchestre allemand, Daniel Barenboïm avait remplacé cet acte par des oeuvres de Schumann et de Stravinsky. A la fin du concert, Barenboïm proposa au public de jouer en bis un court extrait de Tristan et Isolde. Il ouvrit un débat contradictoire dans lassistance et annonça, à la fin, quil jouerait le morceau, suggérant à ceux que cela choquait de quitter la salle, ce que firent certains. Loeuvre de Wagner fut bien accueillie par un auditoire ravi de 2 800 Israéliens et, jen suis sûr, extrêmement bien interprétée.
Et pourtant, les attaques contre Barenboïm nont pas cessé depuis. La presse rapportait le 25 juillet 2001 que la commission de la Knesset chargée de la culture et de léducation « appelait les organismes culturels dIsraël à boycotter le chef dorchestre (...) pour avoir joué la musique du compositeur préféré de Hitler lors de la manifestation culturelle la plus importante dIsraël, tant quil naura pas présenté ses excuses ». Le musicien, qui sest toujours considéré comme israélien malgré sa petite enfance passée en Argentine, a fait lobjet dattaques fielleuses de la part du ministère de la culture et dautres sommités.
Il a grandi en Israël, fréquenté lécole hébraïque et possède un passeport israélien en plus de son passeport argentin. Figure centrale de la vie musicale du pays pendant des années, il a toujours été considéré comme un grand atout culturel dIsraël même si, depuis la fin de son adolescence, il a vécu la plupart du temps en Europe et aux Etats-Unis. Ces circonstances tiennent à des raisons professionnelles : cest ailleurs quen Israël, le plus souvent, que se sont présentées à lui des perspectives importantes. Quil ait dirigé et joué à Berlin, Paris, Londres, Vienne, Salzbourg, Bayreuth, New York, Chicago, Buenos Aires et ailleurs, a toujours éclipsé le fait quil pouvait résider dans un endroit précis. Dans une certaine mesure, comme nous le verrons, cette vie cosmopolite, voire iconoclaste, est une des causes des foudres qui sabattent sur lui depuis lincident Wagner.
Le personnage ne manque toutefois pas de complexité, ce qui explique aussi la tempête quil a suscitée. Toutes les sociétés se composent majoritairement de citoyens moyens - de gens qui suivent des voies toutes tracées - et dun petit nombre qui, en vertu de leurs talents et dune inclination à lindépendance, ne sont pas du tout moyens et mettent en question la majorité ordinairement docile, voire lui font injure. Les problèmes surviennent lorsque cette majorité docile tente, dans sa vision des choses, de réduire, de simplifier et de codifier les gens complexes, qui nagissent pas par routine et qui forment une minuscule minorité. Le heurt est immanquable - les êtres humains rassemblés en grand nombre ont du mal à tolérer quelquun de manifestement différent, de plus doué et de plus original queux - et suscite immanquablement colère et irrationalité au sein de la majorité. Voyez ce quAthènes a fait à Socrate, coupable dêtre un génie qui enseignait à la jeunesse comment penser par elle-même et savoir douter : elle la condamné à mort. Les juifs dAmsterdam ont excommunié Spinoza, dont les idées les dépassaient. Galilée a subi le châtiment de lEglise. Ses pensées visionnaires ont valu à Al-Hallaj (1) dêtre crucifié. Il en va ainsi depuis des siècles. Barenboïm est un personnage talentueux, tout à fait hors du commun, qui a franchi trop de lignes rouges et trop violé des tabous qui ligotent la société israélienne. Cela mérite ici quelques détails.
Inutile de rappeler que, musicalement parlant, Barenboïm est exceptionnel. Il dispose de tous les dons possibles et imaginables qui font un grand soliste et un grand chef dorchestre - une mémoire parfaite, une compétence et même une intelligence technique remarquables, la capacité de sattacher le public et, surtout, un immense amour pour ce quil fait. Rien de ce qui touche à la musique nest hors de sa portée ou trop difficile. Il démontre dans tout ce quil fait une maîtrise apparemment sans effort - talent que lui reconnaissent tous les musiciens en vie aujourdhui.
Mais les choses ne sont pas si simples. Ayant passé les premières années de sa vie dabord en Argentine, où lon parle espagnol, puis en Israël, où lon parle hébreu, il possède les deux nationalités sans en posséder vraiment aucune. A la fin de son adolescence, il na pas véritablement vécu en Israël, préférant latmosphère cosmopolite et culturelle des Etats-Unis et de lEurope, où il occupe aujourdhui deux postes parmi les plus prestigieux du monde musical : chef de ce qui représente sans doute le meilleur orchestre américain et directeur de lune des plus anciennes et admirables compagnies du monde. Et ce, tout en poursuivant sa carrière de pianiste. Sil a pu mener ce genre de vie itinérante et voir ses mérites à ce point reconnus, ce nest évidemment pas en se pliant assidûment aux normes des gens ordinaires mais, bien au contraire, en sachant passer outre aux convenances et ignorer les barrières.
Cela est vrai de toute personne hors du commun, qui a besoin de vivre bien au-delà des bienséances de la société bourgeoise. Peu de réalisations artistiques et scientifiques importantes voient le jour lorsque lon vit dans le cadre étroit censé réguler la vie sociale et politique.
Les choses se compliquent encore. Sa vie est si riche et il voyage tellement, sans compter ses dons linguistiques (il parle sept langues couramment), que Barenboïm, dans un sens, est chez lui partout et nulle part. Ce qui veut dire quil ne séjourne en Israël que quelques jours par an, tout en demeurant en contact par téléphone et par la presse. Et il na pas vécu quaux Etats-Unis et au Royaume-Uni, mais aussi en Allemagne, où il passe actuellement la plus grande partie de son temps.
On peut imaginer que, pour de nombreux juifs aux yeux desquels lAllemagne représente encore la quintessence du mal et de lantisémitisme, la pilule soit dure à avaler, dautant que sa musique de prédilection comme interprète appartient au répertoire austro-allemand classique, dont les opéras de Wagner constituent le coeur. (En cela, il marche sur les pas de Wilhelm Furtwangler, le plus grand chef dorchestre allemand du XXe siècle, une autre figure politique dune grande complexité.)
Fasciné par lAutre
Dun point de vue esthétique, pour un musicien classique, il sagit dun bon choix, et même dun choix inévitable : il se concentre sur les oeuvres majeures de Mozart, Haydn, Beethoven, Brahms, Schumann, Bruckner, Mahler, Wagner, Richard Strauss, sans compter, bien sûr, de nombreux autres compositeurs des répertoires français, russe et espagnol dans lesquels il excelle. Mais la musique autrichienne et allemande demeure le centre du répertoire, une musique qui a parfois posé un gros problème à certains philosophes et artistes juifs, surtout après la seconde guerre mondiale. Arthur Rubinstein, le grand pianiste, ami et mentor de Barenboïm, avait plus ou moins dit quil nirait jamais jouer en Allemagne car, avait-il expliqué, en tant que juif, il lui était difficile de séjourner dans un pays qui avait massacré tant des siens. Déjà, le fait que Barenboïm habite Berlin, au coeur de lancienne capitale du IIIe Reich, dont de nombreux juifs considèrent quelle porte encore aujourdhui les stigmates de lancien mal, a donc jeté le trouble dans lesprit de beaucoup de ses admirateurs israéliens.
Dire en parlant des artistes quil faut faire preuve douverture desprit, que lart est une chose et la politique une autre, est en fait une absurdité que dément précisément le cas de la plupart des artistes et des musiciens que nous admirons le plus. Tous les grands compositeurs se sont intéressés à la politique dune manière ou dune autre et ont défendu des idées politiques fortes, certaines paraissant aujourdhui peu défendables, comme ladulation que le jeune Beethoven portait à Napoléon, en qui il voyait un grand conquérant, ou ladhésion de Debussy à la droite nationaliste française. Haydn, pour prendre un autre exemple, fut lemployé servile de son aristocrate de mécène, le prince Esterhazy ; jusquau plus grand de tous les génies, Jean-Sébastien Bach, qui avait toujours sa place de flagorneur à la table dun archevêque ou à la cour dun duc.
Nous naccordons pas beaucoup dimportance à ces réalités, car elles appartiennent à un passé relativement lointain. Aucune ne nous choque autant quun des pamphlets racistes de Thomas Carlyle, publiés dans les années 1860 (2). Mais deux autres facteurs sont aussi à prendre en considération. Dabord, la musique est une forme artistique différente du langage : les notes nont pas de sens stable, à la différence de mots comme « chat » ou « cheval ». Ensuite, la musique est en majeure partie transnationale ; elle transcende les frontières dun pays, dune nationalité et dune langue. Pour apprécier Mozart, vous navez pas besoin de connaître lallemand, pas plus que dêtre français pour lire une partition de Berlioz. Vous devez connaître la musique : cette technique très spécialisée, qui sacquiert au prix dune laborieuse attention, na pas grand rapport avec des sujets comme lhistoire et la littérature, bien quà mon avis il faille connaître le contexte et les traditions dans lesquels sinscrit une oeuvre musicale pour pouvoir véritablement la comprendre et linterpréter. Dune certaine manière, la musique ressemble à lalgèbre, mais pas tout à fait cependant, comme le prouve le cas de Wagner.
Se fût-il agi dun compositeur mineur ou dun musicien composant ses oeuvres en milieu clos ou du moins sans faire de vagues, les contradictions de Wagner eussent été dune certaine façon plus faciles à accepter et à tolérer. Mais Wagner était incroyablement loquace : ses déclarations, ses projets, sa musique emplissaient lEurope, déferlant dans un même flot, toujours démesurés, cherchant à submerger le public comme aucun autre musicien. Au centre de toutes ses oeuvres, il trône, extraordinairement égocentrique, narcissique même, son ego incarnant à ses yeux lessence de lâme allemande, son destin et ses privilèges.
Je ne peux évidemment pas discuter ici de loeuvre de Wagner, mais il me paraît important de souligner que le musicien recherchait la polémique, lattention. Sa propre cause, qui se confondait avec celle de lAllemagne et quil concevait dans les termes révolutionnaires les plus extrêmes, il la servait dans toutes ses oeuvres. Sa musique allait être une musique nouvelle, un art nouveau, une esthétique nouvelle ; elle allait incarner la tradition de Beethoven et de Goethe et les transcender dans une nouvelle synthèse universelle. Personne, dans lhistoire de lart, na attiré lattention comme Wagner la fait, ni suscité autant décrits et de commentaires.
Si les nazis pouvaient se lapproprier, noublions pas que dautres musiciens ont vu en Wagner un héros et un grand génie et compris que ses accomplissements allaient changer le cours de la musique occidentale. De son vivant, il possédait un opéra particulier, un sanctuaire presque, quil avait fait construire pour y donner ses opéras dans la petite ville de Bayreuth, où se déroule toujours un festival annuel exclusivement consacré à ses oeuvres. Bayreuth et la famille Wagner étaient chers à Hitler et, pour compliquer encore les choses, le petit-fils de Richard Wagner, Wolfgang, dirige encore le festival dété où Barenboïm se produit régulièrement depuis deux décennies.
Mais, ce nest pas tout. Barenboïm est un artiste qui renverse les obstacles, franchit les lignes interdites et pénètre en territoire tabou. Sans pour cela se poser en personnalité politique, il na pas caché son opposition à loccupation des territoires palestiniens par Israël et a été le premier Israélien, début 1999, à proposer de donner un concert gratuit à luniversité de Bir Zeit, en Cisjordanie. Ces trois dernières années (les deux premières à Weimar et la dernière à Chicago), il a rassemblé de jeunes musiciens israéliens et arabes afin quils jouent ensemble - une entreprise audacieuse qui tente de dépasser la politique et le conflit et de créer une alliance dans lart non politique de linterprétation musicale.
Il est fasciné par lAutre et rejette catégoriquement lirrationalité inhérente à lattitude consistant à dire quil vaut mieux ne pas connaître que connaître. Je pense comme lui que lignorance ne saurait être une bonne stratégie politique pour un peuple et que, par conséquent, chacun à sa façon doit comprendre et connaître lAutre même sil y a un interdit. Peu de personnes pensent ainsi mais, à mes yeux, et de plus en plus de gens me rejoignent, cest la seule position qui soit intellectuellement cohérente. Cela ne signifie pas pour autant quil faille relâcher sa défense de la justice ni sa solidarité avec les opprimés, abandonner son identité ou se détourner de la réalité politique. Cela signifie quêtre un citoyen passe par la raison, la compréhension et lanalyse intellectuelle et non par lorganisation et lencouragement de passions collectives comme celles qui semblent semparer des intégristes. Je défends ces idées depuis longtemps et peut-être est-ce pour cela que Barenboïm et moi-même sommes restés amis malgré nos divergences.
Apprendre à penser par soi-même
Le rejet total, la condamnation purement irraisonnée, la dénonciation globale dun phénomène aussi complexe que Wagner est une chose irrationnelle et au fond inacceptable ; tout comme est stupide et contre-productive, de notre côté arabe, la politique consistant, depuis des années, à employer des expressions comme l« entité sioniste » et à refuser complètement de comprendre et danalyser Israël et les Israéliens sous prétexte quon ne peut reconnaître leur existence, car ils ont causé la nakba (la catastrophe) palestinienne. Lhistoire a sa dynamique, et si nous ne voulons pas que les juifs israéliens invoquent lHolocauste pour justifier les abominables violations des droits de la personne quils commettent à lencontre du peuple palestinien, nous devons, nous aussi, dépasser lidiotie consistant à dire que lHolocauste na jamais eu lieu et que les Israéliens, hommes, femmes et enfants, sont voués à notre hostilité éternelle.
Rien, dans lhistoire, qui soit figé dans le temps ; rien, dans lhistoire, qui échappe au changement ; rien dans lhistoire qui soit au-delà de la raison, de la compréhension, de lanalyse et de linfluence. Les politiques et les démagogues professionnels peuvent dire toutes les bêtises quils veulent et faire comme il leur plaît. Mais chez les intellectuels, les artistes et les citoyens libres, il faut toujours quil y ait de la place pour la différence dopinion, les idées autres, les moyens de mettre en question la tyrannie de la majorité et, en même temps, ce qui est plus important encore, de faire avancer la liberté et les lumières humaines.
On peut difficilement écarter cette idée comme étant dorigine « occidentale » et ne pouvant donc sappliquer ni aux Arabes ni aux musulmans, pas plus quaux sociétés et aux traditions juives. Il sagit dune valeur universelle que lon trouve, à ma connaissance, dans toutes les traditions. Dans toutes les sociétés, des conflits opposent justice et injustice, savoir et ignorance, liberté et oppression. Il ne sagit pas de prendre tel ou tel parti parce quon nous dit de le faire, mais de choisir scrupuleusement et darriver à des jugements qui prennent en compte tous les aspects de la situation. Le but de léducation nest pas daccumuler des faits ni de mémoriser la « bonne » réponse, mais dapprendre à penser de manière critique par soi-même et à comprendre la signification des choses par soi-même.
Dans le cas de Wagner et de Barenboïm, la solution de facilité consisterait à cataloguer le chef dorchestre comme un opportuniste ou un aventurier indifférent. Il est tout aussi réducteur de dire de Wagner quil était un être effroyable aux idées réactionnaires et que, par conséquent, sa musique, aussi merveilleuse soit-elle, est intolérable car infestée du même poison que sa prose. Et comment pourrait-on le prouver ? Combien resterait-il décrivains, de musiciens, de poètes, de peintres si lon jugeait leur art à laune de leur attitude morale ? Et qui déciderait du seuil de laideur et de turpitude acceptable dans la production artistique dun artiste ?
Une fois que lon commence à censurer, il ny a pas de limite théorique. Je pense au contraire quil incombe à lesprit de pouvoir analyser un phénomène complexe comme la question de Wagner en Israël (ou, pour prendre un autre exemple, exposé dans un célèbre essai par le brillant romancier nigérian Chinua Achebe, la question de comment lire Au coeur des ténèbres, de Joseph Conrad, pour un Africain daujourdhui) et de faire la part du mal et de lart.
Un esprit mûr devrait pouvoir appréhender ensemble deux faits contradictoires : un, que Wagner était un grand artiste, et deux, que Wagner était un être humain odieux.
Malheureusement, un fait ne va pas sans lautre. Cela signifie-t-il quil ne faille pas écouter Wagner ? Pas du tout, même sil va de soi quil nest nul besoin dinfliger sa musique à ceux que trouble encore lassociation entre Wagner et lHolocauste. Je soulignerais cependant quil est nécessaire de faire preuve douverture vis-à-vis de lart. Cela ne veut pas dire quil ne faille pas juger moralement les artistes coupables de pratiques immorales et funestes, mais que loeuvre dun artiste ne peut être jugée et condamnée uniquement sur cette base.
Notons un dernier point et une autre analogie avec la situation arabe. Pendant le débat passionné de lan dernier à la Knesset sur la question de savoir si les élèves du secondaire devaient ou non pouvoir choisir de lire Mahmoud Darwish, nombre dentre nous ont vu dans la violence avec laquelle lidée a été attaquée le signe de létroitesse desprit du sionisme orthodoxe. Déplorant quon puisse sopposer à lidée que de jeunes Israéliens profitent de la lecture dun grand auteur palestinien, beaucoup de gens ont fait valoir quon ne pouvait pas éternellement cacher lhistoire et la réalité et quune telle censure navait pas sa place dans les programmes scolaires.
La musique de Wagner pose un problème similaire, bien que lassociation de sa musique et de ses idées à des faits terribles représente indéniablement un véritable traumatisme pour ceux qui pensent que les nazis se sont approprié un compositeur fait sur mesure. Mais, sagissant dun artiste de lenvergure de Wagner, il nétait pas possible den ignorer éternellement lexistence. Si Barenboïm navait pas joué sa musique en Israël le 7 juillet 2001, quelquun dautre laurait fait, tôt ou tard. Une réalité complexe finit toujours par séchapper des scellés. Il sagit alors de comprendre le phénomène Wagner et non den reconnaître ou non lexistence.
Dans le contexte arabe, la campagne contre la « normalisation » avec Israël, contre tout contact avec la société israélienne, un problème urgent dune tout autre actualité - Israël se livre à des formes de punition collective et de meurtres quotidiens contre tout un peuple dont elle occupe le territoire illégalement depuis trente-quatre ans - nest pas sans rappeler les tabous israéliens qui frappent la poésie palestinienne et Wagner. Le problème vient de ce que les gouvernements arabes entretiennent des relations économiques et politiques avec Israël tandis que certains groupes tentent dinterdire tout contact avec les Israéliens. Interdire la normalisation manque de cohérence puisque loppression du peuple palestinien par Israël, raison dêtre de cet interdit, na pas diminué du fait de cette campagne : combien de foyers palestiniens ont échappé à la démolition grâce aux mesures antinormalisation, et combien duniversités palestiniennes ont été en mesure de dispenser un enseignement à leurs étudiants grâce à lantinormalisation ? Aucune, hélas ! Et cest pourquoi jai dit quil valait mieux, pour un intellectuel égyptien distingué, venir en Palestine par solidarité, y enseigner, donner une conférence ou offrir une aide médicale, que de rester chez lui et dempêcher les autres de le faire. Lantinormalisation intégrale nest pas une arme efficace aux mains de ceux qui sont privés de pouvoir : sa valeur symbolique est faible, et son effet réel nest que passif et négatif.
Pour être efficaces, les armes des faibles - comme en Inde, en Amérique du Sud, au Vietnam, en Malaisie et ailleurs - sont toujours actives, et même agressives. Il sagit de placer loppresseur puissant dans une position dinconfort et de vulnérabilité, à la fois moralement et politiquement. Les attentats-suicide ne produisent pas cet effet, pas plus que lantinormalisation qui, dans le cas de la lutte de libération en Afrique du Sud, a pris la forme dun dispositif comprenant le boycott des universitaires étrangers.
Voilà pourquoi jestime que nous devons tenter de pénétrer la conscience israélienne par tous les moyens dont nous disposons. Sadresser ou écrire à des auditoires israéliens brise leur tabou à notre encontre. La peur dêtre interpellé justement dans ce que leur mémoire collective a supprimé est précisément à lorigine du débat sur la littérature palestinienne. Le sionisme a tenté dexclure les non-juifs ; et nous, en boycottant indifféremment jusquau nom même d« Israël », nous lavons en fait aidé plutôt quarrêté. Dans un contexte différent, cest pourquoi linterprétation par Barenboïm dun morceau de Wagner, si elle a profondément blessé de nombreuses personnes souffrant encore des traumatismes du génocide antisémite, a eu pour effet salutaire de permettre au deuil de franchir une étape, celle de la vie elle-même, quil faut vivre, qui doit continuer et quon ne peut figer dans le passé. Peut-être nai-je pas abordé toutes les nuances de cette problématique complexe, mais la chose essentielle à souligner est que la vie ne peut être gouvernée par des tabous et des interdits frappant lesprit critique et lexpérience libératrice. Ces dispositions méritent toujours quon leur accorde la plus grande priorité. Ne pas savoir et ne pas vouloir savoir, ce nest pas ce qui nous ouvrira la voie du présent.
Edward Saïd
© Le Monde diplomatique
Notes
(1) Propagateur dun soufisme inspiré, Al-Hallaj proclama son union avec Dieu ; il fut exécuté pour blasphème à Bagdad en 922.
(2) Historien et critique britannique (1795-1881).
Mis en ligne le 06 septembre 2005, par M. Macina, sur le site upjf.org.











