[*] Voir l'article de Phyllis Chesler, "[Affaire Al-Dura:] Karsenty, un héros qui se défend de lêtre, combat pour la vérité".
04/11/07
Sur le site de Haaretz.
Texte hébreu original : "Parashat a-Doura, boou nireh et zeh shouv" [Affaire Al-Dura, Revenons-y].
Traduction française à partir de lhébreu : Menahem Macina
Reproduction autorisée, sous réserve de la mention expresse de lauteur de larticle, et du copyright de Haaretz, ainsi que celle du traducteur et du site diffuseur www.upjf.org.
Sept ans ont passé depuis quont été diffusées dans le monde entier les images horribles du carrefour de Netzarim. En Israël il y déjà longtemps que lon nen parle pas. Mais en France, laffaire est au centre dune plainte en diffamation qui déchaîne les passions. Le plaignant, qui a fait son aliya [1] en Israël à la fin des années 60, est le correspondant en Israël dune chaîne de télévision française. Le défendeur est un homme d'affaires privé, Juif français, qui affirme que tout cela est pure invention. Comme lun et lautre en témoignent, cest le combat de leur vie, qui atteindra son apogée dans deux semaines, quand sera montré au tribunal le contenu de la cassette vidéo, qui a été filmée en ce jour de septembre 2000, et qui na jamais été diffusée.
Si vous demandez à Philippe Karsenty pourquoi il simpose tout cela, il vous répondra : « Je ne suis que le messager ». Ce combat contre la chaîne publique de télévision française, France 2, qui dure depuis déjà trois ans et quil ne mène pas avec lappui de lEtat d'Israël, Karsenty, conseiller financier juif prospère de 41 ans, affirme quil a pour but de faire savoir au monde entier à quel point les comptes-rendus et reportages sur Israël sont déformés dans les moyens de communication français. Et peu importe que les autorités israéliennes ne lépaulent pas et mieux vaut ne rien dire de lestablishment français, ni des communautés juives locales , limportant, cest que lobjet qui a motivé son combat : le court reportage, diffusé au début de la deuxième Intifada, en septembre 2000, sur la mort de lenfant Mohammed al-Dura sous les balles israéliennes, risque de se transformer en une nouvelle mouture des "Protocoles des Sages de Sion". Et sil ne combat pas ce phénomène, des Juifs du monde entier en souffriront durant encore un siècle.
Au cours des semaines écoulées, laffaire a de nouveau fait les gros titres, en raison de quelques événements qui ont eu pour effet de donner de lélan à Karsenty. Au milieu du mois de septembre, dans le cadre de la procédure judiciaire en cours qui oppose Karsenty à France 2, le tribunal parisien a exigé de la chaîne de télévision quelle lui transmette, dans son intégralité (matériau brut), la cassette vidéo à partir de laquelle a été réalisé le reportage sur Al-Dura. A la fin du mois de septembre, sept ans après l'incident, le chef du Service gouvernemental israélien de Presse, Danny Seaman, a exprimé son opinion, selon laquelle les événements de ce jour-là ont été mis en scène par le caméraman de la chaîne de télévision française, Talal Abu Rahma. Quant à Tsahal, il a adressé, début septembre, à France 2 et à son correspondant à Jérusalem, Charles Enderlin, une lettre qui fait allusion à « ce qui semble être la mort de lenfant », et qui demande officiellement à visionner lenregistrement, en raison du soupçon qui sest fait jour, selon lequel il sagit dune mise en scène [2]. Officiellement, Tsahal na jamais reçu de copie de la vidéo, en raison du fait que France 2 posait comme condition à sa transmission que soit constituée une commission denquête indépendante non militaire.
Karsenty estime également que lextrait [les 59 secondes diffusées dans le monde entier] a été mis en scène. Il va même plus loin : sur son site Internet, "Media Ratings", consacré à lévaluation des moyens de communication français, Karsenty a écrit, le 22 novembre 2004, que la mort de Al-Dura est une mise en scène, et que la manière dont la chaîne s'en est servie "fait honte à la France et à son service public dinformation".
Quelques semaines plus tard, France 2 et Enderlin portaient plainte en diffamation contre Karsenty. Deux ans après, il était reconnu coupable et condamné à payer la somme symbolique dun euro (et 3 000 euros de frais de justice).
Mais Karsenty ne renonça pas :
« Le jour même le 19 octobre 2006 -, jai immédiatement interjeté appel »,
déclare-t-il, de son bureau parisien, lors de sa première interview aux médias israéliens.
« Je ne suis même pas sorti du palais de justice, je nai eu quà descendre quelques marches pour me rendre dans un autre bureau. Mon avocat ma dit que je pouvais attendre, mais je savais que javais raison, alors, pourquoi renoncer ? »
Au cours de lannée écoulée, Karsenty a cherché témoignages sur témoignages en vue de la première audience dappel. Au cours de cette audience, qui a eu lieu en septembre 2007, le juge a demandé à voir lenregistrement complet (dans le jugement précédent, France 2 avait choisi de ne pas montrer la cassette, et Karsenty n'avait pas exigé qu'elle fût produite). Dans deux semaines, sera montré le matériau brut, dont la durée totale, selon plusieurs témoignages, est de 27 minutes. Karsenty espère que la vidéo convaincra le tribunal quil dit la vérité. Au cours de la dernière audience dappel, qui aura lieu en février 2008, Karsenty a lintention de faire état de lavis de spécialistes, parallèlement à des citations de propos émis par Enderlin et par le caméraman Abou Rahma, en diverses circonstances, au cours des années passées. Une chose est claire : ce combat-là, Karsenty na pas lintention de le perdre.
Laffaire a commencé il y a 7 ans et un mois. Enderlin se trouvait alors dans les bureaux de France 2, dans limmeuble qui porte le nom de "Ulpanei habirah" [Studios de la capitale], rue de Jaffa, à Jérusalem, et quand le caméraman permanent à Gaza, Talal Abou Rahma, commença à lui transmettre des images terribles, Enderlin, correspondant chevronné et expérimenté, comprit immédiatement ce qui lui arrivait dans les mains un matériau quon na quune fois dans sa vie. Les employés présents dans limmeuble, qui regardaient les écrans de télévision installés à tous les étages, se mirent à poser des questions, ce qui ne fit que renforcer le sentiment dEnderlin. Il édita le matériau, rédigea un reportage de 60 secondes et sollicita la réaction du porte-parole de Tsahal. Mais comme celui-ci faisait la réponse habituelle : « Les Palestiniens se servent, de manière cynique, denfants et de femmes », Enderlin décida de ne pas diffuser cette réaction.
On ne saurait sous-estimer limportance de ces images, à retourner les entrailles, quEnderlin diffusa dans lédition du journal télévisé de ce soir-là, le deuxième jour de la seconde Intifada. Pourtant, le conflit israélo-arabe na pas commencé avec Mohammed al-Dura, mais limage de lenfant impuissant, cherchant à se protéger dune rafale de balles se transforma immédiatement en symbole.
Dans leur livre "La septième guerre", Amos Harel et Avi Issacharoff écrivent :
« Limage du père et de lenfant ouvrit les vannes à un flot puissant de désirs de vengeance. »
Au cours de manifestations organisées quelques jours après par les Arabes dIsraël, on pouvait déjà voir la photo de al-Dura sur des panneaux et des banderoles. En quelques jours les images furent diffusées de la Malaisie au Maroc, et de Francfort à Tokyo. Elles déterminèrent limage dIsraël en tant quEtat brutal et assoiffé de sang, face auquel de pauvres et faibles Palestiniens tentent de survivre. Si les soldats de Tsahal tirent, sans raison et durant de longues minutes, sur un enfant sans défense, qui sait ce quils font dautre ?
Sept ans plus tard, dans les bureaux de France 2 à Jérusalem, dans la pièce où fut réalisé le reportage, Enderlin a encore du mal à comprendre comment on peut mettre en doute lauthenticité des prises de vues. Vêtu dune veste à larges poches de journaliste de terrain, dune voix fêlée par les cigarettes, bien quil ait cessé de fumer, Enderlin affirme que son homme de Gaza, Abou Rahma, travaille avec France 2 depuis plus de 10 ans. Il considère, pour sa part, quil sagit dun homme absolument fiable. De plus, demande Enderlin,
« si Tsahal avait des doutes concernant sa responsabilité dans lévénement, pourquoi le Chef dEtat-major adjoint dalors, Moshe Yaalon, a-t-il cru bon dexprimer son regret de la mort de lenfant ? Et pourquoi, trois jours après lévénement, le chef des opérations, le général Giora Eiland, a-t-il établi qu"il est probable que lenfant a été atteint part un tir de Tsahal" ? »
Enderlin, 62 ans, essaye darborer une contenance tranquille, mais il est clair que cette affaire plane sur lui comme un nuage sombre. Il na rien du correspondant classique qui arrive pour 3 ou 4 ans aujourdhui, à Jérusalem, demain au Kosovo, et après-demain à Pékin. Enderlin a lié son destin à lEtat dIsraël, après avoir été volontaire dans un Kibboutz, à la fin des années 60. Il décida de faire aliya et, dans les années 1970, il travailla à Kol Israel [La voix dIsraël]. Il reconnaît quil fait un peu de schizophrénie : Français, Israélien, correspondant étranger et citoyen local. Au mur de son bureau est accrochée une grande caricature portant la signature de Shimon Peres. Il connaît tout le monde, en France et en Israël, et tout le monde (ou presque) le connaît. Jamais, dit-il, nont été émises contre lui des allégations comme celles qui laccompagnent depuis ce jour de septembre 2000.
Ces allégations ont commencé à se faire entendre peu de temps après lémission. Dans les premiers jours qui suivirent lévénement, on entendit des voix isolées, en France et en Israël, affirmant que, de leur position au carrefour de Netzarim, les soldats de Tsahal ne pouvaient pas tirer sur Mohammed al-Dura et sur son père, qui se cachaient derrière un fût de béton de faible hauteur. Deux mois plus tard, au cours dune conférence de presse, le général alors en charge de la région sud, Yom Tov Samia, donna sa version surnommée, à lépoque, "version minimaliste". Samia se basait sur les résultats dune commission denquête désignée par lui, et dont la composition et le travail donnèrent lieu à une dure critique (voir lannexe). Le général commandant en chef déclara que, au vu des échanges de tirs entre soldats de Tsahal et hommes armés palestiniens, au carrefour,
« il est plus probable que lenfant et son père aient été atteints par des Palestiniens que par les soldats de Tsahal. »
Les médias dIsraël et de létranger, dont France 2, parlèrent de la conférence de presse sur un ton qui allait du scepticisme à létonnement et ne revinrent plus sur laffaire. Il semble que cela arrangeait Israël. Comme lécrivait alors Amos Harel, dans Haaretz :
« Lhypothèse est que, de toute manière, Israël a tout à perdre dans cet événement. »
En fait, laffaire cessa dêtre à lordre du jour, à lexception dun documentaire allemand, qui éveillera plus tard la curiosité de Karsenty, et dun long reportage du mensuel américain, Atlantic [3]. Mais la blogosphère française se déchaîna. Rédacteurs de Blogs, journalistes indépendants, authentiques spécialistes et spécialistes autoproclamés presque tous juifs, et tous des personnes privées , analysaient sans relâche les toutes premières images diffusées par la télévision. Ici, dans la blogosphère, se développa la "version maximaliste", selon laquelle, non seulement les soldats de Tsahal nont pas tiré sur Mohammed al-Dura, mais tout lévénement a été mis en scène par le caméraman palestinien de France 2, à des fins de propagande.
Enderlin dit aujourdhui que France 2 aurait dû déposer plainte dès 2001 contre tous ceux qui la calomniaient, ainsi que lui. Mais la chaîne préféra ne pas le faire, jusquà ce que, fin 2004, se produise un événement : deux journalistes français de premier plan, Denis Jambar, et Daniel Leconte, critiquèrent durement Enderlin et son reportage. Jeambar, qui était directeur de LExpress, et Leconte, réalisateur de documentaires pour des chaînes de télévision, telle Arte, publièrent un long article dans le journal Le Figaro, après avoir visionné le matériau filmé brut [rushes] que France 2 leur avait communiqué. Ils écrivaient :
« Au moment où Charles Enderlin donnait le gamin pour mort, rien ne lui permettait daffirmer quil [le garçon] était vraiment mort et encore moins quil avait été tué par des soldats israéliens
Nos confrères de France 2 ont reconnu devant nous quen fait, rien ne permet de dire que lenfant a été atteint par des tirs israéliens. »
Toutefois, soulignent les deux journalistes,
« Nous ne partageons pas le point de vue selon lequel lévénement a été mis en scène. »
Lors dune interview réalisée par la station de radio juive RCJ, en février 2005, Leconte affirme que le compte-rendu selon lequel les soldats de Tsahal avaient tiré sur lenfant,
« correspondait en gros à ce que lopinion française voulait entendre, et que cest ce qui est le plus préoccupant
il y a une grille de lecture de ce qui se passe au Proche-Orient, et les faits sont adaptés à [cette version des choses]. »
[Echange avec Enderlin :]
- Ces dures affirmations ont-elles porté atteinte à votre bonne réputation en France ?
- « Jeambar et Leconte sont deux journalistes qui n'ont jamais mis les pieds à Gaza, et certainement pas en période daffrontement. Je pense quils se trompent. Je continue à travailler et à interviewer qui je veux. Au vrai, cela a eu pour conséquence que les médias français ressentent une pression de diverses organisations, pas seulement juives, pour quils se concentrent moins sur Israël, car elles pensent que cela causera des ennuis. On me dit des choses comme : "Y aura-t-il encore un procès ?" »
- La directrice de linformation de France 2, Arlette Chabot, a déclaré au Herald Tribune, en février 2005 [4]: "Personne ne peut dire avec certitude qui a tué al-Dura, les Israéliens ou les Palestiniens". En tant que journaliste ayant diffusé des images aussi dramatiques, cette affirmation ne vous inquiète-t-elle pas ?
- « Je maintiens ce que jai dit alors, mais si ma patronne (A. Chabot) pense autrement, cela se peut aussi. Je serais très surpris sil savérait que des Palestiniens ont tiré sur al-Dura, cela va à lencontre de tout ce que je sais de lévénement. Mais sil devait y avoir une enquête conforme aux normes internationales, moi-même et Abou Rahma sommes prêts à subir le test du polygraphe [détecteur de mensonges], mais nous demandons que les soldats de la position [située au carrefour de Netzarim] soient aussi soumis à ce test. En tout état de cause, mon problème concerne laffirmation selon laquelle lévénement a été mis en scène. Toute autre affirmation vérifiée, nous sommes prêts à la diffuser. »
- Rétrospectivement, se peut-il que vous ayez été trop pressé, ce soir-là ?
- Je ne pense pas. Si je navais pas dit que le père et le fils avaient été victimes dun tir qui venait de la position de Tsahal, on aurait dit, à Gaza : Comment se fait-il quEnderlin ne dise pas que cest Tsahal ? De plus, la manière dont Israël a agi après lévénement a renforcé mon sentiment que le récit était exact. On ne ma pas convoqué pour éclaircissement. On na pas lancé denquête officielle. Quand jai vu que personne ne me demandait quoi que ce soit de manière officielle, mon sentiment que le récit était exact sest renforcé. Je ne regrette rien de ce que jai fait durant les sept années écoulées. »
Dune certaine manière, Karsenty, nest pas le genre de personnalité quon imagine mener une bataille judiciaire de plusieurs années et de nature à déchaîner les passions pour lhonneur dIsraël. Il semblait que lintérêt principal de ce jeune fils dimmigrants dAfrique du Nord était pour les affaires. A peine âgé de 21 ans, il créait une société de courtage d'actions à la Bourse de Paris. Et Karsenty de préciser :
« Un jour, vous gagnez un million, et le lendemain vous pouvez perdre un million. Cest excitant. »
Jusquil y a dix ans, il travailla comme courtier et, en 1996, il créa une société de conseil commercial. Au milieu de lannée 2002, il trouva encore le moyen de briguer un siège au Parlement pour le compte dun parti de centre-droit et perdit (avec un score de 3%) devant rien moins que lactuel président, Nicolas Sarkozy (70%). Lun et lautre habitent dans le même quartier luxueux de Paris : Neuilly. Karsenty a appelé son fils aîné Adam, du nom dAdam Smith, économiste écossais du XVIIIe siècle, auteur du livre "La richesse des nations". Et quand « tout cela sera terminé », dit-il, il veut se remettre à faire des affaires. Mais pour linstant et depuis trois ans, il consacre tout son temps à laffaire al-Dura, « pour que la vérité voie le jour », selon son expression.
Interviewé au téléphone par Haaretz, Karsenty déclare :
« Israël est très haï en France. Il est perçu comme un Etat puissant et riche, dont larmée se conduit comme les nazis. Ma décision de combattre en a révolté beaucoup, pas seulement dans lestablishment français, mais aussi dans la communauté juive ; pas une organisation juive ne me soutient. Beaucoup de Juifs et de non-Juifs mont dit que javais raison, mais quils ne pouvaient pas me soutenir publiquement parce quils ne peuvent combattre lestablishment. Ils ne veulent pas passer pour des trublions. Ils ont trop à perdre. »
Son intérêt pour laffaire al-Dura a commencé en avril 2002, après quil ait vu un documentaire allemand diffusé par la télévision allemande, et selon lequel les soldats de Tsahal nont pas tiré sur lenfant. Sa position actuelle est que le caméraman a mis en scène la célèbre séquence, la envoyée à Enderlin et lui a dit que lenfant était mort. Selon lui, Enderlin na pas vérifié sa véracité et la diffusée. Selon sa thèse : dans les images diffusées ce soir-là, on ne voit pas de sang ; on ne voit pas de balles frapper le père et lenfant ; et le garçon bouge à la fin de la scène. De plus, le nombre relativement faible de trous dans le mur qui se trouve derrière eux, rend irrecevable la possibilité que les soldats de Tsahal aient tiré sur le père et lenfant durant de longues minutes. Il est parvenu à ces conclusions, dit-il, en se basant sur ce que ses camarades ont écrit dans la blogosphère, et sur ce qua dit le physicien Nahum Shahaf, membre de la commission denquête de Tsahal. Et Karsenty de conclure :
« Rien dans ce film ne prouve que al-Dura ait été tué par balles, ni même quon lui ait tiré dessus, au cours de cet événement. »
Il a également des explications pour le fait que lEtat dIsraël ne se range pas à ses côtés :
« En Israël, on a voulu oublier toute laffaire. Je combats pour lhistoire, alors queux, ils travaillent pour leur salaire de fin de mois. Il y a des gens qui ont peur des moyens de communication, car si leur nom figure du mauvais côté dans cette affaire, en compagnie de 'cinglés', leur carrière sarrêtera là. Mais je ne me plains pas. Jai choisi une voie spécifique. Vous savez, jaurais pu aller vendre des légumes. »
- Alors, que pensez-vous quil sest passé au carrefour de Netzarim ?
- Je ne sais pas ce qui sest vraiment passé là-bas. Mais ce que je sais, oui, cest que le film que nous avons vu nest pas la vérité.
Réaction du porte-parole de Tsahal,
« Tsahal sest adressé, à plusieurs reprises, à France 2 pour demander à recevoir le matériau brut [rushes] qui a servi à préparer le reportage [diffusé en 2000], et il na pas obtenu de réponse. Une autre démarche a été faite, le 10 septembre 2007, après que nous ayons appris quil était dit dans le jugement quil ny avait pas eu de démarche officielle de cette sorte de la part de Tsahal. Tsahal ne prend pas position sur le jugement, tout ce que nous demandons, cest que lintégralité du matériau nous soit transmis pour analyse, afin de compléter lexamen [des faits] et de chercher à découvrir la vérité dans cette affaire. »
Réaction de France 2 : Dans une lettre adressée au directeur du bureau du Premier ministre, Raanan Gissin, la chaîne précise quelle
« a lu avec stupeur la lettre de Dany Seaman, pleine de calomnies et de semi-vérités. »
La chaîne souligne quelle est prête à collaborer à toute enquête officielle et professionnelle qui se déroulera conformément aux normes internationales et avec accompagnement judiciaire. France 2 ajoute quelle est disposée à aider Jamal al-Dura, le père de lenfant Mohammed, qui a fait savoir publiquement quil avait lintention de faire procéder à lexhumation du cadavre de son fils.
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Lénigme de la commission denquête
La commission denquête, constituée suite à la mort de Mohammed al-Dura, par le général Yom Tov Samia, alors commandant de la région sud, na jamais publié le rapport de ses résultats, ni sa composition. Même la date de sa création nest pas connue.
En réponse aux questions adressées à Samia, aujourdhui simple particulier, concernant les conclusions de la commission, celui-ci ma dirigé vers le porte-parole de Tsahal, qui a fait savoir :
« Suite à lévénement, le commandant de la région sud avait décidé de procéder à une enquête de commandement. A la tête de léquipe se trouvait Samia, et, entre autres membres de léquipe, il y avait le physicien Nahum Shahaf (chargé de lenquête professionnelle), des agents des services secrets, plus des experts et des officiers. Le travail achevé, les résultats ont été remis au chef du département des opérations et portés à la connaissance du Chef dEtat-major, et, en coordination avec eux, les principaux résultats ont été présentés lors de directives à la presse. »
Le porte-parole de Tsahal na pas déféré à la demande de Haaretz, quon lui remette lordre de mission de la commission, ou les noms de ses membres. Le ministère de la Défense a fait savoir quune copie du rapport figurait dans les archives de Tsahal, mais que
« du fait que dix ans ne se sont pas écoulés depuis la date de la mise en uvre de lenquête, le règlement qui sapplique à elle, conformément à la justice militaire, ne permet pas la consultation du matériau. »
La nomination de Shahaf, qui navait aucune fonction militaire ni policière officielle, à cette époque, suscite la critique du fait des doutes quil avait émis, dans le passé, sur lidentité de lassassinat du Premier ministre, Yitzhaq Rabin. Un autre membre de la commission, Yosef Doriel [5], un particulier, lui aussi, avait été exclu de la commission, par Samia, au milieu du travail. Six ans plus tard, dans le cadre dune plainte en diffamation déposée par Doriel, la juge, Shoshana Almog, se référa à son travail au sein de la commission mais pas à lenquête dans son ensemble et établit que
« son enquête sur lévénement avait été incompétente
non professionnelle et non scientifique. »
Il ressort dune vérification de Haaretz quau moins trois autres personnes, dont certains avaient une fonction officielle, ont fait partie de la commission. Ils sont interviewés ici pour la première fois.
Meir Danino, docteur en physique et directeur scientifique de la société "Elisara" :
« Jai signé le rapport qui a été présenté à Yom-Tov Samia, et selon lequel les tirs qui ont atteint lenfant Mohammed al-Dura ne pouvaient provenir des soldats de Tsahal, en raison de la direction du tir. Mon rôle dans la vérification a consisté à analyser les films-vidéo et les images qui ont été diffusées par la télévision française. »
Barni Schechter, lieutenant de police à la retraite, expert en balistique et ancien directeur du laboratoire darmes au laboratoire didentification criminelle de la police israélienne :
« Jai été invité à faire partie de la commission par Samia. Comme le mur où se trouvaient les trous faits par les tirs avait été démoli, nous ne disposions que de la vidéo et de langle de tir. Jai regardé la vidéo des dizaines de fois et jai collaboré à la reconstitution qui a eu lieu dans le Néguev. Jai estimé que les tirs ne venaient pas de la direction de Tsahal, mais la destruction du mur nous a privés de 95% des pièces à conviction. Je nai rédigé aucune recommandation, car je nai aucune certitude. En tant quhomme de laboratoire, je ne serais pas allé en justice avec des preuves de ce genre, qui ne mènent nulle part. »
Le lieutenant Elliot Springer, homme de laboratoire, a fait partie, lui aussi, de la commission. Mais il est encore en fonction et le porte-parole de la police ne la pas autorisé à se faire interviewer.
Que voit-on sur lenregistrement ?
Il y a quinze jours, jai visionné une cassette vidéo de 18 minutes, à partir de laquelle Enderlin a réalisé son reportage de septembre 2000, et qui sera remise au tribunal de Paris, le 14 novembre. Durant les 10 premières minutes est filmée une manifestation au carrefour de Netzarim : Des dizaines, peut-être même des centaines de gens jettent une pluie serrée de pierres en direction de la position de Tsahal. Tous sont en habits civils, certains dentre eux sont des enfants de moins de dix ans. Des cocktails Molotov sont lancés vers la position de Tsahal, et certains senflamment.
Durant ces [dix] minutes, on nobserve aucune réaction de la position de Tsahal, et on entend le premier tir, dont lorigine nest pas visible sur la vidéo, aux environs de la dixième minute. Entre la dixième et la quatorzième minute, le caméraman procède à deux interviews sur le carrefour même. Les deux interviewés sont à portée de vue, droit dans la direction de la position de Tsahal.
A la quatorzième minute, des tirs plus fréquents commencent à se faire entendre. Des policiers palestiniens en uniforme tirent avec les armes quils ont en main, et des Palestiniens en vêtements civils, qui se trouvent à portée de tir de Tsahal, fuient lendroit. Cest à la quatorzième minute et demie que, pour la première fois, lon voit sur la vidéo, Mohammed al-Dura et son père, recroquevillés derrière un baril de béton. La caméra se déplace vers la droite et vers la gauche et ne se concentre pas sur eux. Elle revient à eux de temps en temps, jusquà la seizième minute environ.
Le père et le fils apparaissent à nouveau à partir de la dix-septième minute et jusquà la fin de lenregistrement, durant une minute ce sont les images qui ont été diffusées dans le monde entier. Le père est contre le baril de béton et agite la main, tandis que lenfant essaie de se mettre à labri contre lui. A ce moment, on entend des tirs rapprochés. Sur la dernière image, on voit Mohammed lever la tête.
Adi Schwartz
© Haaretz
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Notes du traducteur
[1] Le terme aliya, littéralement "montée", connote le fait, pour un Juif, de venir volontairement sinstaller en Israël et de prendre la nationalité israélienne. Pour plus de détails, voir, sur le site de lAmbassade dIsraël en France : "Aliya et intégration".
[2] A. Schwartz fait allusion à la phrase suivante de la demande de Tsahal : « Etant donné que nous sommes bien conscients de tentatives de mises en scène médiatisées, et comme un doute sest insinué à cet égard envers le dit reportage, nous demandons les prises de vue en question afin de découvrir la vérité et de mettre un terme à cette affaire ». Voir le fac-similé de la "Lettre de Tsahal demandant à France 2 les rushes de la mort dal-Dura", et le texte intégral reproduit sur notre site, sous le titre, "Al-Dura: une lettre de Tsahal à Ch. Enderlin, qui infirme les allégations du tribunal français".
[3] Il sagit de larticle de James Fallows, dans Atlantic Monthly, "Who Shot Mohammed al-Dura ?".
[4] Voir : "Al-Dura: une lettre de Tsahal à Ch. Enderlin, qui infirme les allégations du tribunal français".
[5] Sur le rapport de Doriel, voir : "The Intifada Incident at Netzarim [Mohammed Al Dura]". Ma traduction française de ce rapport figure dans larticle intitulé "Al-Durah (mise au point)".
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Mis en ligne le 4 novembre 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org