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Pourparlers de Paix
Dictature, corruption, terrorisme: révélations de M. Abbas, L'Arche
Extrait de L'Arche n° 548 (octobre 2003)www.col.fr/arche/
Titre complet : "Dictature, corruption, terrorisme: les révélations de Mahmoud Abbas", L’Arche
[Je ne saurais trop conseiller la lecture attentive de cet article capital de l'excellente et indispensable revue qu'est L'Arche. Il faut savoir gré à son directeur, Meïr Waintrater, de nous avoir gratifiés de cette analyse 'spectrale' du fonctionnement politique interne de l'Autorité Palestinienne, ou, plus exactement de l'OLP. S'ajoutant aux articles - que nous avons mis récemment en ligne - qui montrent de manière de plus en plus claire que le vrai but de l'OLP n'est pas la paix avec Israël mais sa disparition en tant qu'Etat Juif -, ce nouveau témoignage d'autant plus précieux qu'il provient de source palestinienne, devrait nous amener à comprendre que le temps des espérances vaines et du pacifisme à n'importe quel prix est révolu, et que nous devons faire face à cette situation avec sang-froid et détermination, tout particulièrement en contrant systématiquement la propagande mensongère de la direction politique palestinienne et en reprenant l'initiative médiatique. Menahem Macina.]
Dans son dernier discours devant les députés palestiniens, l’ancien premier ministre est d’une étonnante franchise sur le fonctionnement de l’Autorité palestinienne et sur le rôle de Yasser Arafat
Le 6 septembre 2003, le premier ministre palestinien, Mahmoud Abbas (Abou Mazen), s’adresse au Conseil législatif palestinien (CLP) réuni à Ramallah. À la fin de son discours, il annonce aux députés palestiniens qu’il vient de remettre sa lettre de démission à Yasser Arafat.
La réunion du Parlement palestinien est, selon les propres termes de Mahmoud Abbas, non pas «secrète» mais «fermée à la presse». En effet, il veut traiter, dans son discours, de sujets qui ne doivent pas être abordés en présence des médias. Et Mahmoud Abbas ajoute: «Mais je suis certain que cela parviendra à la presse dans les moindres détails». Sur ce point, il avait certainement raison.
Dès le lendemain, le texte intégral de son discours paraissait dans le quotidien palestinien Al-Ayam (1).
On aurait pu s’attendre à ce que les médias donnent un large écho aux propos de Mahmoud Abbas, qui sont d’une franchise étonnante pour un dirigeant palestinien de haut rang. Il n’en fut rien. Les lecteurs des journaux français (à quelques exceptions près) ont cru que Mahmoud Abbas rendait Israël responsable de son échec. Or, une lecture attentive de son discours donne une impression tout à fait différente.
Non que l’ancien premier ministre n’ait pas eu de critiques envers le gouvernement israélien. Il aurait voulu qu’Israël relâche davantage de prisonniers (bien que ce point soit totalement absent de la feuille de route), cesse l’édification de la clôture et retire les barrages routiers. Mais, à l’heure du bilan final, ces récriminations sont tout à fait marginales. La question des relations avec Israël occupe moins de 2% du discours de Mahmoud Abbas: dans la traduction anglaise, une centaine de mots sur un total de 6 300 mots. Tout le reste est consacré aux rapports de forces à l’intérieur de la direction palestinienne.
Il faut étudier ce discours dans son intégralité pour comprendre ce qui se passe vraiment, et quelles sont les causes réelles de la situation tragique où est aujourd’hui le peuple palestinien. Par manque de place, nous n’en publions ici que les éléments saillants (2). Que le lecteur n’oublie pas qui parle: non seulement le chef - très provisoire - du gouvernement palestinien, mais un des membres fondateurs du mouvement national palestinien, et le numéro deux de l’Organisation pour la libération de la Palestine (OLP).
Dans son introduction, Mahmoud Abbas évoque les incidents qui ont marqué sa venue au CLP: émeutes dans les rues, attaques contre des ministres, slogans dénonçant les «traîtres» et les «agents de l’étranger», vitres brisées. «Ceux qui se sont comportés de la sorte y ont été incités, ils ont été poussés à nous attaquer», dit Mahmoud Abbas. Il répète: «On les a incités à agir ainsi». Et il ajoute, perfide: «J’aurais voulu que le CLP nous considère comme des invités parmi d’autres, et qu’il nous assure une certaine protection».
Puis il passe à ses relations avec Yasser Arafat, qu’il appelle de son surnom, Abou Amar. «Mes relations avec le frère Abou Amar sont historiques. Ce n’est pas la première fois que nous ne sommes pas d’accord. J’espère que c’est la dernière fois. Mais je ne le hais pas et il ne me hait pas. Je ne sais pas vraiment s’il me hait, mais moi je ne le hais pas.» Quoi qu’il en soit, Yasser Arafat n’est pas seulement à ses yeux le président élu de l’Autorité palestinienne. Sa légitimité, rappelle Abou Amar, est bien antérieure et résulte de son statut au sein de l’OLP. «Je fais partie de cette légitimité. Je suis un de ceux qui ont établi cette légitimité», dit-il, et, à ce propos qu’on aurait pu prendre pour une menace déguisée, il ajoute aussitôt: «Je ne peux ni dévier, ni faire scission, ni affronter la légitimité représentée par Yasser Arafat. Si nous ne sommes pas d’accord, tout ce que je peux faire, c’est de partir, seul».
Un long développement est consacré à la question des négociations avec Israël. Mais il n’y est pas question, un seul instant, du contenu de ces négociations. Ce que dit ici Mahmoud Abbas est, sans aucun doute, capital pour comprendre la logique qui préside aux négociations entre Palestiniens et Israéliens.
«Lorsque nous avons formé le gouvernement, j’ai confié le département des négociations au frère Saëb Erekat. Il m’a succédé à la tête du département chargé des négociations, une fonction que j’exerçais en tant que secrétaire général du Comité exécutif de l’OLP. Il a assumé cette fonction, et est devenu membre observateur du Comité exécutif de l’OLP. Nous avons agi de la sorte pour bien distinguer entre les négociations et l’Autorité palestinienne, parce que l’Autorité palestinienne ne négocie pas. Il se peut qu’il y ait des membres de l’Autorité palestinienne dans les négociations, mais il y a un Haut Comité qui est responsable de toutes les négociations. Il y a aussi un Comité exécutif dont les membres peuvent prendre les décisions.»
En termes clairs: contrairement à ce qui ne cesse de se dire et de s’écrire dans les médias internationaux, l’Autorité palestinienne ne se considère pas comme habilitée à négocier avec Israël. La seule partie habilitée à négocier au nom des Palestiniens est l’OLP (effectivement, c’est en tant que président de l’OLP, que Yasser Arafat avait signé les accords d’Oslo).
Le distinguo n’est pas de pure forme, loin de là. Car l’Autorité palestinienne est chargée de gérer la vie quotidienne des habitants des territoires palestiniens, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza (pas entièrement, comme nous le verrons plus tard). L’OLP, elle, parle au nom de l’ensemble des Palestiniens, y compris ceux qui vivent ailleurs que dans les territoires.
De la part de Mahmoud Abbas, ce n’est pas un acte d’humilité que de le rappeler. Mahmoud Abbas, secrétaire général du Comité exécutif de l’OLP, comme il le rappelle lui-même (c’est-à-dire numéro deux de l’organisation, après Yasser Arafat), a toujours veillé à défendre les privilèges de l’OLP. Cependant, à cet instant précis, le rappel lui permet de se défendre contre ceux qui l’accusent d’avoir, en tant que premier ministre, mal défendu les intérêts des Palestiniens. Que voulez-vous de moi, dit-il en substance. La véritable négociation est du ressort de l’OLP et de son président, Yasser Arafat. «Tout ce qui se passe dans les négociations est ordonné par Yasser Arafat. On ne fait pas un geste, on n’écrit rien et on ne dit rien, on ne soulève aucune question et on ne conclut aucun accord sans qu’il ait donné son autorisation. Les négociations ne sont donc pas notre affaire ni l’affaire du gouvernement. C’est l’affaire de l’OLP, qui définit la politique, et du comité des négociations, qui met en œuvre cette politique.»
Ici, on est bien au-delà des manœuvres d’appareil au sein de la nomenklatura palestinienne. On touche au fond du malentendu entre Israéliens et Palestiniens. Depuis les accords d’Oslo, les Israéliens pensaient avoir trouvé un partenaire pour gérer la coexistence pacifique entre les deux peuples qui vivent côte à côte au Proche-Orient. Pas du tout, explique Mahmoud Abbas. Les habitants des territoires, à travers leurs représentants de l’Autorité palestinienne, n’ont pas voix au chapitre. Seule est habilitée à décider l’Organisation pour la Libération de la Palestine, qui est une coalition de mouvements sans aucune légitimité démocratique, et qui prétend parler au nom de tous les Palestiniens – y compris ceux qui vivent dans les États du Golfe, aux Etats-Unis, ou en France. Le critère qui détermine les choix des négociateurs n’est pas l’intérêt des habitants des territoires mais l’intérêt supérieur de «la libération de la Palestine».
Mahmoud Abbas s’attarde ensuite sur un autre aspect de cette même question. «Il y a un problème auquel nous faisons face depuis notre entrée dans la patrie. Qui nous représente? Est-ce Nabil Shaath, qui était à l’époque ministre de la planification et de la planification internationale, ou est-ce le frère Abou al-Loutf, le ministre des affaires étrangères ?»
Abou al-Loutf est le «nom de guerre» de Farouk Kaddoumi, le responsable des relations extérieures au sein de l’OLP, qui porte officiellement le titre de «chef du département politique» de l’OLP. Il s’était opposé, en 1993, aux accord d’Oslo, et était donc demeuré à Tunis, siège de l’OLP. Mahmoud Abbas souligne que Farouk Kaddoumi demeure le représentant légitime de l’OLP en matière de politique étrangère. Or l’OLP, comme il vient d’être dit, jouit d’une prééminence absolue en matière politique. Nabil Shaath, lui, n’était qu’un ministre de l’Autorité palestinienne. Son titre de responsable de la «planification internationale» lui permettait cependant de participer à des réunions.
Aussi longtemps qu’il ne s’agissait que de traiter des relations courantes, notamment avec les pays donateurs, cela ne posait pas problème. Pour les questions politiques, en effet, le décideur incontesté demeurait Yasser Arafat, dont le double titre – président de l’OLP et président de l’Autorité palestinienne – permettait d’entretenir l’ambiguïté. Aux partenaires occidentaux on disait qu’ils avaient traité avec le président de l’Autorité palestinienne, et à l’intérieur du monde arabe on comprenait que c’était le président de l’OLP qui parlait.
Or, les choses ont changé. Bien que Mahmoud Abbas ne l’explique pas dans son discours, on peut supposer que la réclusion frappant Yasser Arafat a dû compliquer le travail des dirigeants palestiniens. Les partenaires, arabes ou non, ne pouvaient plus s’adresser en permanence à Arafat. Entre Nabil Shaath et Farouk Kaddoumi, qui était leur interlocuteur? «Abou Amar était très embarrassé, car il recevait des plaintes de tous côtés. On lui disait: À la table des négociations, nous avons deux ministres des affaires étrangères.» Or, ces deux ministres étaient porteurs de «deux discours politiques contradictoires».
C’est naturellement à l’instance la plus élevée des deux, c’est-à-dire l’OLP, qu’il revenait de trancher, au niveau de son organe suprême, le Comité exécutif (dont Mahmoud Abbas était le secrétaire général). «Il y a un an ou plus, Abou Amar a convoqué une réunion du Comité exécutif et lui a exposé le problème (…) Après une longue discussion, on décida que la meilleure solution était de répartir les pouvoirs (…) On dit: le frère Nabil Shaath nous représentera pour les questions relatives à la Ligue arabe et à ses institutions, et pour l’Europe. Le frère Abou al-Loutf nous représentera à la Conférence islamique, à la Conférence des non-alignés, aux Nations unies et au Sommet africain.»
Abou al-Loutf (Farouk Kaddoumi) devait donc renoncer à une partie de son pouvoir de représentation. Mais cette décision n’avait qu’une portée réduite. À l’époque, en effet, il n’existait pas encore de premier ministre au sein de l’Autorité palestinienne. Nabil Shaath était sous la coupe directe de Yasser Arafat. L’OLP, donc, n’avait pas renoncé à grand-chose.
On ne sait d’ailleurs pas si la décision fut transmise à Farouk Kaddoumi. Le récit de l’épisode s’achève sur une remarque sibylline, au sujet d’une lettre formalisant ce compromis, qui fut rédigée au cours de la réunion. «Tous les membres qui ont assisté à la réunion – et ils sont encore vivants – ont dit au frère Yasser Abed Rabbo: Yasser, va donner cette lettre à Abou al-Loutf. Je ne sais pas si le frère Yasser est allé remettre la lettre.» Pourquoi cette incertitude? Il n’était pas bien difficile à Mahmoud Abbas d’interroger Yasser Abed Rabbo, qui était alors un des ministres de son gouvernement. Et pourquoi invoquer le témoignage des participants à la réunion? Le partage des pouvoirs, semble-t-il, n’allait pas de soi…
La question s’est posée à nouveau lorsque, sous la pression conjuguée des Israéliens et des Américains (ainsi que des autres membres du Quartette, parmi lesquels au moins les Britanniques ont fait entendre leur voix), Yasser Arafat a accepté de se défaire d’une partie de son pouvoir au profit d’un gouvernement dirigé par un premier ministre. C’était, on s’en souvient, une condition préalable à la mise en œuvre de la «Feuille de Route». Beaucoup n’ont vu dans cette modification de la structure de l’Autorité palestinienne qu’une manière polie de neutraliser Yasser Arafat, en donnant une autorité réelle au nouveau premier ministre qu’était Mahmoud Abbas (comme il était à prévoir, Yasser Arafat veilla à faire échouer cette tentative, sabotant l’autorité de Mahmoud Abbas jusqu’à provoquer sa démission). Mais une conséquence indirecte de ce réaménagement fut que la question «Qui parle au nom des Palestiniens?» se posa à nouveau.
Lors de la composition du gouvernement Abbas, il fallut définir le titre que porterait désormais Nabil Shaath. Puisque celui-ci n’était plus sous la coupe directe du président (de l’OLP) Yasser Arafat, lui conférer le titre de ministre des affaires étrangères revenait à reconnaître que les «affaires étrangères» du peuple palestinien pouvaient être traitées, en partie du moins, par quelqu’un dont la seule légitimité formelle découlait de l’Autorité palestinienne et non de l’OLP.
De fait, nous dit Mahmoud Abbas, dans un premier temps, Yasser Arafat avait exigé que le titre de Nabil Shaath soit «ministre de l’étranger», ce qui ne signifiait pas grand-chose mais évitait de recourir au titre problématique de «ministre des affaires étrangères». Puis, Arafat lui-même changea d’avis, et accepta que Nabil Shaath soit «ministre des affaires étrangères» . Mais Mahmoud Abbas tient à souligner que l’initiative ne vient pas de lui, et qu’il s’est contenté d’accepter les appellations successives choisies par Arafat.
Ces précautions oratoires ne sont pas gratuites. Mahmoud Abbas veille également à faire savoir aux députés palestiniens qu’il a lui-même demandé que Farouk Kaddoumi soit informé du changement de titre. «Je me suis alors rendu chez le frère Abou Amar. Je lui ai demandé: "Avez-vous raconté cela à Abou al-Loutf?". Il m’a dit: "Oui". J’ai répété la question: "Avez-vous parlé de la lettre à Abou al-Loutf?" Il a dit: "Oui". Je lui ai dit: "Je vais donc informer la Ligue arabe que c’est le frère Nabil Shaath qui nous représente".»
L’insistance sur la lettre que Yasser Abed Rabbo était censé avoir transmise, un an plus tôt, est significative. Dans cette lettre, déjà, il était précisé que Nabil Shaath représenterait les Palestiniens auprès de la Ligue arabe. À l’évidence, quelqu’un a accusé Mahmoud Abbas d’avoir modifié, de sa propre initiative, les prérogatives de Nabil Shaath. Et ni Yasser Arafat ni Yasser Abed Rabbo n’ont témoigné en faveur de Mahmoud Abbas dans cette affaire. (Pas plus que les autres membres du Comité exécutif de l’OLP, qui avaient participé à la réunion et qui, bien qu’ils soient «encore vivants», n’ont pas livré leur version des choses.)
Pourquoi une telle insistance, dans un discours solennel qui marque la fin de l’exercice de Mahmoud Abbas en tant que premier ministre, sur une vulgaire question de terminologie? C’est qu’il ne s’agit pas de terminologie. La preuve: il y a eu, dit Mahmoud Abbas, «de fortes clameurs à Tunis, et ailleurs encore». La question était de savoir si les hommes de l’OLP-Tunis, avec, à leur tête, Farouk Kaddoumi, sont encore les seuls détenteurs de la légitimité palestinienne. «Le problème continue d’exister, dit Mahmoud Abbas, parce qu’on ne sait pas qui dirige le ministère des affaires étrangères.» En conséquence, «nos missions diplomatiques, nos ambassadeurs et nos ambassades (…) ne peuvent rien faire».
Pour l’observateur, une conclusion s’impose: sous les susceptibilités de personnes se cache un choix politique majeur. Si la légitimité est à Tunis, cela signifie que le programme intégral de l’OLP, tel qu’il était avant Oslo, avec sa Charte non amendée, est toujours celui qui guide la politique palestinienne. L’objectif n’est pas d’assurer l’indépendance des territoires et la coexistence de deux États, mais de libérer la Palestine toute entière, en mettant fin à l’existence de l’État d’Israël. Si, au contraire, un ministre de l’Autorité palestinienne, soumis au seul vote des habitants des territoires et non aux consignes de l’OLP, peut se faire appeler «ministre des affaires étrangères», cela signifie que la porte est ouverte à un compromis historique fondé sur la reconnaissance de la légitimité de l’État d’Israël en tant qu’État juif.
Revenons au discours de Mahmoud Abbas. Il passe maintenant aux problèmes de gestion proprement dits. Premier sujet abordé: une ponction effectuée sur les salaires des employés de l’Autorité palestinienne. «Nous avions précédemment passé une décision concernant les déductions des salaires des fonctionnaires, qui ont été élevées à 15%. Personnellement, je ne sais pas où vont ces déductions. Là n’est pas la question importante. Ce qui est important est que ces déductions ont causé du tort aux 150000 employés. Nous avions les moyens de supprimer ces déductions, mais certains ont protesté et dit: "Vous frappez l’Intifada". Je me demande ce que l’Intifada a à voir avec ces déductions.»
À deux reprises, dans ce petit paragraphe, Mahmoud Abbas feint la naïveté. Il ne sait pas où vont ces déductions, et il se demande quel lien elles ont avec l’Intifada. Mais la manière dont il rapporte les choses contient la réponse à ces questions. Si on lui reproche de porter atteinte à l’Intifada avec son projet de supprimer les déductions, c’est que l’argent ainsi déduit est destiné à l’Intifada. Et si le premier ministre ignore où va l’argent, c’est qu’il est affecté à des activités dont seul Arafat a le contrôle. Enfin, lorsqu’il dit «Nous avions précédemment passé une décision», ce «nous» ne désigne pas son propre gouvernement, puisqu’il a tenté, au contraire, de modifier la décision prise, mais le pouvoir antérieur: Yasser Arafat et son gouvernement, avec l’aval du Conseil législatif palestinien.
En termes clairs, Mahmoud Abbas nous informe qu’une partie de la masse salariale de l’Autorité palestinienne est détournée afin de financer «l’Intifada» – sans doute essentiellement des activités terroristes, peut-être aussi un peu de propagande. Comme les salaires des employés de l’Autorité palestinienne sont payés avec des fonds de l’Union européenne, cela signifie que 15% de l’aide européenne va directement au financement de l’Intifada.
Autre sujet: «les monopoles – pétrole, sociétés, cigarettes et autres». En d’autres termes, il s’agit des détournements effectués par un certain nombre de responsables du régime, y compris (mais pas seulement) les chefs des services de sécurité. Le gouvernement Abbas, avec son ministre des finances, Salam Fayad, avait été crédité d’un effort pour limiter ces détournements. «Pourquoi y a-t-il ces monopoles, et dans l’intérêt de qui?», s’interroge Mahmoud Abbas, avec la même naïveté feinte. Il ne répond pas à cette question, mais signale qu’au printemps 2003, l’abolition du monopole du pétrole, c’est-à-dire le transfert de la responsabilité des achats de produits pétroliers de la Commission du pétrole au ministère des finances, a engendré une économie de six millions de dollars par mois. Et Mahmoud Abbas commente, passant soudain du registre de la fausse naïveté au registre de la franchise la plus brutale: «Cela signifie que l’on volait 72 millions de dollars par an.» Il ne va pas, cependant, jusqu’à dire qui étaient les voleurs.
Toujours les questions d’argent: il est question, cette fois, des salaires versés aux membres des services de sécurité, ces nombreuses polices parallèles et concurrentes mises sur pied par Yasser Arafat. Le ministère des finances voulait que ces salaires, comme ceux de tous les employés de l’Autorité palestinienne, fussent payés sous forme de virement aux comptes bancaires des intéressés. Les chefs des services de sécurité ne l’entendirent pas de cette oreille. Ils avaient l’habitude de recevoir les salaires de leurs hommes sous forme d’enveloppes contenant des billets de banque, qu’ils distribuaient à leur discrétion. C’était un moyen pour eux de conserver un contrôle absolu sur leurs hommes, et pour Arafat, qui leur remettait ces enveloppes, de s’assurer leur fidélité. C’était aussi un moyen de réaffecter, en toute discrétion, une partie de la masse salariale à des fins personnelles ou à d’autres fins militantes. D’où leur colère lorsque Mahmoud Abbas tenta d’abolir ce privilège: «Ils ont lancé une féroce campagne contre nous.»
L’argument auquel eurent recours les chefs des services était simple: en virant les salaires aux comptes personnels de leurs hommes, on révélait leur identité aux banques, et cette information risquait de remonter jusqu’aux Israéliens. Mahmoud Abbas balaie l’argument d’une phrase: «En fait, les noms de tous les membres de nos services de sécurité ont été transmis aux Israéliens, sur un ordre officiel.» Par «ordre officiel», il faut évidemment entendre: un ordre de Yasser Arafat. Et, pour prévenir toute attaque contre lui, Mahmoud Abbas prend la peine d’insérer le nom d’un proche d’Arafat: «C’est le frère Saëb Erekat qui leur a donné les noms.» Quand? tout simplement lors du «retour dans la patrie», suite aux accords d’Oslo, qui stipulaient effectivement que des listes nominales de tous les personnels de l’OLP entrant dans les territoires seraient remises aux Israéliens.
Mahmoud Abbas a certainement raison sur ce point. L’argument du secret ne tient pas. Si les chefs des services voulaient tant recevoir, de la main à la main, les salaires de leurs hommes, c’est pour les raisons que nous avons évoquées plus haut. Aucune administration publique, même celle de l’Autorité palestinienne, ne saurait tolérer un tel comportement, qui convient à des «chefs de guerre» mais pas à des fonctionnaires. Pourtant, les chefs des services eurent gain de cause. Mahmoud Abbas déclare que seuls les services placés sous l’autorité du ministère de l’intérieur (c’est-à-dire: dépendant de son gouvernement, et non pas de Yasser Arafat) se plièrent à la règle. «Tous les autres services de sécurité ont continué de recevoir leurs salaires dans des enveloppes. Pourquoi?»
Ce «pourquoi?» pathétique, lancé aux députés palestiniens par l’homme qui fut durant plusieurs mois le premier ministre de l’Autorité palestinienne, en dit long sur les limites de son pouvoir. Mahmoud Abbas donne d’ailleurs, lui-même, des éléments de réponse. Les justifications offertes pour maintenir la pratique des «enveloppes» servent, dit-il crûment, «à couvrir des vols». Pourtant, «cette question n’a pas été résolue. Pourquoi?»
Ce deuxième «pourquoi?», non moins pathétique que le premier – et tout aussi rhétorique – , se rapporte non pas aux motifs pour lesquels certains chefs des services policiers tenaient à leurs «enveloppes», mais aux moyens dont ils disposaient pour faire prévaloir leur volonté face au gouvernement palestinien. Mahmoud Abbas dit que les hommes «qui bénéficient du système» ont «organisé deux manifestations contre le ministère des finances». Deux manifestations non pacifiques: «Le ministère a été saccagé et ses biens à Gaza ont été volés.» Ayant dit cela, le premier ministre sortant refuse d’aller plus loin: «Je ne veux pas dire d’où venaient ces gens, qui les a poussés et les a incités à agir, et pourquoi cette mesure a été prise.» Il a sans doute des raisons de croire que ses auditeurs, les députés du Conseil législatif palestinien, en sont parfaitement informés.
Comment le gouvernement palestinien pourrait agir, on se le demande vraiment. Voici ce qu’explique Mahmoud Abbas: «Chaque jour, je reçois une nouvelle décision d’Abou Amar. Les ambassades ne sont pas sous notre responsabilité. Alors, à quoi sert le ministre des affaires étrangères? Nous ne savons pas. Le travail des gouverneurs n’est pas sous notre responsabilité. Alors, que fait le ministre de l’intérieur? L’aéroport n’est pas sous notre responsabilité. Alors, qui en est responsable? C’est l’OLP qui en est responsable. Le Conseil économique palestinien pour le développement et la reconstruction est sous la responsabilité de l’OLP. La Commission du service public est sous la responsabilité de l’OLP.»
L’image qui se dessine ainsi est celle d’un État-OLP, un État où l’Organisation pour la libération de la Palestine a la haute main non seulement sur la «grande» politique et les négociations avec Israël – nous avons vu que, sur ce point, Mahmoud Abbas ne remet pas en cause les principes établis – mais sur la gestion quotidienne des affaires. Le premier ministre sortant raconte longuement comment une décision de son gouvernement, portant sur la nomination d’un nouveau responsable de la Commission du service public (la Commission qui a la tutelle des fonctionnaires de l’Autorité palestinienne) et sur la nomination d’un nouveau ministre de la jeunesse et des sports, a été annulée par Yasser Arafat. «Il nous a écrit: Ce n’est pas de votre compétence. C’est de la compétence de l’OLP, sur décision du président.» Les responsables nommés par le gouvernement de l’Autorité palestinienne ont été empêchés d’entrer en fonctions, par la force. On a remarqué, dans la dernière citation faite par Mahmoud Abbas, que Yasser Arafat revendique expressément le droit de nommer des responsables de l’Autorité palestinienne, ou de refuser leur nomination, non pas en tant que président de l’Autorité – ce qui aurait pu se concevoir, bien que cela soit contraire aux prérogatives du gouvernement mais en tant que président de l’OLP, une organisation qui n’a jamais été élue par les habitants des territoires.
L’intervention d’Arafat dans la vie quotidienne de l’Autorité palestinienne va bien plus loin que les nominations de ministres ou de hauts fonctionnaires. Mahmoud Abbas en donne un exemple qui aurait pu être comique s’il n’illustrait l’échec programmé de l’initiative de paix israélo-palestinienne. «Il me semble que la télévision est au service du gouvernement et de l’État. Il me semble aussi que je suis le premier ministre, et que nos médias doivent être les premiers à couvrir nos informations, nos conférences et nos rencontres.» Arrêtons-nous un instant pour souligner cette conception assez peu démocratique des rapports entre l’État (palestinien) et les médias. Sur ce point, Mahmoud Abbas ne proteste pas, au contraire. Il lui semble naturel que les médias palestiniens soient «à la botte» du pouvoir. Reste à savoir qui est le pouvoir. En fait, comme l’explique Mahmoud Abbas, le pouvoir véritable a empêché le gouvernement de communiquer avec les Palestiniens, et il a empêché les Palestiniens de savoir ce que faisait leur gouvernement.
«Lorsque j’ai rencontré Colin Powell, la télévision palestinienne a obtenu les droits de retransmission de la conférence de presse. Les agences d’information du monde entier et toutes les chaînes de télévision ont diffusé la conférence de presse, sauf notre télévision. Mon discours au Conseil législatif palestinien a été retransmis en direct par au moins trois chaînes de télévision, mais pas par notre télévision.» Pourquoi le discours n’a-t-il pas été transmis par la télévision palestinienne? Mahmoud Abbas s’est adressé à son ministre de l’information. Ce dernier lui a répondu qu’il avait reçu de Yasser Arafat l’ordre «de diffuser des dessins animés au moment du discours».
Au-delà du caractère vexatoire de cette mesure, au-delà de l’intervention brutale dans le fonctionnement des services gouvernementaux, le sens de la manœuvre est clair. Il ne fallait pas que le premier ministre puisse faire partager au public palestinien sa tentative de donner une nouvelle chance au processus de paix.
Sur l’échec du processus symbolisé par la fameuse «Feuille de Route», le discours de Mahmoud Abbas est révélateur. Un élément essentiel de cette Feuille de Route est l’unification des services de sécurité palestiniens, afin de combattre le terrorisme. Les Palestiniens s’y étaient solennellement engagés. Or il n’a jamais été question, pour eux, de tenir cet engagement. Écoutons Mahmoud Abbas: «Beaucoup de gens disent que je veux mettre les services de sécurité sous ma coupe, et que je veux les affranchir du contrôle d’Abou Amar. C’est entièrement faux. Je n’ai jamais voulu que les services de sécurité soient à ma disposition.»
Que cela soit en contradiction avec les engagements pris envers les Israéliens et la communauté internationale, Mahmoud Abbas ne le dissimule pas un instant. «La feuille de route dit: Tous les services de sécurité sont placés sous les ordres du premier ministre. Je n’ai même pas demandé l’unification des services. Lorsqu’on m’a posé la question, j’ai dit que tous les efforts des services de sécurité devaient être unifiés, et je n’ai pas dit que les services de sécurité devaient être unifiés. Tout ce que nous avons demandé, c’est une coordination entre les services de sécurité. Lorsque les Américains nous ont parlé d’unification des services, nous leur avons répondu que nous ne le voulions pas.»
À ce point de son discours, Mahmoud Abbas fait une pause pour rappeler que ce n’est pas lui qui a approuvé la Feuille de Route, et que ce n’est pas son gouvernement non plus. Il cite «le frère Saëb Erekat», qui «a été le premier» à annoncer, au nom «du précédent gouvernement» (c’est-à-dire le gouvernement dirigé directement par Yasser Arafat), l’acceptation de la Feuille de Route. Ce besoin de se justifier, devant les députés palestiniens, est révélateur. Puis Mahmoud Abbas revient sur la question des services de sécurité, et décrit crûment la manière dont la Feuille de Route a été vidée de son contenu par son propre gouvernement, et comment il a évité d’agir contre «les organisations», c’est-à-dire les organisations terroristes palestiniennes.
«La feuille de route demande l’unification des services de sécurité. Nous avons surmonté cet obstacle. Elle exige de frapper et d’éradiquer les organisations. Nous avons surmonté cet obstacle également, parce que nous ne voulons pas de désordres. Nous ne voulons pas lancer une guerre civile, et nous ne pouvons pas unifier les services de sécurité parce que le frère Abou Amar place les trois quarts des services de sécurité sous sa propre autorité. Il refuse toute espèce de coordination entre eux et le reste des services.»
Ici, l’accusation contre Yasser Arafat devient frontale. Mahmoud Abbas revient sur un épisode qui l’a, semble-t-il, particulièrement marqué: les «attaques sans précédent» dont il a été l’objet au sein «de la direction palestinienne». Au Comité central de l’OLP il a entendu, dit-il, «toutes sortes d’accusations». Et il ajoute cette phrase significative: «J’ai senti, à l’époque, que le côté auquel j’appartenais, et qui m’avait donné son autorisation, était celui qui excitait les autres contre moi.»
Les principales attaques contre Mahmoud Abbas avaient trait à la manière dont il menait les négociations avec Israël. Sur ce point, Mahmoud Abbas rédigea alors «un message» où, dit-il, il répéta, «pour la millième fois, que les négociations ne sont pas de mon ressort, qu’elles ne font pas partie de mon travail ni de ma responsabilité, mais qu’elles sont sous la responsabilité de l’OLP». En fait, il n’est que membre du Comité chargé des négociations, en tant que secrétaire général du Comité exécutif de l’OLP.
Les seules véritables négociations que Mahmoud Abbas ait menées sont, semble-t-il, non pas avec les Israéliens mais avec les organisations terroristes palestiniennes: «le Hamas, le Jihad islamique et d’autres organisations». Ces négociations ont abouti à la trêve «que les Israéliens et les Américains ont rejetée, mais qui leur a été imposée». Ici encore, Mahmoud Abbas est d’une franchise désarmante. «Nous leur avons dit qu’il n’y avait pas d’autre solution, bien que, selon la Feuille de Route que nous avons approuvée, les prétendues organisations terroristes doivent être détruites et éradiquées.» S’adressant aux députés palestiniens, le premier ministre présente donc le non-respect de la feuille de route comme un argument en sa faveur.
La trêve cependant, ne dura pas. Mahmoud Abbas en fait porter la responsabilité à Israël, mais, dans son récit des événements, le moment critique est l’attentat commis à Jérusalem. C’est alors, dit-il, que «les choses sont devenues chaotiques». Il fallait trouver «une formule de coopération entre les services de sécurité». L’épisode est raconté en détail: des résolutions furent adoptées par le gouvernement, des délégations furent envoyées à Yasser Arafat, le gouvernement égyptien fit pression pour que les Palestiniens «respectent leurs engagements» conformément à la feuille de route. Sans résultat. Au contraire, la tension ne fit que croître, avec un Arafat présenté comme refusant systématiquement toutes les offres qui lui sont faites. D’où la conclusion, énoncée au terme de ce long discours: «J’ai adressé aujourd’hui au frère Abou Amar la lettre de démission du gouvernement.»
© L'Arche 2003
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1. Al-Ayam, 7 septembre 2003.
2. On peut lire une traduction anglaise intégrale de ce texte sur le site Internet (palestinien) du Jerusalem Media and Communication Centre: www.jmcc.org.
Mis en ligne le 04 novembre 2003 sur le site www.upjf.org
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