26/11/07
Titre original anglais : "On the Jewish question".
Article paru dans le Wall Street Journal et repris par The New English Review
Traduction française : Alain-Jean Mairet.
Voici quelques réflexions sur la conférence de paix qui doit souvrir demain à Annapolis et sur le problème plus général de langle dapproche du conflit israélo-palestinien. La première question (on peut la trouver évidente, mais elle ne lest apparemment pas) est: sur quoi porte le conflit? Il y a au fond deux possibilités: le conflit porte sur la taille dIsraël ou sur sa simple existence.
Si la question porte sur la taille dIsraël, nous avons un clair problème de frontières, comme celui de lAlsace-Lorraine ou du Texas. Pas facile à résoudre, donc, mais possible sur le long terme et supportable en attendant.
Si, en revanche, le problème est lexistence dIsraël, il ne peut évidemment pas être résolu par des négociations. Il ny a aucun compromis possible entre exister et ne pas exister et on ne peut guère sattendre à ce quun gouvernement israélien négocie lexistence du pays.
De temps en temps, lOLP et dautres porte-parole palestiniens laissent formellement entendre quils reconnaissent Israël dans leurs déclarations en langues étrangères. Mais ce nest pas le message perçu dans les foyers arabes. Ici, à tous les niveaux, des manuels scolaires aux sermons religieux en passant par les discours politiques, les termes utilisés en arabe désignent non pas la fin des hostilités, mais un armistice ou une trêve qui doit durer jusquà ce que la guerre contre Israël puisse reprendre avec de meilleures chances de succès. Sans une acceptation authentique du droit dIsraël à exister en tant quÉtat juif, de même que plus de 20 membres de la Ligue arabe existent au titre dÉtats arabes, ou quun nombre beaucoup plus grand encore de membres de lOrganisation de la conférence islamique existent en tant quÉtats islamiques, la paix ne peut pas être négociée.
La question très disputée des réfugiés offre un bon exemple de linfluence de ce problème sur les négociations. Pendant les affrontements de 1947-1948, à peu près 750.000 Arabes ont fui Israël ou en ont été chassés (les deux versions sont exactes en différents endroits) et ont trouvé refuge dans les pays arabes voisins. Durant cette même période, un nombre légèrement supérieur de Juifs ont fui leur domicile ou en ont été chassés, dabord dans la partie sous contrôle arabe de la Palestine mandataire (où pas un seul Juif na été autorisé à rester), puis dans les pays arabes où leurs ancêtres avaient vécu depuis des siècles et parfois des millénaires. La majeure partie des réfugiés juifs rejoignirent Israël.
Le résultat consistait donc en une sorte déchange de populations, pas très différent de celui qui sétait produit sur le sous-continent indien lannée précédente, lorsque lInde britannique avait été divisée pour former lInde et le Pakistan. Alors, des millions de réfugiés avaient fui ou avaient été chassés dans les deux directions les Hindous et dautres populations du Pakistan vers lInde et les Musulmans de lInde vers le Pakistan.
Nous avons un autre exemple avec lEurope de lEst à lissue de la Deuxième Guerre mondiale, lorsque les Soviets annexèrent une grande partie de la Pologne orientale et dédommagèrent les Polonais en leur offrant des territoires dAllemagne de lEst. Cela aussi entraîna des mouvements massifs de réfugiés en fuite ou chassés de chez eux des Polonais entre lUnion soviétique et la Pologne et des Allemands entre la Pologne et lAllemagne.
Les Polonais et les Allemands, les Hindous et les Musulmans, les réfugiés juifs des pays arabes tous se sont établis dans leurs nouveaux foyers et y ont reçu des droits de citoyenneté normaux. Il faut relever aussi que tout cela sest déroulé sans aide internationale. La seule exception a été les réfugiés arabes dans les pays arabes voisins.
Le gouvernement jordanien a accordé une forme de citoyenneté aux Arabes palestiniens, mais il les a gardés dans des camps de réfugiés. Dans les autres pays arabes, ils sont devenus et restent à ce jour des apatrides sans droits ni perspectives, entretenus par les fonds des Nations Unies. Paradoxalement, les Palestiniens qui ont fui en Grande-Bretagne ou aux États-Unis ont pu sy faire naturaliser passé un délai de cinq ans, et leurs enfants nés sur place y étaient des citoyens légitimes dès leur naissance. Mais en Syrie, au Liban ou en Irak, les réfugiés palestiniens et leurs descendants restent des apatrides, maintenant pour la quatrième ou la cinquième génération.
La raison de cette situation a été mentionnée par plusieurs porte-parole arabes. Il sagit de la nécessité de préserver les Palestiniens comme une entité séparée jusquà ce quils puissent revenir et revendiquer la totalité de la Palestine, cest-à-dire lentier de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et dIsraël. En dautres termes, lexigence du droit au «retour» des réfugiés équivaut à demander la destruction dIsraël. Il est extrêmement peu probable que cet objectif soit approuvé par un quelconque gouvernement israélien.
Dans certains milieux arabes, on peut voir apparaître des signes de la volonté daccepter Israël et même denvisager la possibilité quIsraël contribue à la vie publique de la région. Mais ces opinions ne sont exprimées que furtivement. Parfois, ceux qui osent les exprimer sont emprisonnés, ou pire. Ces positions nont ainsi que peu, voire pas dimpact sur les dirigeants.
Ce qui nous ramène au sommet dAnnapolis. Si la question à traiter nest pas la taille dIsraël, mais son existence, les négociations sont condamnées davance. Or à la lumière des accords passés, il est clair que la question est et restera celle-ci jusquà ce que les dirigeants arabes parviennent ou renoncent à détruire Israël. Et pour linstant, ces deux alternatives semblent tout aussi improbables lune que lautre.
Bernard Lewis
© The Wall Street Journal
Mis en ligne le 29 novembre 2007, par M.











