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Soucis de Annan: seuls deux médias français nous informent, Media-Ratings
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12/12/04

Une erreur matérielle m'avait fait attribuer la paternité de cette analyse à Simon Piczer, qui me l'a transmise (ce dont je le remercie). Je précise ici qu'elle est l'oeuvre de l'excellent site Media-Ratings. Menahem Macina.


Depuis quelques semaines, la presse américaine publie de nombreux articles mettant en cause le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, son entourage professionnel, le personnel de l’ONU ainsi que son fils, Kojo Annan.

Rumeurs de corruption, blanchiment, dessous de table, pots de vin, harcèlement sexuel, abus sexuels, favoritisme, apparaissent ponctuellement dans la presse américaine.

Kofi Annan a, par ailleurs, été récemment accusé par le sénateur républicain, Norm Coleman, de n’avoir pas su détecter ni arrêter la corruption de hauts fonctionnaires de l’ONU dans le cadre du programme «Pétrole contre nourriture», ni empêcher Saddam Hussein de détourner plus de 20 milliards de dollars à son profit. Ce programme avait été mis en place en 1996 pour répondre aux besoins humanitaires des Irakiens. Aussi Norm Coleman a-t-il appelé à la démission du secrétaire général de l’ONU.

Kofi Annan a également été mis en cause pour avoir protégé des responsables de l’ONU, soupçonnés de harcèlement sexuel. Ceci a provoqué une grave crise interne au sein de l’organisation, conduisant le personnel des Nations unies à déposer une motion de défiance, le 19 novembre 2004, tout d’abord à l’encontre de Kofi Annan (ce qui aurait été une première dans l’histoire des Nations unies), avant de finalement se raviser pour ne la déposer qu’à l’encontre de la direction.

Enfin, dernière accusation en date : Kojo Annan aurait été rétribué jusqu’en février 2004 par une société suisse, la Cotecna, travaillant pour l’ONU dans le cadre du programme «Pétrole contre nourriture».

Nous avons donc analysé la manière dont les médias français ont traité ces informations au cours des dernières semaines.

L’Humanité n’en a pas parlé.

Libération a évoqué, le 20 novembre 2004, dans une brève intitulée «Kofi Annan suscite la défiance», la motion déposée par le personnel contre la direction de l’ONU.
Toutefois, ni l’affaire «Kojo Annan», ni les mises en cause formulées par le sénateur Norm Coleman n’ont jamais été évoquées dans les pages internationales. Cependant, le 9 décembre 2004, Jacques Almaric a publié, sous le titre "Kofi Annan, le nouvel homme à abattre" [1], un éditorial consacré aux attaques qu’a subies le secrétaire général de l’ONU. Le journaliste reconnaît que les déclarations contradictoires de Kofi Annan, au sujet de son fils, ont contribué à affaiblir sa position. Par ailleurs, il informe ses lecteurs qu’entre 10 et 21 milliards de dollars ont été détournés par Saddam Hussein, dans le cadre du programme «Pétrole contre nourriture». Il rapporte aussi que le dictateur irakien a effectué des ventes illégales de pétrole à la Turquie, la Jordanie et la Syrie. «Cette contrebande aurait rapporté entre 6 et 8 milliards de dollars au dictateur irakien et ne peut, en rien, être reprochée aux Nations unies, encore moins à leur secrétaire général», écrit le journaliste. Si l’on suit la logique de Jacques Almaric, on peut donc se poser des question quant à la responsabilité de Kofi Annan et de l’ONU à propos des milliards de dollars restant. Néanmoins, Amalric nous apprend [2] que les pratiques frauduleuses qui entourent le programme «Pétrole contre nourriture» «…mettent en cause un haut fonctionnaire des Nations unies en charge du programme, ainsi que des hommes d'affaires et des responsables politiques de plusieurs pays, dont la Russie et la France, mais aussi la Grande-Bretagne et les Etats-Unis».

De son côté, Le Figaro, dans un article du 7 décembre 2004, intitulé "Campagne américaine contre Kofi Annan" [3], informe ses lecteurs des accusations portées par le sénateur Coleman. Mais les affirmations de ce dernier sont décrédibilisées et ramenées à une «campagne contre l’ONU».

La Croix, dans un article du 2 décembre 2004, intitulé, avec partialité, "Vu des Etats-Unis : Kofi Annan dans le collimateur des néoconservateurs américains" [4], n’évoque que très succinctement la motion de défiance, sans donner les raisons qui l’ont motivée. L’affaire «Kojo Annan» est brièvement évoquée aussi, mais c’est pour se voir interprétée comme une accusation des médias, dénuée de fondement, et non présentée comme un fait avéré.

Le Monde est le seul quotidien français à avoir traité les informations concernant Kofi Annan et l’ONU de manière impartiale, comme le prouve une série d’articles dont les titres restent neutres : "L'ONU fragilisée par une grave crise interne" [5]; "Kofi Annan s'efforce d'endiguer les critiques à son encontre" [6]; "Un sénateur américain demande la démission de Kofi Annan" [7];

Du côté des magazines français, seul Valeurs Actuelles [8], sous la plume de Michel Gurfinkiel, a correctement informé ses lecteurs, et ceci dès le 26 novembre 2004.

Quelle est donc la réalité des accusations portées contre Kofi Annan ?

L’ONU avait affirmé que la mission de Kojo Annan, au sein de la Cotecna, s’était officiellement achevée en décembre 1998, soit avant que celle-ci ne remporte l’appel d’offre lancé par l’ONU, dans le cadre du programme «Pétrole contre nourriture».

Or, Kofi Annan a reconnu, le 26 novembre 2004, que son fils avait bien été rétribué jusqu’en 2004 par la Cotecna.

Cette information contredit donc l’article qui a été publié par La Croix, le 2 décembre 2004.

Les enquêteurs de l’ONU ont révélé récemment que Kofi Annan a protégé et blanchi deux hauts responsables des Nations unies, Rudd Lubbers, et Dileep Nair, impliqués, le premier, dans une affaire de harcèlement sexuel, et le second, dans une affaire de favoritisme et de harcèlement sexuel. Les enquêteurs ont, en effet, conclu que Dileep Nair s'était bien rendu coupable de harcèlement sexuel, comme l'en accusait une de ses employées.

Les accusations de corruption au sein de l’ONU, formulées par le sénateur Coleman, se fondent sur deux enquêtes : celle qu’il mène lui-même, de manière externe, et l’autre, qui a lieu, en interne, à l’ONU, et qui est dirigée par Paul Volker. Tant que ces enquêtes ne seront pas terminées et que les éléments de preuves ne seront pas fournis, il sera impossible de conclure à la réalité de la corruption au sein de l’ONU. Pourtant Le Figaro du 7 décembre a, sans disposer d’aucune information supplémentaire, assimilé ces accusations à un «prétexte» destiné à mener une campagne contre les Nations unies.

Notons, par ailleurs, qu’une accusation contre l’organisation des Nations unies a été récemment confirmée. En effet, le porte-parole de l’ONU, Fred Eckhard, a admis, le 11 novembre 2004, qu’une boîte noire (celle de l’avion du Président rwandais Habyarimana, abattu le 6 avril 1994) avait bien été retrouvée dans un bureau de l’ONU, comme le confirme un communiqué de presse des Nations unies [9]

Une question se pose alors : pourquoi la plupart des médias français ont-ils occulté ou minimisé les accusations, même celles qui se sont révélées vraies, et qui visent Kofi Annan et l’ONU ?

L’implication d’hommes affaires et de responsables politiques français explique-t-elle la partialité des médias français, ainsi que la non divulgation d’informations avérées mettant Kofi Annan en difficulté ?

La plupart des médias français, à l’exception notable du Monde et de Valeurs Actuelles, ont donc enfreint les 4 critères suivants de la méthode 'PHILTRE' [10]

• Précision (exactitude de l’information)
• Homogénéité (présentation équilibrée des avis divergents)
• Responsabilité (au nom d’une éthique de la vérité, le journaliste ne doit pas choisir de présenter une vérité unilatérale)
• Exhaustivité (hiérarchisation de l’information, non recours à l’occultation volontaire de certaines informations).

© Media-Ratings, pour l’analyse, et upjf.org, pour les notes complémentaires.

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Notes d’upjf.org

[1] www.liberation.fr/page.php?Article=260236 (08.12.04).
[2] En réalité, Almaric ne nous «apprend» rien qui ne soit déjà connu de longue date. En effet, dès le mois d’avril 2003, Claudia Rosett avait déjà dévoilé toute l’affaire, dans son article intitulé "Oil, Food and a Whole Lot of Questions", paru le 16 avril 2003 dans le New York Times. Moins d’un an après dans le même quotidien, William Safire plantait un nouveau clou dans le cercueil du secrétariat de l’ONU, en y allant d’un article assassin, intitulé "Scandale à l’ONU"; enfin je revenais moi-même brièvement sur cette affaire, le 21 mars 2004, dans un article intitulé "Pavé irakien dans la mare onusienne: 'Pétrole contre forfaiture'".
[3] Texte non accessible. Il est possible que Le Figaro ait été outré de l'attaque en règle de Coleman, dans le Wall Street Journal du 1er décembre 2004. Voir : Norm Coleman, "Kofi Annan must go".
[4] Non accessible.
[5] www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3220,36-387792,0.html (20.11.04).
[6] www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3220,36-389335,0.html (02.12.04).
[7] www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3220,36-389335,0.html (02.12.04)
[8] Voir Michel Gurfinkiel, "Scandales à l’ONU" www.valeursactuelles.com/magazine/monde/index.php?num=3548&position=0&nb=2&NP=3548 (26.11.04).
[9] On lit, en effet, dans le Rapport du Secrétaire général sur les activités du Bureau des services de contrôle interne (BSCI) (www.un.org/News/fr-press/docs/2004/AGAB3648.doc.htm), en date du 15 novembre 2004 : "S’agissant du problème de l’enregistreur de conversations de poste de pilotage (boîte noire), conservé dans les locaux de l’ONU depuis 1994 et qui, selon les conclusions du BSCI, n’était pas celui de l’avion présidentiel transportant les deux chefs d’État rwandais et burundais qui s’est écrasé cette année-là, M. DA COSTA, du Département des Opérations de maintien de la paix (DOMP), a indiqué que le problème est que les rapports relatifs à cette question n’avaient pas été examinés à leur arrivée en 1994 et que le personnel du DOMP s’était contenté de tirer des conclusions sur la base d’un examen visuel. Il a indiqué que le BSCI a estimé nécessaire de revoir la chaîne de commandement et de mettre en place une procédure visant à éliminer les risques de manque de transmission aux hauts responsables. Dans le même ordre d’idées, le BSCI a recommandé l’amélioration de l’archivage au DOMP. Le BSCI a noté que, étant donné l’importance juridique et historique que pouvait avoir cette boîte noire, si les fonctionnaires du Département des opérations de maintien de la paix avaient fait savoir à leur hiérarchie qu’elle se trouvait en leur possession en 1994 et ordonné une expertise, la question aurait pu être résolue il y a 10 ans…"
[10] Norme définie par le site Media-Ratings (m-r.fr/methode.php).


Mis en ligne le 12 décembre 2004 sur le site www.upjf.org.
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