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Reporters Sans Frontières critique le nouveau Conseil des Droits de lHomme
De fait, ce Conseil na pas dérogé aux habitudes de la précédente institution, totalement discréditée, quelle avait remplacée et dont elle était censée éliminer le parti pris anti-américain et anti-israélien. Comme il fallait sy attendre, seuls deux sujets ont été retenus : le Proche-Orient (entendez Israël) et les atteintes aux religions (entendez laffaire des caricatures de Mahomet). Une seule condamnation : celle de devinez qui. Et RSF de déplorer, à bon droit : "Pas un mot sur le Darfour, ni sur ce qui se passe en Chine, à Cuba, en Arabie saoudite, ou encore en Corée du nord, en Iran, au Bélarus et en Somalie, sans parler de la Tchétchénie ni du Tibet, de la Birmanie
". Rien de nouveau sous le soleil de lONU, en somme. (Menahem Macina).
06/07/06
Titre original : "Première session du Conseil des droits de lhomme : un bilan plus que mitigé"
Sur le site de RSF.
Sur le site de RSF.
Alors que le Conseil des droits de lhomme des Nations unies, fraîchement inauguré, a clôturé sa première session le 6 juillet, Reporters sans frontières revient sur deux semaines de travaux, entre marchandages et "basses manoeuvres".
A en juger par ses piètres résultats et le déroulement routinier de ses travaux, la première session du nouveau Conseil des droits de lhomme (CDH) de lONU, qui sest achevée le 30 juin à Genève, na pas réussi à donner le change. Si des doutes subsistaient, ils ont été levés devant la confusion qui a marqué la séance de clôture. Alors que le président mexicain, Luis de Alba, avait préparé une déclaration équilibrée évoquant cinq sujets dactualité (Darfour, migrants, défenseurs des droits de lhomme, Proche-Orient, ainsi que racisme et intolérance religieuse), les pays membres de lOrganisation de la conférence islamique (OCI) ont battu le rappel de leurs alliés pour faire capoter le consensus et demander des votes séparés portant uniquement sur les deux dernières questions. Autant dire que le Conseil sest à son tour laissé prendre en otage par le Proche-Orient et que lon a assisté à un mauvais remake dinterminables marchandages qui avaient jeté le discrédit sur la défunte Commission.
Deux résolutions présentées par lOCI ont finalement été adoptées in extremis, lune sur la Palestine (29 voix contre 12 et 5 abstentions) et lautre sur « la tendance croissante à la diffamation des religions » (33 voix contre 12 et 1 abstention), tandis que les pays arabes demandaient une séance spéciale sur le Proche-Orient? Aux oubliettes le drame du Darfour et toutes les autres atteintes aux droits de lhomme ailleurs à travers le monde. Malgré les appels réitérés du secrétaire général Kofi Annan, lONU reste impassible devant « les massacres à grande échelle » commis dans cette région du Soudan, selon un rapport accablant présenté le 14 juin au Conseil de sécurité par le procureur de la Cour pénale internationale. Rappelons que plus de 200.000 civils sont morts et 2,5 millions de personnes ont été déplacées...
Le nouveau CDH na rien voulu entendre, contrairement à la défunte commission qui, lan dernier, avait tout de même adopté une résolution préconisant le déploiement dobservateurs des droits de lhomme dans la zone... Pas un mot non plus de ce qui se passe en Chine, à Cuba, en Arabie saoudite, ou encore en Corée du nord, en Iran, au Bélarus et en Somalie, sans parler de la Tchétchénie ni du Tibet. Rien non plus sur la Birmanie, alors que le jour même de linauguration de la nouvelle instance, Aung San Suu Kyi passait son 61ème anniversaire toujours en résidence surveillée : autant dindices qui laissent augurer un avenir pas forcément radieux pour le CDH.
Ayant investi la nouvelle institution, les pays liberticides ont obtenu ce quils voulaient : ne plus être nommément mis en cause, à lexception dIsraël qui se retrouve comme naguère seul au banc des accusés. Linstrumentalisation de la Commission par le biais de la question du Proche-Orient avait déjà contribué à précipiter sa débâcle, sans faire avancer dun pouce la recherche dune solution politique au conflit israélo-arabe. Désabusé, un diplomate constatait quun « système des droits de lhomme à deux vitesses était en train de se mettre en place. »
Flairant le danger, dans son discours douverture, Kofi Annan avait pourtant « supplié les membres du CDH » de ne pas gâcher loccasion de reprendre la lutte pour les droits de lhomme avec une vigueur renouvelée : « Ne permettez jamais au CDH de sembarquer dans des pugilats politiques ou de recourir à de basses manuvres. » Il ne croyait pas si bien dire. A peine avait-il tourné les talons que lassemblée a écouté lhabituelle litanie des discours convenus de 85 ministres ou autres personnalités se décernant mutuellement des certificats de bonne conduite et égrenant des promesses creuses.
Après quatre jours de civilités de circonstances et une « journée interactive » avec la haut commissaire, le naturel est vite revenu au galop. Au vu de la composition du Conseil, les mêmes causes produisant les mêmes effets, il pouvait difficilement en être autrement : Algérie, Arabie saoudite, Azerbaïdjan, Bangladesh, Chine, Cuba, Nigeria, Pakistan, Russie et Tunisie - autant de membres du nouvel organe qui ne sont pas précisément des parangons de vertu dans ce domaine. Comme naguère à la commission, tractations et manuvres de coulisses ont présidé à leur élection, si bien que lon y retrouve 17 pays sur 47 affiliés à lOCI. Les mêmes petits jeux ont déterminé lélection des 5 membres du Bureau, un par groupe régional. Outre la présidence mexicaine, les quatre vice-présidences ont été attribuées à la République tchèque, à la Jordanie, au Maroc et à la Suisse. Ainsi lOCI sest assuré les deux postes réservés aux deux groupes les plus importants, lAsie et lAfrique comptant chacun 13 membres, soit ensemble la majorité absolue. Bien joué.
Comme en ont témoigné les votes quelle a provoqués, lOCI est en mesure dimposer ses vues par le jeu des alliances. Dailleurs, des ONG arabes se sont ouvertement inquiétées de voir six pays arabes (Arabie saoudite, Algérie, Bahreïn, Jordanie, Maroc, Tunisie) « squatter le Conseil ». Or, ont-elles fait valoir, tous les Etats arabes violent les libertés élémentaires à des degrés divers : « cest comme si lon faisait appel à des criminels notoires pour faire la police dans le monde », a déploré Mohamed Zitout, de lONG pan-arabe Al-Karama, basée à Londres. En 1948 déjà, lArabie saoudite sétait refusée à signer la Déclaration universelle, sous prétexte quelle nétait pas conforme à la charia.
Alors que les membres du CDH ont pris lengagement en posant leur candidature de respecter les droits de lhomme chez eux et de les faire respecter ailleurs, nombre dentre eux ne sen soucient guère et nont même pas signé les principales conventions quils sont censés faire appliquer. Le Nigeria avait choisi le 19 juin, jour de linstallation du CDH, pour signifier son limogeage à Bukhari Bello, responsable de la Commission nationale des droits de lhomme, qui avait osé critiquer la répression des médias par les services de sécurité. De son côté, la Chine sapprête à museler encore davantage la presse par un projet de loi visant à réglementer la couverture médiatique des situations durgence, soit désastres naturels, épidémies, accidents industriels et troubles sociaux : tout un programme.
Cuba, qui partage avec la Chine le douteux privilège dêtre la plus grande prison du monde pour les journalistes, sest distingué par lagressivité et les outrances verbales de son ministre des affaires étrangères, Felipe Perez Roque. A son avis, il ny a pas la moindre contradiction entre lappartenance de son pays au CDH et le fait que La Havane nait pas adhéré aux principales conventions relatives aux droits de lhomme et ne respecte pas les principes que le Conseil est censé promouvoir. « Les 135 pays qui ont élu Cuba ne sen sont pas offusqués et ont reconnu sa légitimité au sein du Conseil », a-t-il souligné. La Havane nentend pas changer dattitude pour autant : « Nous nadopterons pas de nouveaux instruments en la matière tant que ne cessera pas la manipulation des droits de lhomme contre Cuba par les Etats-Unis et leurs amis européens », a-t-il précisé. De même, La Havane nest toujours pas disposée à recevoir la juriste française Christine Chanet, représentante du Haut commissariat aux droits de lhomme pour Cuba : « Mme Chanet peut visiter Cuba comme touriste, mais pas pour un mandat imposé par Washington. »
LIran, qui participe en tant quobservateur aux délibérations ouvertes à tous les membres de lONU, a poussé la provocation encore plus loin en incluant dans sa délégation un magistrat soupçonné dêtre un tortionnaire. Procureur général de Téhéran et surnommé « le boucher de la presse », Saïd Mortazavi est impliqué dans les sévères restrictions imposées aux médias iraniens et dans la mise sous les verrous de dizaines de journalistes. A lorigine de larrestation de la photo-journaliste irano-canadienne Zahra Kazemi, il est accusé davoir directement participé aux interrogatoires qui ont provoqué sa mort le 11 juillet 2003. Indigné par cette présence révélatrice, le Canada a vivement réagi, alors que Kofi Annan admettait son impuissance à peser sur le choix des émissaires des Etats. A croire quon en était simplement revenu aux hypocrisies routinières qui avaient coulé la Commission...
A peine lindésirable procureur sétait-il évaporé que lIran sest activé à remettre sur le tapis son principal cheval de bataille, le respect des religions après lhistoire des caricatures de Mahomet. Dès la première séance plénière, le ministre iranien des affaires étrangères, Manouchehr Mottaki, a pressé le Conseil de fixer parmi ses priorités le rejet de « la diffamation des religions, particulièrement du message divin de lislam et de faire cesser son dénigrement ». Même la Chine a volé au secours de lOCI, cest dire ! La tournure prise par cette intrusion délibérée de « lislamophobie et du dénigrement de lislam » na pas manqué de susciter linquiétude de certaines ONG face aux menaces qui planent sur la liberté dexpression garantie sans ambiguïté par la Déclaration universelle. Lautre cheval de Troie de lOCI aura été une fois de plus le Proche-Orient, et la réunion spéciale convoquée à la demande de la Tunisie le 5 juillet en aura fourni la copie la plus conforme aux anciennes habitudes de lex-commission.
A lissue de cette première session extraordinaire, la majorité automatique a fait adopter le 6 juillet, par 29 voix contre 11, une résolution condamnant "les violations des droits de lhomme du peuple palestinien provoquées par loccupation israélienne." Avec la même indignation sélective que par le passé.
Maigre lot de consolation de ce galop dessai, ladoption de deux textes hérités de la défunte commission : une convention contre les disparitions forcées, et une Déclaration sur les populations autochtones. Comme pour les autres normes en la matière, lavenir de ces documents dépendra non seulement de sa ratification pour le premier, mais aussi et surtout de leur mise en uvre, toujours problématique. Bien que non contraignante et édulcorée par rapport au projet initial, la Déclaration reconnaissant un principe dautodétermination aux peuples autochtones a été rejetée par la Russie et le Canada, tandis que lAlgérie, lUkraine, les Philippines et neuf pays africains sur 13 ont préféré sabstenir.
Pour le reste, on est encore loin du compte. Actuellement, le CDH se présente plutôt comme un vaste chantier où tout est à faire. Officiellement, il sest donné un délai dun an pour mettre au point les modalités de son fonctionnement : le flou règne en maître sur les mécanismes et procédures à mettre en place. En attendant, le CDH a prolongé dun an les mandats des divers groupes de travail et de tous les rapporteurs spéciaux. Au nombre dune quarantaine, ces experts en principe indépendants sont chargés dexaminer la situation dans certains pays ou de suivre des dossiers thématiques comme le développement ou léducation. Un groupe de travail a été chargé de réexaminer, voire daméliorer et de rationaliser, ces mandats dont certains titulaires sont parfois controversés. Quoi quil en soit, un expert averti en vaut deux : si Cuba a réitéré son credo que le temps était venu dun « grand nettoyage », de son côté la Chine a insisté pour « faire table rase du passé afin de repartir dun bon pied ».
La principale innovation du Conseil par rapport à la Commission se veut lexamen périodique du respect des droits de lhomme dans tous les pays de lONU. Encore faut-il mettre ces bonnes intentions en pratique et en assumer le coût : faute de mesures contraignantes, les récalcitrants pourront continuer den faire à leur guise comme naguère. Ainsi la Chine a-t-elle dores et déjà fait savoir quelle consentait à rendre des comptes, mais à huis clos, à labri des ONG et des journalistes. Pour tenter de surmonter les divergences, un groupe de travail a été constitué sous la direction du président du CDH, qui naura sans doute pas la tâche facile. Des incertitudes planent également sur le statut des ONG, que daucuns trouvent trop remuantes. Tant et si bien quau terme dune première réunion avec juste ce quil fallait de solennité bureaucratique, on peut se demander si le remède appliqué par le biais dune pseudo-réforme nest finalement pas pire que le mal : toujours le dilemme du verre à moitié plein, ou à moitié vide...
Jean-Claude Buhrer pour Reporters sans frontières
© Reporters Sans Frontières
Mis en ligne le 07 juillet 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org











