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La lettre de Nasrallah à son 'ami français'
17 avril 2005Article repris du site Politique arabe de la France.
Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, a écrit une "lettre à un ami français", traduite et reprise vendredi par Le Figaro.
La lettre de Nasrallah a été fort mal comprise par les médias. Par exemple, le Figaro l'a fait précéder de l'en-tête suivante :
PROCHE-ORIENT - Le chef du Hezbollah libanais en appelle à la solidarité de la France, tandis que Damas a commencé le repli de ses services secrets et de ses troupes.
De son côté, l'Associated Press titrait :
Le Hezbollah demande l'intervention de la France pour assurer la réconciliation.
Selon les médias, le Hezbollah proposerait, de façon unilatérale, de faire une fleur à la France (parce qu'elle serait l'amie du Liban) et lui demanderait d'intervenir en politique intérieure libanaise. Proposition absurde puisque la France soutient aujourd'hui, au Liban, les partis d'opposition antisyrienne (dans la lignée des derniers mois de la vie de Rafic Hariri), adversaires du Hezbollah. Le terrible Hezbollah serait-il devenu magnanime?
Dans sa lettre, Nasrallah fait une proposition très claire à Jacques Chirac, fondée sur un donnant-donnant :
Le Nasrallah guerrier, menaçant, jusqu'auboutiste, s'est mû en un épistolier tout mielleux, un personnage subitement pondéré.
Pour se faire une idée de l'effort que le chef du Hezbollah a fait sur lui-même, on peut s'attarder à la façon dont il évoque le vote par la France de la fameuse résolution 1559. Résolution pourtant honnie par le mouvement extrémiste :
Sa participation (de la France) à l'élaboration de la résolution 1559 a interloqué de nombreux Libanais qui n'aiment pas voir la France aux prises avec une hégémonie américaine déchaînée et agressive même s'ils sont conscients que la préservation des intérêts nationaux dans un contexte mondial complexe et en pleine mutation est une tâche ardue.
"Contexte mondial complexe" : s'agit-il du discours d'un technocrate raseur? Non, c'est Nasrallah qui écrit cela. Pouvait-il faire une critique plus diplomatique que cela de la position de la France?
Il s'agit, à l'évidence, d'un rôle de composition. Souvenons-nous, par exemple, de ce que ce même Nasrallah avait à dire au président Bush, il y a moins de trois semaines :
Nous disons à l'Amérique et à tous ceux qui veulent désarmer la résistance au Liban et en Palestine face à Israël que c'est interdit, que ce n'est pas possible. Ce qu'il leur reste à faire, c'est que les Américains viennent eux-mêmes désarmer la résistance et les camps (de réfugiés palestiniens) au Liban. J'espère qu'ils viendront.
Amitié ?
On est frappé par l'utilisation abusive, un peu lourde, de la thématique de l'amitié, dans la lettre de Nasrallah. On pense, par exemple, à la formule de politesse employée :
Veuillez croire, cher ami, en l'assurance de mon amitié sincère.
Fin observateur de la politique internationale, Hassan Nasrallah n'a pu manquer de remarquer que la diplomatie chiraquienne dans le monde arabe fonctionne à l'amitié. Pensons aux relations personnelles fortes, fondées sur l'amitié déclarée (qu'elle soit réelle ou non), entre Chirac et des dirigeants arabes comme Bouteflika, Hassan II, Saddam Hussein, etc. Il y a quelques jours à peine, Chirac ne pouvait s'empêcher de donner du "mon ami" au prince héritier d'Arabie saoudite, qu'il connaît à peine. Ou encore, la France et l'Algérie vont signer, en 2005, un "traité d'amitié", à l'image des relations de leurs présidents respectifs. Le mot "ami" ne laisse pas indifférent en Chiraquie.
Fin renard, Nasrallah décline la thématique de l'amitié de façon très habile. Il y a bien sûr le thème central, qui est l'amitié du Hezbollah envers la France : "La France, pays pour lequel nous avons au Hezbollah une grande amitié". Mais il évoque aussi, plus largement, l'amitié franco-libanaise : "la France, amie du Liban". Et la soi-disant amitié que Rafic Hariri et lui-même se portaient mutuellement : "Après son accession au poste de premier ministre (de Rafic Hariri), nos relations avaient évolué avec le temps pour se transformer en amitié solide." C'est très exagéré bien sûr. Mais le message envoyé à Chirac est clair.
Que propose le Hezbollah ?
On comprend donc que Nasrallah a quelque chose à proposer à la France de Chirac, un deal.
En invitant la France "à encourager le dialogue national et la réconciliation interne", le Hezbollah signale, par une litote, sa volonté de coopérer avec l'opposition anti-syrienne (regroupant Maronites, Druzes et Sunnites) que Paris soutient. Celle-ci était dirigée, jusqu'au 14 février, par Rafic Hariri; le flambeau a été repris par le Druze, Walid Joumblatt, reçu vendredi dernier par le ministre des affaires étrangères, Michel Barnier. Si le Hezbollah, dont le poids politique est très significatif, lui laisse la voie libre, l'opposition est certaine de retourner aux affaires (que les élections aient lieu en mai, ou plus tard). Un objectif stratégique majeur de la France serait alors atteint.
Qui plus est, la proposition du Hezbollah (dont la capacité de nuisance est immense) comprend aussi la collaboration du mouvement chiite à l'unité nationale et à la stabilité du Liban, auxquelles la France est très attachée.
En échange de quoi ?
La concession majeure du Hezbollah ne viendrait pas sans contrepartie, bien sûr. Ce que demande la Hezbollah n'a pas été formulé explicitement, mais peut facilement être décodé. Considérons les deux extraits suivants :
Le premier point de cette résolution internationale (1559) exige le départ des troupes étrangères – comprenez : syriennes – du Liban. J'intitule ce point : la partie française de la résolution.
Le second point réclame notamment la dissolution des milices libanaises et leur désarmement, et c'est la résistance libanaise qui est visée. J'intitule ce point : la partie américaine de la résolution.
La demande du Hezbollah à la France concerne la résolution 1559. Cette résolution est le cauchemar du Hezbollah. Maintenant que la partie concernant la Syrie est réalisée, ce qui constituait, jusqu'alors, la priorité de la communauté internationale, la partie concernant le désarmement du Hezbollah devient d'une actualité brûlante.
L'obsession actuelle du Hezbollah est donc de laisser passer l'orage de la 1559 sans avoir à (totalement) désarmer. Pour cela, il compte sur le soutien français, qui lui permettrait d'obtenir la modération des États-Unis et l'acceptation, par ceux-ci, d'une formule qui permettrait au Hezbollah de rester, dans les faits, armé, tout en respectant la résolution de façon formelle.
Le recours à la France est logique. Elle a été la co-instigatrice, avec les États-Unis, de cette résolution, mais, comme le rappelle justement Nasrallah, elle n'était pas favorable à la partie sur le désarmement. D'ailleurs, l'erreur de traduction dans la version française de la résolution montre subtilement la prise de distance française par rapport à la question du désarmement du Hezbollah.
De plus, si la France soutient toujours officiellement la résolution 1559, Paris est parvenu dernièrement à modérer l'attitude de Washington envers le Hezbollah. Il y a trois semaines, en effet, sous l'influence de la France, Bush lâchait du lest face au Hezbollah:
Nous considérons le Hezbollah comme une organisation terroriste et je souhaiterais que le Hezbollah prouve le contraire en déposant les armes et en ne menaçant plus la paix (entre Israéliens et Palestiniens).
Depuis, il semblerait que le Hezbollah ait cessé d'activer ses réseaux terroristes dans les Territoires palestiniens pour montrer à Bush sa bonne volonté. La semaine passée, "un officier supérieur des renseignements militaires israéliens" a confirmé auprès d'agences de presse étrangères que le Parti de Dieu était "en train de réduire son soutien logistique" aux cellules palestiniennes combattantes.
Il est probable que la solution retenue sera d'incorporer formellement les combattants du Hezbollah à l'armée libanaise, tout en les laissant déployés, comme aujourd'hui, au Sud-Liban. Une solution cosmétique que toléreront peut-être les États-Unis, mais qui ne respectera pas, dans l'esprit, la résolution 1559.
Ayant réglé ce problème de la résolution 1559, le Hezbollah pourra tranquillement prendre le poids qui lui revient dans la politique libanaise, tout en restant armé.
© Politique arabe de la France.
Mis en ligne le 19 avril 2005, par M. Macina, sur le site Upjf.org.
La lettre de Nasrallah a été fort mal comprise par les médias. Par exemple, le Figaro l'a fait précéder de l'en-tête suivante :
PROCHE-ORIENT - Le chef du Hezbollah libanais en appelle à la solidarité de la France, tandis que Damas a commencé le repli de ses services secrets et de ses troupes.
De son côté, l'Associated Press titrait :
Le Hezbollah demande l'intervention de la France pour assurer la réconciliation.
Selon les médias, le Hezbollah proposerait, de façon unilatérale, de faire une fleur à la France (parce qu'elle serait l'amie du Liban) et lui demanderait d'intervenir en politique intérieure libanaise. Proposition absurde puisque la France soutient aujourd'hui, au Liban, les partis d'opposition antisyrienne (dans la lignée des derniers mois de la vie de Rafic Hariri), adversaires du Hezbollah. Le terrible Hezbollah serait-il devenu magnanime?
Dans sa lettre, Nasrallah fait une proposition très claire à Jacques Chirac, fondée sur un donnant-donnant :
- En laissant la voie libre du pouvoir à l'opposition antisyrienne, le Hezbollah favorise le retour de l'influence française dans un Liban dont il garantit la stabilité.
- En échange, la France renonce à mettre en oeuvre la partie de la résolution 1559 relative au désarmement de la milice chiite, et accepte de convaincre les États-Unis de faire de même.
Le Nasrallah guerrier, menaçant, jusqu'auboutiste, s'est mû en un épistolier tout mielleux, un personnage subitement pondéré.
Pour se faire une idée de l'effort que le chef du Hezbollah a fait sur lui-même, on peut s'attarder à la façon dont il évoque le vote par la France de la fameuse résolution 1559. Résolution pourtant honnie par le mouvement extrémiste :
Sa participation (de la France) à l'élaboration de la résolution 1559 a interloqué de nombreux Libanais qui n'aiment pas voir la France aux prises avec une hégémonie américaine déchaînée et agressive même s'ils sont conscients que la préservation des intérêts nationaux dans un contexte mondial complexe et en pleine mutation est une tâche ardue.
"Contexte mondial complexe" : s'agit-il du discours d'un technocrate raseur? Non, c'est Nasrallah qui écrit cela. Pouvait-il faire une critique plus diplomatique que cela de la position de la France?
Il s'agit, à l'évidence, d'un rôle de composition. Souvenons-nous, par exemple, de ce que ce même Nasrallah avait à dire au président Bush, il y a moins de trois semaines :
Nous disons à l'Amérique et à tous ceux qui veulent désarmer la résistance au Liban et en Palestine face à Israël que c'est interdit, que ce n'est pas possible. Ce qu'il leur reste à faire, c'est que les Américains viennent eux-mêmes désarmer la résistance et les camps (de réfugiés palestiniens) au Liban. J'espère qu'ils viendront.
Amitié ?
On est frappé par l'utilisation abusive, un peu lourde, de la thématique de l'amitié, dans la lettre de Nasrallah. On pense, par exemple, à la formule de politesse employée :
Veuillez croire, cher ami, en l'assurance de mon amitié sincère.
Fin observateur de la politique internationale, Hassan Nasrallah n'a pu manquer de remarquer que la diplomatie chiraquienne dans le monde arabe fonctionne à l'amitié. Pensons aux relations personnelles fortes, fondées sur l'amitié déclarée (qu'elle soit réelle ou non), entre Chirac et des dirigeants arabes comme Bouteflika, Hassan II, Saddam Hussein, etc. Il y a quelques jours à peine, Chirac ne pouvait s'empêcher de donner du "mon ami" au prince héritier d'Arabie saoudite, qu'il connaît à peine. Ou encore, la France et l'Algérie vont signer, en 2005, un "traité d'amitié", à l'image des relations de leurs présidents respectifs. Le mot "ami" ne laisse pas indifférent en Chiraquie.
Fin renard, Nasrallah décline la thématique de l'amitié de façon très habile. Il y a bien sûr le thème central, qui est l'amitié du Hezbollah envers la France : "La France, pays pour lequel nous avons au Hezbollah une grande amitié". Mais il évoque aussi, plus largement, l'amitié franco-libanaise : "la France, amie du Liban". Et la soi-disant amitié que Rafic Hariri et lui-même se portaient mutuellement : "Après son accession au poste de premier ministre (de Rafic Hariri), nos relations avaient évolué avec le temps pour se transformer en amitié solide." C'est très exagéré bien sûr. Mais le message envoyé à Chirac est clair.
- D'abord que le Hezbollah est un mouvement qui entend s'inscrire (désormais) dans une logique strictement libanaise. Ce n'est pas pour rien que la lettre commence par "mon pays, le Liban", et que l'Iran, véritable maître de Nasrallah, n'est cité qu'une seule fois dans tout le texte. Étant strictement libanais, il partage, avec le reste de la nation libanaise, un élan d'amitié envers la France, amitié dont il espère la réciprocité.
- Ensuite que le bien du Liban passe par le Hezbollah. L'amitié (réelle, cette fois) de Chirac pour Hariri était notoire. En s'ajoutant lui-même à la liste des amis d'Hariri, Nasrallah ne suggère-t-il pas que, s'il est bien vrai que les amis de mes amis sont mes amis, alors Chirac et Nasrallah en sont. Et que poursuivre l'oeuvre du "reconstructeur du Liban" passe donc par une entente avec le Hezbollah.
Que propose le Hezbollah ?
On comprend donc que Nasrallah a quelque chose à proposer à la France de Chirac, un deal.
En invitant la France "à encourager le dialogue national et la réconciliation interne", le Hezbollah signale, par une litote, sa volonté de coopérer avec l'opposition anti-syrienne (regroupant Maronites, Druzes et Sunnites) que Paris soutient. Celle-ci était dirigée, jusqu'au 14 février, par Rafic Hariri; le flambeau a été repris par le Druze, Walid Joumblatt, reçu vendredi dernier par le ministre des affaires étrangères, Michel Barnier. Si le Hezbollah, dont le poids politique est très significatif, lui laisse la voie libre, l'opposition est certaine de retourner aux affaires (que les élections aient lieu en mai, ou plus tard). Un objectif stratégique majeur de la France serait alors atteint.
Qui plus est, la proposition du Hezbollah (dont la capacité de nuisance est immense) comprend aussi la collaboration du mouvement chiite à l'unité nationale et à la stabilité du Liban, auxquelles la France est très attachée.
En échange de quoi ?
La concession majeure du Hezbollah ne viendrait pas sans contrepartie, bien sûr. Ce que demande la Hezbollah n'a pas été formulé explicitement, mais peut facilement être décodé. Considérons les deux extraits suivants :
Le premier point de cette résolution internationale (1559) exige le départ des troupes étrangères – comprenez : syriennes – du Liban. J'intitule ce point : la partie française de la résolution.
Le second point réclame notamment la dissolution des milices libanaises et leur désarmement, et c'est la résistance libanaise qui est visée. J'intitule ce point : la partie américaine de la résolution.
La demande du Hezbollah à la France concerne la résolution 1559. Cette résolution est le cauchemar du Hezbollah. Maintenant que la partie concernant la Syrie est réalisée, ce qui constituait, jusqu'alors, la priorité de la communauté internationale, la partie concernant le désarmement du Hezbollah devient d'une actualité brûlante.
L'obsession actuelle du Hezbollah est donc de laisser passer l'orage de la 1559 sans avoir à (totalement) désarmer. Pour cela, il compte sur le soutien français, qui lui permettrait d'obtenir la modération des États-Unis et l'acceptation, par ceux-ci, d'une formule qui permettrait au Hezbollah de rester, dans les faits, armé, tout en respectant la résolution de façon formelle.
Le recours à la France est logique. Elle a été la co-instigatrice, avec les États-Unis, de cette résolution, mais, comme le rappelle justement Nasrallah, elle n'était pas favorable à la partie sur le désarmement. D'ailleurs, l'erreur de traduction dans la version française de la résolution montre subtilement la prise de distance française par rapport à la question du désarmement du Hezbollah.
De plus, si la France soutient toujours officiellement la résolution 1559, Paris est parvenu dernièrement à modérer l'attitude de Washington envers le Hezbollah. Il y a trois semaines, en effet, sous l'influence de la France, Bush lâchait du lest face au Hezbollah:
Nous considérons le Hezbollah comme une organisation terroriste et je souhaiterais que le Hezbollah prouve le contraire en déposant les armes et en ne menaçant plus la paix (entre Israéliens et Palestiniens).
Depuis, il semblerait que le Hezbollah ait cessé d'activer ses réseaux terroristes dans les Territoires palestiniens pour montrer à Bush sa bonne volonté. La semaine passée, "un officier supérieur des renseignements militaires israéliens" a confirmé auprès d'agences de presse étrangères que le Parti de Dieu était "en train de réduire son soutien logistique" aux cellules palestiniennes combattantes.
Il est probable que la solution retenue sera d'incorporer formellement les combattants du Hezbollah à l'armée libanaise, tout en les laissant déployés, comme aujourd'hui, au Sud-Liban. Une solution cosmétique que toléreront peut-être les États-Unis, mais qui ne respectera pas, dans l'esprit, la résolution 1559.
Ayant réglé ce problème de la résolution 1559, le Hezbollah pourra tranquillement prendre le poids qui lui revient dans la politique libanaise, tout en restant armé.
© Politique arabe de la France.
Mis en ligne le 19 avril 2005, par M. Macina, sur le site Upjf.org.











