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Pressions sur Bachar [retrait syrien du Liban], M. Gurfinkiel
11/03/05 Des centaines de milliers de manifestants pro-Assad à Beyrouth. Syriens ou chiites. Les Occidentaux ne sont pas dupes.
Il fallait s’y attendre. Après quinze jours de manifestations hostiles à la Syrie, le Liban est entré dans un cycle de contre-manifestations célébrant "la fraternité des deux pays". Et les secondes écrasaient les premières par leur masse : des centaines de milliers de prosyriens, mardi dernier 8 mars à Beyrouth, selon l’AFP, contre soixante-dix mille anti-syriens la veille.
Les Syriens disposent de deux alliés sur place. D’abord, leurs propres nationaux : un demi-million, au moins, d’expatriés. Ce sont, en général, de pauvres gens, "travailleurs immigrés" plutôt que colons, employés dans l’agriculture. Leur installation au Liban réduit d’autant le chômage en Syrie même. Ils assurent en outre un "maillage" du pays occupé : fort utile en cas de crise, comme on le voit aujourd’hui.
Ces derniers jours, les immigrés syriens avaient reçu des instructions précises en prévision de la manifestation du 8 mars. Toute absence serait signalée à Damas. Ce qui impliquerait des "retombées" sur la famille restée au pays. Le jour dit, des autocars ont effectué le "ramassage". À bord des véhicules, des instructions ont été données : brandir des portraits de Bachar el-Assad et des drapeaux libanais ; en cas de discussions avec des personnes inconnues, déclarer systématiquement qu’on est Libanais, et non Syrien…
Second allié des Syriens : le Hezbollah. Cette organisation chiite, financée et armée par l’Iran, contrôle le sud du pays et une partie de la vallée de la Bekaa. C’est un État dans l’État, disposant de ses forces armées, de ses médias et de ses services sociaux. En fait, la dernière grande féodalité libanaise. Il a été en mesure, lui aussi, d’acheminer des dizaines de milliers de militants à Beyrouth, par bus entiers.
Les autres manifestants ont été fournis par des clans chrétiens ou musulmans traditionnellement alliés à la Syrie. Sur les routes, l’armée libanaise avait reçu l’ordre de laisser passer tous les convois prosyriens, alors qu’elle bloquait, les jours précédents, les convois du "camp de la démocratie".
Fort de ce soutien "populaire" au Liban, Bachar el-Assad a entamé un jeu diplomatique subtil. Dès le samedi 5 mars, il annonçait que la Syrie allait "retirer ses troupes du Liban". Le lundi 7, il réitérait cet engagement, à la suite d’un entretien avec le président libanais, Émile Lahoud : la décision unilatérale de la Syrie devenait un plan bilatéral. Mais aucun calendrier n’était avancé. «Une demi-mesure», commentait aussitôt la Maison-Blanche. Les États-Unis s’en tiennent à la résolution 1559 des Nations unies, qu’ils ont co-patronnée avec la France, en 2004, et à laquelle l’Allemagne et la Russie viennent de renouveler leur soutien : les forces syriennes doivent se retirer sans délai.
Les États-Unis vont-ils accroître leur pression ? Assad tente de faire vibrer la fibre nationaliste arabe, en suggérant que le retrait syrien implique d’autres retraits dans la région : l’évacuation de l’Irak par les forces internationales (réclamée, à Bagdad, par les chiites majoritaires au nouveau Parlement) et, bien sûr, "la fin de l’occupation sioniste en Palestine".
Mais Washington ne semble pas outre mesure impressionné. «Assad n’a pas compris que l’équation a changé, observe-t-on chez les patriotes libanais. Et que s’il joue au plus fort avec les Américains, personne ne prendra plus sa défense». Même chez ceux qui font encore semblant, aujourd’hui, de l’écouter.
Diverses hypothèses circulent. On note que les Israéliens n’ont pas frappé en territoire syrien après un attentat suicide commis à Tel-Aviv, l’autre semaine, par le Djihad islamique, un groupe palestinien basé à Damas. Cela signifie que les Américains placent désormais d’éventuelles opérations contre la Syrie sous leur autorité directe. Donc, qu’ils préparent eux-mêmes quelque chose.
Autre hypothèse : ayant patronné une victoire chiite démocratique en Irak, les Américains ont les mains libres pour éliminer des pouvoirs chiites non démocratiques au Liban (le Hezbollah) et en Syrie (le régime baasiste, qui repose sur la minorité alaouite, issue du chiisme).
Michel Gurfinkiel
© Valeurs Actuelles
Mis en ligne le 11 mars 2005 sur le site www.upjf.org.
Il fallait s’y attendre. Après quinze jours de manifestations hostiles à la Syrie, le Liban est entré dans un cycle de contre-manifestations célébrant "la fraternité des deux pays". Et les secondes écrasaient les premières par leur masse : des centaines de milliers de prosyriens, mardi dernier 8 mars à Beyrouth, selon l’AFP, contre soixante-dix mille anti-syriens la veille.
Les Syriens disposent de deux alliés sur place. D’abord, leurs propres nationaux : un demi-million, au moins, d’expatriés. Ce sont, en général, de pauvres gens, "travailleurs immigrés" plutôt que colons, employés dans l’agriculture. Leur installation au Liban réduit d’autant le chômage en Syrie même. Ils assurent en outre un "maillage" du pays occupé : fort utile en cas de crise, comme on le voit aujourd’hui.
Ces derniers jours, les immigrés syriens avaient reçu des instructions précises en prévision de la manifestation du 8 mars. Toute absence serait signalée à Damas. Ce qui impliquerait des "retombées" sur la famille restée au pays. Le jour dit, des autocars ont effectué le "ramassage". À bord des véhicules, des instructions ont été données : brandir des portraits de Bachar el-Assad et des drapeaux libanais ; en cas de discussions avec des personnes inconnues, déclarer systématiquement qu’on est Libanais, et non Syrien…
Second allié des Syriens : le Hezbollah. Cette organisation chiite, financée et armée par l’Iran, contrôle le sud du pays et une partie de la vallée de la Bekaa. C’est un État dans l’État, disposant de ses forces armées, de ses médias et de ses services sociaux. En fait, la dernière grande féodalité libanaise. Il a été en mesure, lui aussi, d’acheminer des dizaines de milliers de militants à Beyrouth, par bus entiers.
Les autres manifestants ont été fournis par des clans chrétiens ou musulmans traditionnellement alliés à la Syrie. Sur les routes, l’armée libanaise avait reçu l’ordre de laisser passer tous les convois prosyriens, alors qu’elle bloquait, les jours précédents, les convois du "camp de la démocratie".
Fort de ce soutien "populaire" au Liban, Bachar el-Assad a entamé un jeu diplomatique subtil. Dès le samedi 5 mars, il annonçait que la Syrie allait "retirer ses troupes du Liban". Le lundi 7, il réitérait cet engagement, à la suite d’un entretien avec le président libanais, Émile Lahoud : la décision unilatérale de la Syrie devenait un plan bilatéral. Mais aucun calendrier n’était avancé. «Une demi-mesure», commentait aussitôt la Maison-Blanche. Les États-Unis s’en tiennent à la résolution 1559 des Nations unies, qu’ils ont co-patronnée avec la France, en 2004, et à laquelle l’Allemagne et la Russie viennent de renouveler leur soutien : les forces syriennes doivent se retirer sans délai.
Les États-Unis vont-ils accroître leur pression ? Assad tente de faire vibrer la fibre nationaliste arabe, en suggérant que le retrait syrien implique d’autres retraits dans la région : l’évacuation de l’Irak par les forces internationales (réclamée, à Bagdad, par les chiites majoritaires au nouveau Parlement) et, bien sûr, "la fin de l’occupation sioniste en Palestine".
Mais Washington ne semble pas outre mesure impressionné. «Assad n’a pas compris que l’équation a changé, observe-t-on chez les patriotes libanais. Et que s’il joue au plus fort avec les Américains, personne ne prendra plus sa défense». Même chez ceux qui font encore semblant, aujourd’hui, de l’écouter.
Diverses hypothèses circulent. On note que les Israéliens n’ont pas frappé en territoire syrien après un attentat suicide commis à Tel-Aviv, l’autre semaine, par le Djihad islamique, un groupe palestinien basé à Damas. Cela signifie que les Américains placent désormais d’éventuelles opérations contre la Syrie sous leur autorité directe. Donc, qu’ils préparent eux-mêmes quelque chose.
Autre hypothèse : ayant patronné une victoire chiite démocratique en Irak, les Américains ont les mains libres pour éliminer des pouvoirs chiites non démocratiques au Liban (le Hezbollah) et en Syrie (le régime baasiste, qui repose sur la minorité alaouite, issue du chiisme).
Michel Gurfinkiel
© Valeurs Actuelles
Mis en ligne le 11 mars 2005 sur le site www.upjf.org.











