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Elections en Iraq (III): menaces terroristes et islamistes, N. Raphaeli

Enquêtes et analyses - No. 202
www.memri.org/bin/french/articles.cgi?Page=archives&Area=ia&ID=IA20205
22 janvier 2005
Introduction
Les futures élections irakiennes ont incité le plus grand ouléma chiite d'Irak, le Grand Ayatollah Ali al-Sistani à s'opposer à Oussama Ben Laden. Al-Sistani a appelé ses fidèles à voter en masse, et a qualifié ceux qui boycottaient les élections «d'infidèles». Son portrait apparaît sur des affiches électorales dans la plupart des provinces irakiennes, indiquant qu'il est favorable aux élections. Dans une vidéo diffusée par Al-Jazeera TV, dans ce qui semble être une réponse à al-Sistani, Oussama Ben Laden a dissuadé de participer aux élections: «Celui qui participe aux élections […] commet l'apostasie contre Allah.» Il a aussi approuvé le meurtre des agents de sécurité au nom d'Allah: «Les membres du personnel militaire [irakien], de l'appareil sécuritaire de la Garde nationale […], il est autorisé de verser leur sang. Ils sont des apostats dont la mort ne mérite pas de prières de salut.» [1] Dans la même vidéo, il a désigné le terroriste jordanien Abu Mus'ab al-Zarqawi comme «Amir», la tête, de l'organisation Al-Qaïda en Irak, et à ce titre l'exécutant en chef du décret de Ben Laden.
Les élections comme apostasie
Les organisations terroristes islamiques partagent la conviction profonde que les élections sont une apostasie. Les musulmans devraient être dirigés par les lois religieuses islamiques (la Shariah) telles qu'interprétées par les semblables de Ben Laden et al-Zarqawi et non des lois faites par l'homme et promulguées par des représentants élus.
Cette conception islamiste du monde a été largement définie par Sayyid Qutb dans son livre Ma'alim 'ala al-tariq ' (Des Signaux sur la route), publié en 1957 par les Frères musulmans au Caire. Ce livre trace une parfaite dichotomie entre croyants et infidèles, entre les lois religieuses islamiques et les lois des infidèles, entre la tradition et la décadence, entre le changement violent et la fausse légitimité. Pour citer Qutb lui-même:
«Dans le monde, il n'y a qu'un parti, le parti d'Allah; tous les autres sont des partis de Satan et de la rébellion. Ceux qui ont la foi se battent pour la cause d'Allah, et ceux qui n'ont pas la foi se battent pour la cause de la rébellion.» En bref, voter lors d'élections ou faire un choix est, selon les partisans de la pensée de Qutb, un acte de défi à la juridiction ultime d'Allah sur la conduite des êtres humains.
Les groupes terroristes islamistes en Irak
Dans l'actuel paysage sans loi en Irak, il y a de nombreuses organisations terroristes islamiques décidées à empêcher la tenue d'élections nationales libres et la naissance du régime démocratique qui s'ensuivrait. Ces organisations/groupes interagissent et soutiennent les activités du «mouvement de résistance» laïque fait des restes du régime de Saddam Hussein. Ces organisations sont trop nombreuses pour être répertoriées; cependant, voici les plus importantes d'entre elles, identifiées par le quotidien londonien Al-Hayat: [2]
Monothéisme et Jihad (al Tawheed wa-al-Jihad)
Ce groupe est dirigé par le Ahmad Fadhil al-Khalayla, d'origine jordanienne, aussi connu sous le nom d'Abu Mus'ab al-Zarqawi, âgé de trente-sept ans. Le nom du groupe est récemment devenu « Al-Qaïda dans les Terres du Tigre et de l'Euphrate ». Al-Zarqawi s'est fait une réputation de violence par des actes terroristes implacables, dont des attaques suicides et la décapitation de certaines de ses victimes, diffusée par vidéo. Il puise principalement ses partisans parmi des volontaires du jihad qui aspirent au martyr dans le combat contre la force multinationale et ses partisans irakiens.
Al-Zarqawi incarne la version extrême du wahhabisme saoudien, profondément anti-chiite. Il a commis de nombreux crimes à l'encontre de la communauté chiite en Irak, notamment le meurtre de l'Ayatollah Baqir al-Hakim, le chef du Conseil suprême de la Révolution islamique en Irak (CSRII), et a récemment revendiqué une tentative de meurtre d' Abd el-Aziz al-Hakim, le frère de l'ayatollah et son successeur à la tête du CSRII. Lors de cette attaque, 13 Irakiens ont été tués et 66 autres blessés, sans mentionner les dommages causés aux bureaux du CSRII qui, incidemment, étaient autrefois ceux de Tariq Aziz, Premier ministre irakien, adjoint de Saddam Hussein. Al-Hakim a appelé ses partisans à la retenue. [3]
Al-Zarqawi a qualifié les chiites de «serpents embusqués et scorpions malins, ennemis espionnant et venin pénétrant». Les chiites, a écrit al-Zarqawi, sont «le pire des maux de l'humanité». [4] Al-Zarqawi essaie de pousser la communauté chiite à l'action violente contre les sunnites, ce qui pourrait être le début d'une guerre civile totale qui entraînerait plus de violence et de chaos, servant les desseins des terroristes. Jusqu'ici, la communauté chiite n'a pas mordu à l'hameçon. Au contraire, ses réactions ont été mesurées. Une des principales agences de presse chiites a appelé l'organisation al-Zarqawi «le Groupe de l'Athéisme et de l'Apostasie, qui incarne la pensée salafiste, baathiste et wahhabite». [5]
Les sources de renseignement américaines assurent qu'à mesure qu'Al-Zarqawi gagne en notoriété, il est capable d'attirer davantage de partisans, en particulier parmi les islamistes irakiens et parmi Ansar al-Islam, auquel il était lié lors de son arrivée en Irak en 2001. [6]
Ansar al-Islam (Compagnons de l'Islam)
Ce groupe a été établi au milieu des années 1980 au Kurdistan irakien par Najm al-Din Faraj Ahmad, aussi appelé Mullah Kraikar. La base du groupe à Biyara (Kurdistan irakien) a été détruite par l'armée de l'air américaine en mars 2003. De nombreux membres d'Ansar al-Islam on été tués et les survivants arrêtés et détenus à la prison d'Assyih à Suleimaniya, au Kurdistan irakien.
Les représentants kurdes de la sécurité assurent que les deux dirigeants du mouvement, le Mollah Kraikar (qui a demandé et reçu asile en Norvège) et Ali Babir (arrêté par les Etats-Unis après le renversement de Saddam), avaient des contacts avec Al-Qaïda. Des officiels américains indiquent que le groupe s'est essayé aux armes chimiques. [7]
Il semble qu'Ansar al-Islam ait étendu ses activités en Europe. Les autorités allemandes ont arrêté 20 partisans d'Ansar al-Islam en 2004 et estiment qu'il reste une centaine de partisans en Allemagne et encore 500 et 1000 autres en Europe. [8]
Selon le reportage d'un journaliste du quotidien londonien al-Sharq al-Awsat, il existe de nombreux sous-groupes opérant sous la couverture d'Ansar al-Islam, notamment l'Armée du Compagnon du Sunnisme ( Jaysh Ansar al-Sunna ): ce groupe est considéré comme un groupe dissident d'Ansar al-Islam et est apparemment dirigé par Abu Abdullah al-Hassan bin Mahmud.
C'est lui qui avait annoncé sur Internet qu'il avait décapité le Marine d'origine libanaise Wassif Ali Hassoon, ce qui s'est avéré être faux. Le groupe a aussi revendiqué la responsabilité de deux attentats suicides majeurs. Le premier, perpétré dans la ville kurde d'Erbil en février 2004, a coûté la vie à 109 personnes et en a blessé de nombreuses autres. Le second, ciblant le mess de l'armée américaine à Mossoul, s'est soldé par 22 morts, dont 18 soldats américains, et nombres d'employés blessés. En août, le groupe a revendiqué l'exécution de 12 ouvriers népalais dont un fut décapité et filmé en vidéo. [9]
En commun avec deux autres groupes terroristes, Jaysh al-Majuhideen ( l'Armée des guerriers du Jihad ) and al-Jaysh al-Islami al-Iraqi (l'Armée Islamique Irakienne), Ansar al-Islam a publié sur son site Internet une déclaration intitulée «La Comédie de la Démocratie et des Elections».
Commençant par une «précision», la déclaration rappelle l'étymologie grecque du terme «démocratie», qui signifie «l'autorité du peuple» et «la législation par le peuple».
«Démocratie» veut dire, continue la déclaration, que le peuple rédige pour lui-même les lois qui correspondent à ses désirs et objectifs. Un tel concept, avertit la déclaration, est une marque d'athéisme et d'apostasie, et contraire au principe de monothéisme, qui est la religion des musulmans. C'est une farce mise en scène par les ennemis, qui confère ce qu'ils prétendent être la légitimité au nouveau gouvernement - le serviteur des croisés et l'exécutant de leurs machinations. Les efforts déployés pour le bon déroulement des élections et la participation à ces élections est le plus grand des cadeaux à l'Amérique, l'ennemi de l'Islam et le tyran de notre temps». [10]
De nombreux groupes plus petits opèrent sous la protection de Jaysh Ansar al-Sunna ; ce sont: Le Martyr Aziz Taha, Katibat al-Tawheed, Sa'ad ibn abi Waqqass, Asad al-Islam, Abu Hanifa al-Nu'man, et Abdullah ibn-al-Zubayr.
L'armée Islamique Irakienne (al-Jaysh al-Islami): Fayaliq [Brigades] Khalid ibn al-Walid
Nous ne disposons pas d'information sur ce groupe. Cependant, Il a menacé d'exécuter un ressortissant philippin si les Philippines ne retiraient pas d'Irak leur petit contingent de 60 soldats.
Récemment, le groupe a menacé de porter le «front» à l'intérieur des Etats-Unis. Dans un message adressé au peuple américain, publié sur le site Internet du groupe, il a déclaré que l'année 2005 serait calamiteuse pour l'Amérique, conformément à «la volonté d'Allah». [11]
Le Conseil National de la Résistance Irakienne
Le Conseil national de la résistance irakienne, aussi appelé Conseil uni de la résistance irakienne, a été formé en juin 2003 et comprend des activistes baathistes (qualifiés de militants), avatars de l'Armée irakienne et de la Garde républicaine, ainsi que ceux décrits comme «les héros de l'appareil national de sécurité». [12]
La structure de la direction du Conseil demeure secrète, bien que lors d'une interview avec l'hebdomadaire jordanien al-Majd, l'ancien vice-président irakien Izzet Ibrahim al-Duri ait été identifié comme chef de la résistance. Le Général Abu Mu'tassim (nom de guerre) a aussi été identifié comme «chef de la résistance» et «général de campagne» de la défunte Garde républicaine. [13]
Contrairement aux groupes terroristes précédents, le Conseil national est une organisation laïque entièrement composée d'Irakiens et son opposition aux élections est davantage une question d'idéologie politique que de théologie. Le groupe partage une loyauté élémentaire à Saddam Hussein et la conviction que l'Irak doit continuer d'être dirigée par les sunnites. [14]
Des dons des pays du Golfe et d'Irakiens expatriés financent les activités de ce groupe. Selon le Général John Abizaid, chef du Commandement Sud américain qui supervise les activités militaires en Afghanistan et Irak, il existe un degré de coordination tactique depuis la Syrie et le lieu de naissance de Saddam, Tikrit. Les Etats-Unis cherchent à arrêter 34 anciens officiels baathistes qui apparemment dirigent la rébellion depuis l'Irak et la Syrie. [15]
La branche militaire de Conseil national de résistance est le Jaysh Muhammad ( l'Armée de Muhammad ), formée par Saddam Hussein peu de temps avant l'invasion de l'Irak. Elle était dirigée par le Colonel Mu'ayyid Ahmad Yaseen, un ancien officier de la Garde républicaine. Yaseen a été arrêté à Fallujah en novembre ainsi que son successeur Ra'ad al-Duri et le dirigeant des Fida'iyyoun de Saddam, Hassan al-Saqlawi. L'arrestation des trois dirigeants a été rendue publique par le Premier ministre provisoire Ayad Allawi lors d'une conférence de presse à Bagdad. [16] Dans un document trouvé à Fallujah après son invasion par la coalition internationale, le Jaysh Mohammad offre des conseils aux autres groupes terroristes à propos de la sécurité de campagne. Il conseille de s'abstenir de tout contact avec des personnes du «côté ennemi, même s'il porte l'habit du Pape ou d'al-Sistani». [17]
Dans une vidéo projetée à des journalistes par le Ministre irakien de la Défense Hazem al-Sha'lan, le Colonel Yaseen confirme recevoir une assistance considérable de l'Iran et la Syrie. [18]
Le terrorisme des bandits
Il existe de nombreux autres groupes qui sont apparus à un moment ou un autre, mais ils semblent être davantage composés de bandits désorganisés que de terroristes. Ce sont principalement des criminels endurcis libérés de prison lors de l'amnistie générale décrétée par Saddam Hussein avant l'invasion. Nombre d'entre eux se sont lancés dans l'enlèvement d'étrangers, les vendent en définitive à des groupes terroristes plus intéressés à terroriser les étrangers qu'à recevoir une rançon.
Motivation salariale
Excepté les jihadistes endurcis qui recherchent le martyre, vu comme une extension de la vie dans un au-delà idéalisé qui les rapprocherait d'Allah et comme une demeure permanente au Paradis, la plupart des membres des groupes terroristes irakiens, et plus particulièrement les prétendus combattants de la résistance, reçoivent un salaire bien supérieur à ce qu'ils gagneraient autrement comme fonctionnaires ou petits marchands dans les bazars des villes irakiennes. Pour reprendre les termes de l'un d'entre eux, alors que son salaire de fonctionnaire ne suffisait pas à ses besoins de base, son salaire en tant que membre d'un groupe armé est «plus que suffisant». [19]
Conséquences du terrorisme sur les élections
La peur du terrorisme en Irak a eu un impact négatif considérable sur le cours des élections et des voix se sont élevées pour qu'elles soient reportées:
- Craignant pour la vie de leurs candidats, plusieurs partis politiques et groupes ayant soumis des listes de candidats n'ont pas rendu publiques leurs listes. De nombreux électeurs potentiels ne savent absolument pas pour qui ils pourraient voter.
- Les réunions publiques sont rendues totalement impossibles. Les partis politiques ne peuvent exprimer leurs programmes aux électeurs potentiels en personnes. L'ironie veut que maintenant que la liberté d'expression est réellement protégée par la loi, les candidats se trouvent obligés de cacher leur identité ou de s'entourer de gardes armés.
- La Garde nationale irakienne et la police nationale ont promis de protéger les bureaux de vote le jour des élections; cependant, leur incapacité à se protéger eux-mêmes efficacement contre la terreur quotidienne pourrait inciter d'éventuels électeurs à préférer la sécurité de leur propre foyer aux risques tapis dans les bureaux de vote.
- Des membres des comités électoraux locaux dans les régions sunnites ont démissionné sous la menace d'Islamistes – une situation qui complique encore la tenue d'élections en bonne et due forme dans certaines des provinces sunnites.
- Pis que tout, les élus pourraient être punis dans leur chair.
Dr Nimrod Raphaeli *
© MEMRI
* Analyste au Programme d'études économiques du Moyen Orient de MEMRI.
* Le Docteur Nimrod Raphaeli est le Responsable du Programme d'Etudes économiques de MEMRI.
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Notes
[1] Voir la dépêche spéciale de MEMRI n° 837, 30 décembre 2004, Oussama Ben Laden au peuple irakien: il est interdit de participer aux élections irakiennes et palestiniennes ; le jihad en Palestine et en Irak incombe aux résidents de tous les pays musulmans, pas seulement aux Irakiens et aux Palestiniens ; Zarqawi est le commandant d'Al-Qaïda en Irak.' memri.org/bin/articles.cgi?Page=archives&Area=sd&ID=SP83704.
[2] Al-Hayat (Londres), 11 juillet 2004.
[3] www.karbalanes.net/artc.+1649, 27 décembre 2004.
[4] Extrait d'une lettre d'Abu Mus'ab al-Zarqawi, www.globalsecurity.org/wmd/library/news/iraq/2004/02/040212-al-zarqawi.htm.
[5] www.karbalanews.net/artc.php?id=1611.
[6] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 11 juillet 2004.
[7] Al-Hayat (Londres), 11 juillet 2004.
[8] www.karbalanews.net, 10 janvier 2004.
[9] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 10 décembre 2004.
[10] jaish-ansaralsunnah.8m.com.
[11] Al-Zaman (Bagdad), 3 janvier 2005.
[12] Enquête et analyse de MEMRI n° 197, 19 novembre 2004, Activités anti-américaines du parti Baath à Paris' memri.org/bin/articles.cgi?Page=archives&Area=ia&ID=IA19704.
[13] Ibid.
[14] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 11 juillet 2004.
[15] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 11 janvier, 2005.
[16] Al-Zaman (Bagdad), 10 janvier 2005.
[17] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 19 novembre 2004.
[18] Al-Mada (Bagdad), 9 janvier 2005.
[19] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 10 décembre 2004.
[20] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 11 décembre 2005.
Mis en ligne le 24 janvier 2005 sur le site www.upjf.org.











