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Monde Arabe
Les effets de la secousse sur les voisins, Th. L. Friedman
Article paru dans le New York Times du 6 Août 2003 Traduction française par Albert Soued (www.chez.com/soued)
Peu après la désignation des 25 membres du Conseil de Gouvernement provisoire en Irak, le chef de la Ligue arabe, Amr Moussa, a mis en doute la légitimité de cette initiative des Américains. "Si ce Conseil avait été élu, il aurait eu un pouvoir et une crédibilité plus grande", se plaint-il.
J'adore cette déclaration! D'abord parce qu'elle est une image osée, fougueuse, impudique, de l'hypocrisie au niveau international. Mr Moussa préside une Ligue arabe dont aucun des 22 états membres n'a de dirigeant librement élu dans des élections représentatives. De plus, avant la guerre d'Irak, Mr Moussa a fait tout ce qu'il pouvait pour protéger Saddam Hussein d'une attaque, bien que cet homme n'ait jamais procédé à de vraies élections. Mais Mr Moussa se permet de mettre en cause un nouveau conseil qui, quoique dans sa forme naissante, est déjà le gouvernement le plus représentatif que l'Irak ait jamais eu!
Mais j'adore aussi la tirade de Mr Moussa pour son message révolutionnaire, quoique non intentionnel: "plus de pouvoir et plus de crédibilité" sont l’apanage de gouvernements librement élus. Si seulement ce pouvait être la devise de la Ligue arabe! Hélas! ce n'est pas encore le cas. Mais ce le sera peut-être un jour, et ceci m'amène au fond de la question que je voudrais développer ici: quelle a été la réaction des pays arabes à l'intervention en Irak?
Une réponse brève: surprise, refus d’accepter, peur et faibles signes de changement.
La surprise vient de la facilité avec laquelle les forces de la coalition ont écrasé le régime de Saddam. Le refus d’accepter est normal en l'absence de tout débat public au sein des élites arabes, car on ne s'interroge pas sur les raisons de cette chute fulgurante de Bagdad ni sur celles de la longue tolérance du monde arabe envers un régime aussi terrible. "Le plus frappant c'est qu'il n'y ait pas de remise en cause dans le monde arabe; pas de débat sur les armes de destruction massive, pas de débat sur les atrocités subies par le peuple irakien, sur les fosses communes; même en Irak, personne n'a beaucoup d'état d'âme, à l'opposé de ce qu'on a vu en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. Et ceci m'inquiète beaucoup, car on doit tirer profit des erreurs commises, et là, je ne vois pas la moindre lueur!" m’a confié un diplomate arabe.
Le refus d’accepter est étroitement lié aux craintes. Beaucoup de dirigeants et d'intellectuels arabes semblent écartelés entre deux peurs, à propos de l'Irak. La peur que les Etats-Unis parviennent à transformer le pays en une société démocratique et constitutionnelle, ce qui mettrait la pression sur tous les autres régimes arabes pour qu'ils changent aussi. Et la peur que les Etats-Unis échouent et que le pays se désintègre dans la violence ethnique, qui engloutirait tous les pays voisins ; car alors, en comparaison, la guerre civile du Liban aurait l’air d’une plaisanterie. À ce jour, cependant, peu de gouvernements ont réussi à sortir de ce cercle vicieux, et la plupart s’abritent derrière lui.
Le roi Abdallah de Jordanie a été le plus actif dans la recherche d’une issue, poussant sa population conservatrice vers la réforme économique, et il serait sur le point de la mener aussi vers une réforme politique.
Le prince Abdallah d'Arabie a récemment réuni les religieux sunnites et shiites pour un dialogue inattendu, dans le but d'atténuer les tensions qui pourraient découler d'un Irak démocratique où la majorité shiite aurait le pouvoir, pour la première fois dans son histoire. Car, dans le monde arabe sunnite, on craint qu'un gouvernement démocratiquement élu en Irak, dirigé par la shia'h, puisse donner des idées aux minorités shiites opprimées, qui demanderaient alors plus de pouvoir. Car les shiites sont considérés comme des inférieurs par leurs coreligionnaires sunnites. Imaginez un instant ce qu'auraient ressenti, en 1920, les blancs du Sud, si un gouverneur noir était élu au Mississipi, et vous éprouverez alors le sentiment d'inquiétude qui s'empare des Sunnites à l'égard d'un gouvernement dirigé par un Shiite!
Bien que l'Arabie Saoudite procède à plus de réformes, au plan intérieur, qu'on ne le pense généralement, elle fait souvent un pas en avant, puis un pas en arrière. L'autre jour, justement, un journaliste modéré, du nom de Hussein Shobokshi, a été congédié, à la demande des autorités. Selon l'agence Associated Press, ce journaliste avait écrit récemment un article où il imaginait son pays avec des femmes qui votent et conduisent.
L'Egypte a totalement bloqué ses réformes, tandis que la Syrie se comporte fort mal, ses dirigeants accroissant leur mainmise sur la population et chassant tous les libres penseurs du cabinet libanais.
Tant que n’apparaîtra pas clairement ce que va devenir l’Irak, les régimes arabes persisteront dans leur refus. Mais si nous avons, d’ici deux ans, un gouvernement élu normalement, ils ne pourront plus ignorer ce changement qui serait celui d'un tremblement de "magnitude 10". Je pense qu'Abdel Rahman Al Rashid, rédacteur en chef du journal [arabe] londonien, Al Sharq Al Awsat (Moyen-Orient) avait raison quand il me disait, à propos de l'intervention américaine en Irak "C'est un mélange d'invasion napoléonienne de l'Egypte de Guerre des Six Jours de 1967. On a eu le choc de la défaite, comme en 1967, mais aussi l'introduction d'une nouvelle manière de penser dans la région, comme au temps de Napoléon. Certes, je ne peux prédire comment tout cela va tourner, mais j'ai l'intime conviction que cela sera positif!"
Thomas L. Friedman
© The New-York Times
Mis en ligne le 14 août 2003 sur le site www.upjf.org











