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Entretien toxique sur la guerre, par Laurent F. Kaplan *
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The Washington Post

18 février 2003; Page A25

Qui mène cette course vers la guerre en Irak? Il y a une décennie, à la veille de la précédente guerre du Golfe persique, le provocant conservateur, Pat Buchanan, avait accusé Israël et la clique de ses partisans inconditionnels d'en être responsables. Une tempête médiatique s'ensuivit, et les condamnations fusèrent de plusieurs points de l'échiquier politique. Maintenant, à la veille d'une autre guerre du Golfe, Buchanan a remis en course son accusation. Mais cette fois, un choeur de voix de gauche, de droite et du centre est apparu pour lui faire écho.

Issue des sphères rances de la Vieille Droite, l'allégation selon laquelle Israël et une puissante "cabale" de ses défenseurs américains ont monté de toutes pièces la crise actuelle avec l'Irak, est devenue la norme. Buchanan, qui écrit que le Président Bush est aux ordres du premier ministre israélien, Ariel Sharon, et du "parti néo-conservateur, favorable à la guerre", a transformé son nouveau magazine, American Conservative, en un forum que fréquentent ceux qui partagent cette conviction. L'un de ses contributeurs, le professeur d'histoire, Paul W. Schroeder, de l'université de l'Illinois, estime qu'il va de soi que le plan pour une invasion "est privilégié dans l'intérêt d'Israël".

"Il est, bien sûr, très fortement favorisé par un certain nombre de défenseurs influents d'Israël, de la mouvance faucons néo-conservateurs, à l'intérieur et à l'extérieur de l'administration (Richard Perle, Paul Wolfowitz, William Kristol, et d'autres)", écrit Schroeder.

D'accord avec cette évaluation, l'auteur conservateur, Georgie Anne Geyer, dont la chronique hebdomadaire paraît dans le Washington Times, révèle comment "les néo-conservateurs fanatiques, au sein de l'administration, défenseurs enragés d'Israël à la Maison Blanche et au Pentagone", projettent de faire la guerre en Irak et ensuite de "démocratiser le Moyen-Orient tout entier, y compris la Syrie et l'Arabie Saoudite, au besoin par des moyens militaires, afin d'assurer la sécurité de l'Israël d'Ariel Sharon".

En attendant, à gauche - où beaucoup ne peuvent pas comprendre pourquoi, n'était la pression des Israéliens et de leurs coreligionnaires américains, l'administration Bush serait si désireuse de renverser Saddam Hussein - le "socialisme des imbéciles" [1] a bénéficié d'une certaine vogue. Écrivant dans Nation, Jason Vest signale que le "choeur des partisans de la guerre contre l'Iraq" de l'équipe de Bush, travaillant en tandem avec l'"extrême droite sioniste américaine", souscrit aux "articles de foi qui professent effectivement qu'il n'y a aucune différence entre les intérêts sécuritaires nationaux et israéliens". L'intellectuel libéral respecté, Ian Buruma, est parvenu à repérer les raisons d'une guerre américaine contre l'Irak, entre autres dans "l'hystérie judéo-américaine" et dans le fait que les "images machistes de soldats juifs bronzés, rassemblés autour de types durs, tel Ariel Sharon, a, pour ainsi dire, balayé, 2.000 ans de juiverie à la Woody Allen".

Et cette sorte de ticket n'est pas l'apanage des marges politiques. Chris Matthews, l'animateur omniprésent d'entretiens-spectacle attribue la responsabilité de la guerre imminente à "des conservateurs, ici ou là, dont certains sont Juifs, très durs en matière de politique étrangère. Ils croient que nous devrions combattre les Arabes et les remettre à leur place. Ils croient que si nous ne combattons pas l'Irak, Israël sera en danger." Matthews pense même que Sharon "écrit parfois les discours [de Bush]" et que les ministres du Cabinet Sharon sont des "intimes du bureau du vice-président et du Département de la Défense". L'éditorialiste Robert Novak définit la guerre des États-Unis contre l'Irak comme "la guerre de Sharon", ajoutant qu'en flétrissant le Hezbollah comme l'organisation terroriste la plus dangereuse du monde, Condoleezza Rice, la Conseillère à la Sécurité nationale suggère que "la guerre des Etats-Unis contre le terrorisme, que l'on accuse d'être polarisée sur l'Irak, l'est, en fait, sur Israël". Par deux fois, dans des discours récents, l'ancien sénateur Gary Hart a affirmé que nous "ne devons pas nous laisser dicter notre rôle dans le monde par des Américains qui ont trop souvent du mal à faire la différence entre leur fidélité à leur patrie originelle et leur fidélité à l'Amérique et à ses intérêts nationaux".

S'agit-il là d'un écho redondant de l'accusation émise [jadis] par Charles Lindbergh, et selon laquelle les vociférations en faveur de la guerre contre Hitler avaient été provoquées par "les Anglais, les Juifs et l'administration Roosevelt"? Pas nécessairement. Comment l'administration de Bush en est-elle venue à être au bord de la guerre avec Saddam Hussein, et dans quelle mesure l'influence israélienne l'y a-t-elle conduite, c'est une question légitime, qui laisse une large place aux divergences de vues.

Le problème, ici, est l'insinuation selon laquelle quelques membres de l'équipe de Bush auraient pu faire ce que souhaitait Israël et, par extension, entretenir une double allégeance. L'accusation selon laquelle de "farouches défenseurs d'Israel", au sein de l'administration, sont les instigateurs de la guerre est ridicule. Pearl, Wolfowitz et leurs amis juifs néo-conservateurs sont sûrement des faucons - mais pas seulement à propos de l'Irak. Leur vue extensive des obligations de l'Amérique outre-mer les a amenés, dans le passé, à encourager des interventions partout où les intérêts et les idéaux de l'Amérique étaient menacés : Granada, l'Afghanistan, le Nicaragua, la Bosnie, le Kosovo - pour ces deux derniers cas, dans le but explicite de protéger des musulmans. Plusieurs de ces officiels ont également eu des désaccords profonds avec leurs homologues israéliens – y compris sur la question de savoir si c'est l'Iran ou l'Irak qui constituent la plus grande menace. Et puis, les fonctionnaires de niveau gouvernemental qui mènent le débat actuel ont, la plupart du temps, été des non-Juifs républicains à la Goldwater, dont le label de conservatisme ne les classe certainement pas parmi les "néo-conservateurs". En réalité, l'allégation selon laquelle les liens étroits d'officiels juifs [américains] avec Israël ont orienté la politique de l'équipe de Bush envers l'Irak pourrait tout aussi facilement être formulée à l'identique contre l'administration précédente, dont la politique envers l'Irak était à l'opposé de celle d'aujourd'hui. En cette matière, un rapide examen des textes hostiles à la guerre en Irak montre que l'accusation d'"hystérie judéo-américaine" [en faveur de cette guerre] pourrait tout aussi facilement s'appliquer aux adversaires d'une invasion.

Mais le vrai problème avec des allégations de cette nature n'est pas simplement qu'elles sont fausses. Le problème est qu'elles sont toxiques. Invoquer le spectre de la double allégeance pour faire taire la critique et le débat mène à un résultat pire que la pollution journalière du discours public. C'est l'annihilation du débat public, car comment peut-on réfuter des accusations fondées sur l'appartenance ethnique? Ces accusations sont, ipso facto, impossibles à réfuter. Et telle est bien leur intention.

Laurent F. Kaplan *


* L'auteur est éditeur en chef de The New Republic et co-auteur, avec William Kristol, du livre The War Over Iraq, qui est sur le point de paraître.


Note de la Rédaction :

[1] Allusion à la boutade d’August Bebel (1840-1913), philosophe marxiste allemand : "l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles".


© 2003 Washington Post Company pour l'original anglais
upjf.org et Menahem Macin pour la traduction française.
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