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Pourquoi les Irakiens ne sautent pas au cou de leurs libérateurs, B. Lewis *
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Titre complet : Pourquoi les Irakiens ont-ils été si lents à étreindre leurs libérateurs. Une question et des réponses.

New York Times, 6 avril 2003

Traduction française d’ Albert Soued, écrivain, www.chez.com/soued (Voir aussi www.nuitdorient.com)


"Où sont ces foules en liesse dont on nous avait dit qu'elles sortiraient pour nous acclamer?"

Cette question a été posée, avec de plus en plus d'insistance, par la plupart des observateurs, perplexes - certains, inquiets et d'autres, ironiques, selon leur tempérament ou leur appartenance politique.
Question judicieuse qui mérite une réponse.
Différentes réponses ont été proposées, elles aussi variant selon le tempérament ou l'appartenance politique, ou d'autres critères encore.

Mais quelle que soit la réponse, il y a trois points très importants.

Le premier point concerne le soulèvement de 1991 et sa répression. Au début de la Guerre du Golfe de 1991, le gouvernement américain a appelé le peuple irakien à se rebeller contre le tyran qui l'opprimait depuis longtemps et à le renverser. Le peuple a répondu promptement et s'est soulevé dans de nombreuses régions du pays. Pendant ce temps, l'armée américaine victorieuse a accordé un cessez-le-feu au dictateur irakien défait. Dans les jours qui suivirent, utilisant les quelques hélicoptères que l'accord lui laissait ostensiblement à des fins de transport, Saddam Hussein a écrasé la rébellion, région par région, groupe par groupe. Il a systématiquement anéanti les Shi'ites, au Sud, les Kurdes, au Nord, tuant des dizaines de milliers de gens de la façon la plus brutale, incluant des armes chimiques.

De nombreuses explications ont été proposées concernant les raisons pour lesquelles le gouvernement américain avait accordé un cessez-le-feu au moment où il était victorieux, et il y en est encore qui justifient cette décision. Mais il n'y a aucune justification – bien que certains l'aient affirmé – à l'abandon de populations que nous avions incitées à se rebeller. Nos amis Irakiens – et je dis bien : nos amis – ont perçu cette attitude comme une trahison; celle-ci a engendré des réflexes de prudence et de suspicion, pour le moins. Cette prudence et cette suspicion ont été ravivées et renforcées par deux nouvelles préoccupations, l'une provenant du déroulement de la guerre, l'autre de la controverse autour de cette guerre.

En termes purement militaires, la décision d'aller directement à Bagdad, sans se préoccuper des villes du Sud était sans doute sage. Mais cette tactique laissait les populations à dominante Shi’ite sous le contrôle de Saddam Hussein et de ses sbires. En effet, celui-ci n'avait pas suffisamment de troupes régulières pour contenir l'assaut de la coalition, mais son monstrueux appareil de contrôle et de répression était encore intact. Et la population shi'ite méridionale savait ce qui l'attendait, si elle montrait trop tôt vers qui allait sa sympathie.

Cette prudence compréhensible a été renforcée par la violente et bruyante levée de boucliers mondiale contre la guerre, plus particulièrement aux Etats-Unis. Le phénomène a été illustré de multiples manières et, sous leurs yeux mêmes, lors des remises en cause, le plus souvent critiques, de l’action militaire faites par les média dans les conférences de presse tenues aux portes de leur pays.

Pour nous, Occidentaux cela apparaît comme un débat normal dans une société libre. Mais les Irakiens, qu'ils soient gouvernants ou gouvernés, ne sont pas préparés à une telle liberté de parole, du fait qu'ils ont remplacé leur régime parlementaire par une dictature, il y a près de 50 ans! Et ce qu'ils ont vu leur est apparu comme de l'indécision, de la faiblesse et même de la peur.

Et cela ne pouvait que renforcer leur crainte qu’une fois de plus, les États-Unis hésiteraient à finir ce qu'ils ont commencé de faire, et trouveraient quelque accommodement, sinon avec Saddam Hussein lui-même, du moins avec un successeur de même acabit mais plus malléable. On entend, en effet, des voix en faveur d'un telle solution du conflit.

C’est certainement de la même manière que l’opposition publique à la guerre sera comprise – de manière erronée - tant par Saddam Hussein que par ses sujets, et cela aura pour effet involontaire d’encourager le dictateur et de décourager son peuple. La campagne anti-guerre ne mettra pas fin à la guerre. Mais elle pourrait avoir pour conséquence de la rendre plus longue et plus dure.


Bernard Lewis *

*Bernard Lewis est historien, écrivain, spécialiste de l'Islam et des Arabes, professeur émérite des études du Moyen-Orient de l'Université Princeton. A récemment publié
What Went Wrong? Western Impact and Middle Eastern Response (Oxford, 2002).


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A Question, and Answers
Why Iraqis were slow to embrace their liberators.

BY BERNARD LEWIS

Sunday, April 6, 2003 12:01 a.m. EST

Mr. Lewis, professor emeritus of Near Eastern studies at Princeton, is the author, most recently, of "What Went Wrong? Western Impact and Middle Eastern Response" (Oxford, 2002).

"Where are those cheering crowds we were told would come out to greet us?"
This question was asked with increasing urgency--by most with puzzlement, by some with anguish, by others with derision, according to temperament and allegiance. It is a fair question, and it deserves an answer. Different answers have been offered to this question, varying again according to temperament, allegiance, and other factors. But in any answer, three points are of central importance.

The first of these is the Iraqi rising and repression of 1991.
At the beginning of the Gulf War in that year, the U.S. government called on the people of Iraq to rise in rebellion and overthrow the tyrant who had oppressed them for so long. They responded readily, and rebellions broke out in many parts of the country. But in the meantime, the victorious U.S. had accorded a cease-fire to the defeated Iraqi dictator. In the days that followed, Saddam Hussein, using the helicopters that the cease-fire agreement had allowed him to retain, ostensibly for transport purposes, crushed the rebellion, region by region and group by group, Shiites in the south and Kurds in the north, killing tens of thousands in the most brutal way, including with chemical weapons.
Various explanations have been offered as to why the United States government granted a cease-fire in the moment of victory, and there are even some who still defend it. There is no defense--though some have offered explanations--of the abandonment of those whom we had incited to rebel. Our Iraqi friends--and I mean friends--saw this as a betrayal; and this left, at the very least, a legacy of caution and suspicion.
This caution and suspicion were revived and reinforced by two new concerns, one deriving from the conduct of the war, the other from the debate about the war.
In purely military terms, the decision to go straight for Baghdad, bypassing the cities of the south, was no doubt a wise tactical choice. It did however leave the largely Shiite south under Saddam Hussein's control. He probably had insufficient regular forces there to cope with a major military assault, but the whole monstrous apparatus of surveillance and repression remained in place, and the people in the south knew very well what would happen to them if they revealed their real sympathies prematurely.
Their understandable caution was further reinforced by the strong and vocal opposition to the war around the world and more especially in the United States. This manifested itself in many ways and, under their very eyes, in the mostly critical questioning of the military by the media in the press briefings taking place on their doorstep.
For us in the West, this is the normal free debate of an open society. But Iraqis, both rulers and ruled, have had no experience of any such thing since the overthrow of the parliamentary regime and the establishment of the dictatorship almost 50 years ago. What they believe they see is indecision, hesitation, even weakness and fear.

This could only intensify their worry that once again the United States may flinch from finishing the job, and reach some kind of accommodation, if not with Saddam Hussein himself, then with some like-minded but more amenable successor, found among his entourage. There are indeed audible voices advocating just such a resolution of the conflict.

The public debate against the war will be similarly understood--or rather misunderstood--both by Saddam Hussein and by his subjects, and will have the unintended effect of encouraging him and discouraging them. The antiwar campaign will not end the war, but it may turn out to have made it longer and harder.
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