2 juillet 2005
En ce qui me concerne, j'ai lu, le cur serré, avant de les reproduire ici, les réactions des deux responsables et des collaborateurs et collaboratrices de ce site impressionnant et de grande de qualité, qu'était Proche-Orient.info. Ceux qui me lisent depuis des années savent que j'ai eu des mots avec Elisabeth Schemla. Nous n'avions pas la même conception de la manière de traiter l'information défavorable à Israël. Mais c'étaient des querelles d'idées. Rien qui ressemblât à du mépris, à de la jalousie, et encore moins à de la haine. Aujourd'hui, c'est avec tristesse que j'assiste à la fin de cette grande expérience. Malgré nos divergences de vues, le professionnalisme de l'équipe de Proche-Orient.info (POI) était indéniable, et il est cruel qu'il soit réduit au silence, comme beaucoup d'autres entreprises médiatiques courageuses avant lui, vaincu par les difficultés économiques. Cette fin donne à réfléchir, d'autant que, comme le précisent les responsables du site, «Proche-orient.info était une réussite».
Ils se trouvera, bien sûr, des jaloux et des envieux, ou des ennemis politiques, pour se réjouir de l'événement. Et qui sait si certains responsables de sites, à l'impact beaucoup plus limité, voire lilliputien, ne vont pas se dire : «un concurrent de moins - et de taille ! -, désormais nous avons le champ libre.» ? La première attitude est méprisable ; la seconde, pitoyable. En tout état de cause, ce qui arrive à POI doit déclencher un signal d'alarme : la même mésaventure peut arriver à tous les sites, grands ou petits. Ce genre de médium alternatif, s'il veut être sérieux, efficace et indépendant, doit avoir des moyens financiers importants qui lui permettent de tenir sur le long terme/ Malheureusement le public des internautes européens n'est pas encore assez mature pour comprendre que l'information a un prix et que se servir gratuitement est le meilleur moyen de tuer les initiatives médiatiques de qualité, telle que celle qui se ferme aujourd'hui.
Il sera toujours temps de revenir sur ce triste événement et de tenter d'en tirer les leçons. En attendant, je crois traduire ici le sentiment d'une bonne part des internautes qui fréquentent régulièrement notre site en assurant Elisabeth Schemla, Nicole Leibowitz et leur équipe de notre sympathie, et en souhaitant à ces journalistes talentueux une nouvelle opportunité qui leur permette de rebondir vite et efficacement, afin de continuer à faire profiter le public de leur professionnalisme.
Et pour finir, une suggestion : Pourquoi ne pas envoyer un e-mail de sympathie aux deux responsables de Proche-Orient.info ? Leur e-mail : contact@proche-orient.info
Menahem Macina
Cette disparition d'un titre de la presse française - et francophone - qui a tenté d'inventer un modèle économique sur Internet, témoigne de l'impossibilité de faire vivre aujourd'hui un média indépendant à tous points de vue, libre de toute entrave.
Le paradoxe - qui rend la chose plus douloureuse encore - c'est que Proche-orient.info était une réussite. Fréquentation, notoriété, crédibilité ont été au rendez-vous. Le journal, au-delà des adhésions ou des contestations intellectuelles, des amitiés ou des inimitiés politiques, était devenu une référence. Il n'est pas besoin de rappeler son poids et son rôle sur tant et tant de sujets.
Alors pourquoi, dans ces conditions, a-t-il fallu en arriver là ?
Un journal en ligne est un organe de presse comme un autre. Une entreprise comme une autre.
Les actionnaires de POI l'ont soutenu depuis le début de l'aventure, chacun à titre personnel, sans jamais se dérober quand nous avons fait appel à eux, plus souvent qu'à leur tour. Nous tenons, ici, au moment de baisser le rideau, à les remercier pour cette immense chance qu'ils nous ont accordée. À leur dire aussi que nous comprenons la décision qu'ils ont prise, avec tristesse et regret sans aucun doute.
Nous savons encore que tous les journalistes et collaborateurs de POI ont donné leurs nuits, leur passion dévorante, leur professionnalisme pour «notre bébé», comme ils l'appellent. Ils se sont engagés avec flamme et sans compter dans ce combat journalistique et politique, les uns, Français, les autres, Israéliens, Libanais, Turcs ou Algériens, les uns, juifs, les autres, musulmans, les autres, chrétiens. Ils ont été magnifiques, et jusque dans ces instants si dramatiques où ils ont appris, comme ça, qu'ils se retrouveraient le lendemain même devant un écran noir d'ordinateur et au chômage.
Et puis, il y a eu les lectrices et lecteurs qui ont fait notre succès et la joie, chaque jour, de suivre les statistiques de fréquentation de Nettraker et de Weborama. Ils attendaient ce journal, il y a quelques années, et ils l'ont trouvé. Nous avons été si heureux de le faire pour eux, dans l'allégresse, les engueulades permanentes, les fous rires, la fierté et, toujours, l'anxiété que nous procuraient notre mission assumée et les difficiles sujets que nous traitions. Nos lecteurs Pas toujours d'accord avec telle ou telle ligne éditoriale, parfois enthousiastes, parfois agacés, parfois violents, mais toujours là. Nous leur disons toute notre reconnaissance.
Et plus particulièrement à ceux, parmi eux, qui ont su entendre nos multiples appels - au lieu de ricaner ou de dénigrer notre démarche - pour qu'ils s'abonnent à POI. Tant il est vrai que pas un journal ne peut vivre sans l'apport financier de ses lecteurs. À qui viendrait-il l'idée de refuser de payer un journal acheté en kiosque ? Nous avons à l'envi répété que sans ces abonnements, sans l'implication de ce troisième pilier que sont les lecteurs, nous n'y arriverions pas seuls. Il aurait suffi, sur plus de 10 000 abonnés gratuits à la newsletter du soir, que 3 000 nous apportent la juste rémunération de notre travail pour que POI puisse continuer à vivre.
Les jeux sont faits. Tous ceux qui ont confectionné ce journal avec tant de foi ont la conviction que son arrêt est une faute intellectuelle et politique. De faux amis et de vrais ennemis pousseront des soupirs de satisfaction ou des cris de victoire, que nous entendons d'ici : ils ne nous empêcheront pas de continuer.
Proche-Orient.info ne dépose pas le bilan, il n'est pas en liquidation judiciaire. La société perdure, et nous continuerons à assurer en particulier la veille médiatique des journaux, des radios et des chaînes de télévision arabes et turcs, car nos carnets de commandes sont pleins. Avant le mois d'août, tout ce travail sera consultable sur notre adresse habituelle. À partir de septembre, nous mettrons en ligne au fur et à mesure toutes nos traductions. À chacun de les utiliser comme il l'entendra.
Pour le journal, la dernière page est tournée.
Pour nous contacter : contact@proche-orient.info
STEPHANE AMAR
Journaliste
Élisabeth, avant tout, je voudrais vous remercier du fond du coeur pour ce que vous m'avez apporté sur le plan professionnel au cours de ces quelques mois de collaboration. Je le dis sans exagération ni flatterie : je n'ai jamais eu la chance d'être piloté par un chef aussi talentueux et motivant que vous. J'ai apprécié et tenu compte de vos conseils et de vos critiques au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer. Pour la première fois de ma vie, j'ai pu travailler en profondeur, dans des conditions de fabrication royales et sur des sujets qui en étaient vraiment. J'ai eu conscience du privilège de travailler avec vous, conscience aussi de la fragilité du site, j'ai donc pleinement profité de cette expérience inoubliable.
Sur le plan humain, je tiens à vous dire comment j'ai admiré, jusque dans vos colères, votre franchise, votre vivacité intellectuelle et surtout votre profonde humanité.
J'imagine aujourd'hui votre déception et votre amertume. Je n'en rajouterai pas mais je rendrai simplement hommage à votre amour du peuple juif. Avec rigueur, tenacité, intelligence et avec une foi républicaine chevillée au corps, vous avez mis en miette plusieurs de nos ennemis qui, s'ils riront sûrement demain matin, dorment probablement moins tranquilles grâce à vous. De cela, devant Dieu et devant les hommes, vous serez largement récompensée, Élisabeth.
MICKAEL BENDAVID
Webmaster de Proche-Orient.info
Embauché il y a trois ans comme webmaster de Proche-Orient.info, je ne savais pas exactement à quoi m'attendre. Je me souviens avoir fait quelques recherches sur Elisabeth Schemla et Nicole Leibowitz avant de les rencontrer pour une éventuelle embauche. J'avais d'abord été très impressionné par leur formidable parcours professionnel. Je me suis donc senti très flatté le jour où j'ai signé mon contrat, heureux et fier d'avoir réussi à les convaincre mais ignorant alors la responsabilité que représentait un tel poste.
Et puis l'aventure a commencé. J'ai découvert le très haut niveau d'exigence de mes nouveaux employeurs. Le travail et la rigueur étaient les éléments clé d'une réussite.
L'objectif, créer un journal qui propose une information qu'on ne retrouve nulle part ailleurs sur le web ou dans la presse écrite. Et ma mission, faire en sorte que cela fonctionne. En tant que responsable technique du journal, j'ai appris ce que sont les responsabilités. J'ai eu chaud plus d'une fois. Pas le droit à l'erreur. Réfléchir deux fois avant de cliquer sur un bouton. Certaines actions en informatique sont irréversibles. Mais je sais maintenant que, pour ceux qui ont la responsabilié rédactionnelle, une maladresse, une erreur involontaire peuvent avoir de très lourdes conséquences. Ainsi, je relativisais le poids de mes responsabilités. Car je comprenais que les véritables enjeux sont du côté de la rédaction du journal. Le « bug rédactionnel » est plus grave que le bug informatique.
Mais plus que le sens de la responsabilité, Proche-Orient.info a éveillé ma conscience politique. Je sais désormais qu'un tel média représente bien plus que le simple labeur d'une minuscule équipe acharnée au travail pour publier un journal. C'est une voix alternative qui permet d'exprimer des choses très différentes de ce qu'on a l'habitude de lire dans les autres médias. Un combat mené contre l'obscurantisme et contre les régressions sociétales ou politiques.
C'est donc aujourd'hui plus qu'un emploi que je perds. Ce n'est pas seulement d'une directrice, d'une rédactrice en chef et de collègues dont je dois me séparer, mais d'amis, de complices et j'ose même dire de guides et de maîtres car j'ai tant appris au sein de ce journal que j'ai l'impression de quitter l'école de la vie. J'ai même le sentiment que cette expérience, sous la tutelle d'Elisabeth Schemla et Nicole Leibowitz à qui je dois beaucoup, a fait de moi un homme.
C'est avec beaucoup de tristesse et d'émotion que je remercie ce journal et ses dirigeants pour cette belle confiance qui m'a été accordée.
mickael-bendavid@wanadoo.fr
KATY BISRAOR
Responsable de la rubrique économique
Avec culot, sans embage, sans crainte des tabous, sans attirance pour les messages « normatifs », POI a révolutionné le langage médiatique sur le peuple juif, sur le conflit israélo-palestinien, sur le Moyen-Orient.
Avec Les rédacteurs en chef des médias nationaux et ceux de la presse juive ne pourront plus traiter Israël enfermés dans les barrières idéologiques qui les caractérisaient. Pour les intellectuels férocement opposés à Israël, il est désormais légitime d'aimer, pour les inconditionnels, de critiquer, lorsque la plume choisit sans complaisance, de fouiller au plus profond des réalités pour dire Israël dans ses complexités et ses vérités.
Avec Difficile donc de parler d'échec, lorsque des millions de mots écrits ont réussi à changer les regards et les langages.
Avec La fermeture de POI m'est d'abord et avant tout douloureuse car l'histoire était une histoire d'amour, une complicité vécue au quotidien avec deux femmes, aux chemins si différents du mien et qui, au rythme des soubresauts politiques de notre région, des regards et des écrits incessants pour comprendre Israël, sont devenues des amies.
JEAN-YVES CAMUS
Journaliste
Au sein de la rédaction de POI, « l'unanimité moins une voix » dont parlait Élisabeth Schemla au sujet du référendum sur la Constitution européenne, cette voix non unanime donc, c'était la mienne. Ce n'est pas indifférent du tout à ce qui faisait que j'étais attaché à ce journal : il y avait un respect réel pour l'opinion de chacun et notamment de la mienne, qui était, politiquement et religieusement, à contre-courant. Merci pour cela !
Je ne suis pas journaliste. Ce métier, c'est à POI que je l'ai vraiment appris. J'en remercie vivement Élisabeth Schemla et Nicole Leibowitz, grandes professionnelles à qui je dois beaucoup.
Sur les sujets que j'ai prioritairement traités : antisémitisme ; extrémismes politiques et islamisme, j'ai toujours essayé de garder le souci de l'exactitude factuelle, en évitant l'outrance, le repli identitaire et l'enfermement qui caractérisent malheureusement une partie non négligeable de la communauté juive à laquelle j'appartiens. Il n'y avait qu'une seule règle, la bonne : professionnalisme avant tout.
Peut-être est-ce cela, d'ailleurs, qui a dérouté les lecteurs : faire un vrai journal d'informations et non un bulletin militant. Ceux-là, hélas, survivront, quitte à desservir les idées qu'ils prétendent défendre.
De quoi méditer cette phrase de Hegel : «À ce dont l'esprit se contente, on mesure l'étendue de sa perte».
Bon vent à toute l'équipe. Je ne regrette rien.
ANNE DALBON
Assistante de la rédaction
« À la mélancolie d'une dernière représentation, s'ajoute la tristesse que l'on ne pourra pas, demain, être meilleur », lançait Lucien Guitry Proche-Orient.info ferme, et c'est avec une vive émotion, une infinie tristesse et un sentiment de frustration évident que je quitte ce journal en ligne au sein duquel j'étais profondément heureuse de travailler.
Aussi, et puisqu'il faut partir, je tiens à saluer les gens qui nous ont soutenu ainsi que tous mes collègues qui donnaient le meilleur d'eux-mêmes et dont je sais qu'ils souhaitaient donner encore et toujours plus. Je remercie, sans flagornerie aucune et du fond du cur, Elisabeth Schemla et Nicole Leibowitz de m'avoir permis de partager cette belle aventure au sein d'une équipe merveilleuse, motivée, unie et passionnée. Une équipe de professionnels, issus de toutes nationalités et de toutes confessions et fidèles aux valeurs démocratiques. Une équipe animée par un même désir, par une même volonté : le souci constant de délivrer à ses lecteurs une information objective, de répondre à leur droit fondamental à l'information et de veiller en toute indépendance à la libre circulation des informations et des idées.
Notre journal ferme. Nous perdons nos emplois et nos chemins vont se séparer à regret. Une situation tristement banale à l'image de beaucoup d'autres malheureusement en France. Mais au-delà de nos propres destins personnels, l'histoire d'un journal unique en son genre s'achève. Une voix s'éteint, laissant la place à d' autres dont je crains qu'elles ne sonnent pas toutes aussi justes. Une voix s'éteint, celle du soliste confirmé, et ce à l'heure où c'est un chur tout entier qui devrait s'élever contre les formes les plus dangereuses d'intégrisme, de nationalisme et d'extrémismes de tous bords.
Saint Augustin disait qu'on ne pouvait connaître personne sinon par l'amitié. La beauté de cette équipe résidait dans le fait que nous nous connaissions tous. De cette triste, soudaine et abrupte fin que notre histoire commune ne méritait pas, je conserverai pour ma part ce doux sentiment d'amitié, et cette quête de vérité commune à tous dont je comprends aujourd'hui à quel point elle a un prix.
MARWAN HADDAD
Journaliste
Je ne sortirai pas de l'anonymat. Pas encore. C'est dommage : durant trois ans, trois ans de dictature, de pressions, trois ans de mise à mal de travail journalistique, Proche-Orient.info m'avait permit de recommencer enfin à exercer mon vrai métier, celui de témoin.
J'arrivais, avec le Liban, au bout du tunnel. J'entrevoyais la lumière de la liberté. J'espérais lever enfin le masque. C'est raté. Ou reporté ?
Trois ans de combat pour débusquer l'information, la transmettre, la faire connaître, il m'est parfois arrivé de vouloirbaisser les bras. C'était alors les coups de fil intempestifs de Nicole, d'Elisabeth. Les "patronnes". L'ordre claqué : "raconte, on compte sur toi". Je maugréais, je soupirais, je travaillais. Et puis les "patronnes" me racontaient : mes articles avaient parfois fait réagir l'Elysée, le Conseil de l'Europe. Proche-Orient.info était lu, j'étais entendue. Ai-je modestement contribué à sortir le Liban du tunnel ? Patronnes, vous attendez ces quelques lignes. Moi, j'attends votre coup de fil. La voix de Nicole, ou celle d'Elisabeth. Alors me demanderont-elle.
Patronnes, vous me manquez déjà.
CHAWKI FREÏHA
Rédacteur en chef de la revue de presse arabe
Ce 29 juin 2005, et après près de deux ans d'une vie de famille au sein de Proche-Orient.info, et d'une intense collaboration avec toute l'équipe, le coup de massue. Un séisme d'une forte magnitude, impossible à quantifier. Les échelles établies par l'homme ne sont pas en mesure de capter l'intensité de la déchirure. Et pour cause, on venait de m'apprendre la fin d'une belle aventure, très riche en enseignements. Une aventure au cours de laquelle je me suis révélé traducteur, journaliste, analyste et secrétaire On m'a également qualifié de « l'il de Moscou », avec quelques scoops réalisés en collaboration avec Zaher Barakate, qui m'a introduit à POI. Après de bons et loyaux services, Zaher a fait valoir ses droits à un repos mérité.
Quand on m'a annoncé la fermeture de notre bijou, Proche-Orient.info, j'ai fermé les yeux et j'ai projeté sur mes paupières le film des moments les plus excitants de son existence. Ce fut sans conteste ces nuits blanches passées devant un écran, à feuilleter en ligne la presse du lendemain, à chercher une info croustillante, un fait-divers, un dérapage de Dieudonné à Alger, ou une prise d'otage d'un journaliste français à Bagdad, commanditée par Damas Ces nuits blanches à parcourir les sites islamistes, à dénicher une fatwa, une fuite, un scandale ou un coupon de Saddam Ces longues heures passées au téléphone depuis le Koweït, où je passe l'essentiel de mon temps, avec la rédaction à Paris, ou avec les chers collaborateurs et amis, Eli Gerson à Strasbourg, ou Marc Tobiass en Israël, ou Khaled Asmar à Beyrouth pour recouper une information excitante, ou s'enquérir des uns et des autres après un attentat Comment ne pas y penser alors qu'une partie de nous-mêmes y est greffée ?
La fin de Proche-Orient.info ? Qui a dit que c'est fini ? Les belles choses ne devraient pas s'arrêter, en dépit de ce qu'on m'a toujours dit, quand j'étais petit : tout, y compris les bonnes choses, ont une fin. Mais je reste convaincu qu'il s'agit d'un simple repos du combattant. Un arrêt provisoire pour un retour plus éclatant encore. La confiance m'habite, la foi aussi. Ne dit-on pas toujours que ce qui ne tue pas rend plus fort ? Pourquoi alors ne pas croire que POI sortira renforcé de cette expérience ? Certes, en attendant, je peux concevoir que les lecteurs regretteront un vide dans le paysage médiatique francophone (PMF). Je vous rassure, pas le PMF de Monsieur Latrèche !!!
Mes amis qui ont remarqué ma tristesse m'ont suggéré un peu de repos. Ils m'ont rappelé les développements que j'ai couverts sur la scène proche-orientale : guerre d'Irak, maladie, décès et enterrement d'Arafat, assassinat de Hariri, retrait syrien du Liban, terrorisme en Arabie, en Égypte, en Irak et sans oublier la veille médiatique d'Al-Manar Tu n'en as pas assez, m'ont-ils demandé ? Quand on est gourmand de l'information, on se rassasie rarement. Surtout quand on sait que le meilleur vient toujours à la fin. Donc, c'est avec un pincement au cur que je ne couvrirai pas le retrait israélien de Gaza, le démantèlement du Hezbollah, la fin du régime syrien et j'en passe Quoique !
Avec tout ce qui nous attend, je suis presque tenté de vous dire : à très bientôt.
cyberien@hotmail.fr
ÉLI GERSON
Rédacteur en chef des revues de presse française et francophone
C'était une chance de pouvoir être au démarrage de Proche-Orient.info, un journal indispensable pour comprendre un Orient si compliqué. Il y a plus de quatre ans, regardant une des émissions "Ripostes" de Serge Moati sur le conflit israélo-palestinien à laquelle Elisabeth Schemla était invitée, je m'étais dit "cette femme a tout compris!". Levantin que je suis, habitué à faire le grand écart entre l'Orient et l'Occident, pour une fois, j'étais soulagé de voir quelqu'un si bien parler de la complexité du Moyen-Orient, de ses religions et surtout de l'islam politique.
Après l'arrêt brutal du périodique bi-hebdomadaire dont je faisais partie à Istanbul, j'avais pris le chemin de l'exil vers la fin des années 70. Une fois en France, le Moyen-Orient gardait toute son importance. Et faire partie de l'équipe de Proche-Orient.info, c'était pour moi un aboutissement : enfin le moyen de dire, d'expliquer cette région et son actualité en constante ébullition.
Ayant fondé radio Judaïca à Strasbourg dans les années 80, je savais par expérience qu' Élisabeth Schemla et Nicole Leibowitz avaient eu une excellente idée de traiter l'actualité proche-orientale en utilisant le support internet. Avec l'immédiateté qu'offre un journal en ligne grâce au son, à l'écrit et à l'image, on pouvait donner les clés pour comprendre à un public concerné de très près, mais complètement déboussolé. Face à l'antisémitisme alter-mondialisé, l'ethnisation du conflit en France en poussait beaucoup à se demander s'il n'était pas venu le temps de quitter la France.
C'est dans un climat très tendu que nous avons commencé avec Proche-Orient.info le 13 mai 2002. Mais l'accueil fut tellement formidable que nous avons eu le sentiment d'apporter une bulle d'oxygène.
Et maintenant l'arrêt brutal de mon journal me laisse le souffle coupé. Un peu groggy, me revient ce souvenir d'Istanbul, la dissolution d'une rédaction... Et je me dis qu'une fois de plus nous est enlevé le moyen de dire, d'expliquer. En bon oriental, puis-je seulement dire « c'est le destin »?
Difficile d'accepter la fin de cette effervescence que nous avons partagée jour et nuit avec nos amis de la rédaction : Zaher, Chawki, Alexandre, Mickaël, Élisabeth, Nicole, Marwan et les autres avec qui nous avons foncés à 200 à l'heure.
Difficile de penser que l'on va rester les bras croisés face à ce Moyen-Orient en plein mutation. Ne pas pouvoir donner les détails du retrait de Gaza, expliquer que ce n'est pas comme un jeu de Monopoly, raconter toutes les souffrances derrière. Maintenant nous sommes face à une porte vitrée qui nous claque au nez.
DANIEL HAÏK
Rédacteur en chef de la revue de presse israélienne
Jeudi 30 juin. 15 heures.
La radio israélienne vient d'annoncer le bouclage immédiat de la bande de Gaza. Comme à de multiples reprises au cours des trois dernières années, le premier réflexe, automatique, a été de composer le numéro de la rédaction de POI, rue de Ponthieu, pour fournir au plus vite l'information à Elisabeth, Nicole ou Alex.
Malheureusement hier, ce réflexe a vite été contenu.
Car, désormais, Proche-orient.info c'est fini. À trois semaines de la visite tant attendue de Sharon à Paris, à six semaines du début de l'évacuation du Goush Katif, l'aventure s'est terminée, soudainement, brutalement. Alors, avant que le rideau ne tombe sur cette expérience, voici à brûle-pourpoint quelques réflexions qui laisseront peut-être trahir aussi des sentiments personnels sincères.
POI a été pour moi un phare, une lueur d'espoir et d'intégrité professionnelle dans un océan médiatique qui s'est acharné, au cours des quatre dernières années d'Intifada, à biaiser l'information en provenance d'Israël. Alors que les rédactions françaises se déchaînaient contre Sharon et prenaient fait et cause pour la cause palestinienne, Proche Orient.info a délibérément choisi, pour informer, d'emprunter la voie plus complexe, plus profonde mais ô combien plus honnête de la nuance. Cette nuance, clé indispensable de la compréhension du conflit proche-oriental, qui permet à la fois de cautionner certains aspects de la politique d'Ariel Sharon ou d'Abou Maazen, tout en en critiquant d'autres, cette nuance, parfois mal comprise, qui consiste à cautionner la lutte anti-terroriste menée par Israël tout en s'élevant contre certaines bavures qui en découlent. Récemment, l'un de ces experts en critiques gratuites, m'a abordé : « POI, c'est sympa mais ça veut faire plaisir à tout l e monde », m'a-t-il dit.
Erreur, POI n'a voulu faire plaisir à personne. POI a voulu informer et expliquer que ceux qui perçoivent la réalité proche-orientale en termes absolus d'occupant/occupé, et de tout blanc/tout noir sont dans l'erreur, ou se contentent d'une solution de facilité. POI s'adressait donc aux gens de bonne volonté (d'où peut-être l'explication à son arrêt prématuré), ceux qui se préoccupent réellement de l'avenir du Proche-Orient et qui auraient tendance à s'égarer parfois dans le labyrinthe de la paix.
Ouvrir de nouvelles fenêtres d'information, étudier de nouveaux angles, scruter de nouveaux horizons, faire entendre de nouvelles voix. Bref, faire tout simplement, très consciencieusement, très honnêtement et sans la moindre censure mon boulot de journaliste tel que j'ose le concevoir : telle était, à mon humble avis, la mission de POI. Et c'est probablement pour cela que je m'y suis senti si bien !
POI a eu le mérite de susciter d'importants débats et de soulever de sérieux dossiers.
Sans POI, sans les éditos, les analyses, les commentaires, les dossiers, les revues de presse (près de 800 en trois ans, pour la seule presse israélienne !), la presse française de ces trois dernières années aurait sombré dans la dangereuse pensée unique, à propos du Proche-Orient.
Plus personnellement encore, POI aura été pour moi une drogue inoffensive, une marijuana de l'Internet à laquelle j'avoue avoir été accro, du matin au soir. Et puis, il faut probablement être quelque peu « shooté » et maso pour se lever, presque chaque matin depuis trois ans (800 revues, 10.000.000 de signes !), avec le chant du coq pour commencer à éplucher les diverses éditions de la presse israélienne .Et pour en redemander !
Pour moi, POI aura été une extraordinaire école : « J'ai appris de chacun de mes maîtres », dit l'une des célèbres maximes des Pères du judaïsme. Alors, oui, je l'avoue assez fièrement : « J'ai beaucoup appris de cette grande dame du journalisme qu'est Elisabeth Schemla. J'ai appris de son courage à défendre ses convictions et de son engagement aux côtés des causes justes. J'ai appris de son impressionnante compréhension du conflit proche-oriental, de son sens inné de l'analyse politique. J'ai appris de son intégrité, de son exigence professionnelle. J'ai appris de ses coups de gueule et de ses mots gentils, de sa tolérance et de ses critiques savamment ciblées.
Mais cette école n'aurait jamais pu fonctionner sans le savoir-faire, la sagesse et la pondération de Nicole Leibowitz. Même l'alchimiste le plus fou n'aurait pu imaginer de relation aussi ouverte, aussi tolérante, entre cette pasionaria de la laïcité en France et le journaliste israélien religieux que je suis !
Dommage, chères Elisabeth et Nicole, que le paysage médiatique français (et même israélien) ne compte pas plus de gens comme vous pour redorer le blason terni de notre profession.
Avec le recul que l'on prend à l'heure des bilans, je l'avoue : POI n'aura pas été un « boulot de plus » mais plutôt une famille, petite, compacte, efficace (un salut tout particulier à Mickaël et Alexandre), déterminée et surtout soudée autour d'Elisabeth et de Nicole. Une famille à laquelle je suis fier d'avoir appartenu, qui conserve toute mon affection et que je ne quitte pas .
Aujourd'hui, le phare de Proche-Orient.info s'éteint, mais la lueur d'espoir demeure, espoir de nous retrouver, un jour proche pour relever un nouveau défi dans le monde si turbulent de la presse, et pour reprendre une nouvelle aventure d'information aussi exaltante que celle qui prend aujourd'hui fin.
ALEXANDRE SULZER
Responsable de la colonne « Actu »
Il y a les gens pressés, les fainéants, les fous d'actu Pour tous ceux-là, Proche-Orient.info avait concocté la colonne d'actu : une sélection de dépêches pertinentes mêlées au meilleur de la presse française, francophone, israélienne et arabe. Et le Monsieur actu, qui avait pour mission de la mettre en musique, c'était moi.
Pas mal comme première expérience pour un jeune émoulu d'école de journalisme et passionné de politique comme moi. Avoir la chance de suivre au jour le jour, heure par heure, les événements du Proche-Orient, du monde arabo-musulman et les tensions qui en découlent dans le monde entier.
Alors bien sûr, au début, style AFP oblige, les dépêches présentent quelques répétitions entre le 1er lead, le 2ème et le 3ème. Peu habitué à internet, je n'ai pas encore le réflexe de faire des liens et de donner ainsi une intelligence supplémentaire à l'information.
Puis, au fur et à mesure, je me rappelle que Marwan Barghouti s'écrit sans "h" entre le "t" et le "i", ou encore que Nathan Charansky n'a pas besoin de "t" devant le "c". Me voilà déjà épargné de quelques e-mails d'internautes scandalisés.
Ma titraille devient plus informative et accrocheuse, au détriment parfois, il est vrai, de l'harmonie de la maquette. Je ne manque plus de faire des liens et renvoyer l'internaute puiser dans l'exceptionnelle base de données et d'informations spécialisées que représentent les 42.000 articles de Proche-Orient.info.
Je me familiarise davantage avec des sujets complexes et devient expert, pour ainsi dire, de nouveaux champs d'investigation journalistique tels que l'engagement de Madonna pour la kabbale ou encore le festival du couscous en Algérie.
Enfin, je m'habitue aux forts caractères d'Elisabeth et de Nicole et épouse leur rigueur et leur haut niveau d'exigence.
À l'heure donc où Proche-Orient.info ferme ses portes, un an jour pour jour après que j'y suis entré, j'ai gagné en maturité. Je me suis efforcé, au cours de ces mois intenses, d'être à la hauteur du grand défi que s'était imposé toute notre petite équipe avec les moyens du bord : délivrer une information de qualité, rigoureuse, experte qui fasse référence ; la vulgariser sans la déformer ; enfin et surtout, porter à bout de bras un projet universaliste et républicain sans complaisance de dénonciation des extrêmes, qui ne soit pas otage de l'air du temps et qui, parallèlement, rejette toute vision communautariste, haineuse et globalisante des groupes humains.
Et si ce n'est pas sans émotion que je vois le journal fermer, c'est avec sincérité que je remercie toute l'équipe et les lecteurs fidèles pour cette rare aventure humaine et professionnelle.
MARC TOBIASS
Journaliste
Il n'y a pas de bonne attitude devant la mort, du moins pas de posture affectée, surtout si l'on est vraiment concerné. Il n'y a pas non plus de position délibérée. Pas le temps de prendre de distance, pas le temps d'y penser ; car elle est déjà là, la traîtresse, alors que je ne l'attendais pas. La mort nous prend par surprise. On ne peut savoir d'avance comment on y fera face avant qu'elle ne se présente, et quand elle est déjà là, il est déjà trop tard pour la considérer comme objet de la pensée. Bien que présente, elle reste insaisissable. L'indicible, par excellence. Alors on réagit comme l'on peut. Par pudeur, épargnons-nous le catalogue des réactions possibles. Nous avons tous été confrontés à la mort. Chacun perçoit (confusément?) au fond de lui-même ce qu'il ressent.
La mort de Proche-Orient ne figurait pas sur mon agenda. Je ne pensais pas devoir un jour tenir la rubrique nécrologique, et encore moins la mienne. Constat étonnant ? Un pro de l'info devrait avoir plus de distance ? C'est vrai, généralement. Je le dis pourtant, comme je le ressens, puisque je ne suis plus ici dans l'ordre de l'analyse, de la pensée, de la fameuse rationalité discursive.
Pour Élisabeth et Nicole, je ne faisais pas qu'écrire des papiers. L'information, bien sûr, le respect de toute une déontologie, évidemment ; mais aussi le sentiment poignant de participer à une aventure. L'aventure de la presse dans toute la noblesse du terme. Une aventure aussi au goût de liberté parce que, pour la première fois, on ne me demandait pas de restituer une image conforme aux préjugés d'une rédaction qui vit à l'étranger. Il y avait un véritable désir de savoir, de tenter de dire ce qui est, de rendre compte de la réalité avec probité, sans se laisser corrompre par la gerbe du post-modernisme, où l'on cherche d'abord à sonder ce que le public voudrait entendre avant d'oser dire quoi que ce soit.
Il n'y a pas vraiment de mots pour dire adieu. Le silence s'épaissit
PASCALE ZONSZAIN
Journaliste
Les déchirements de la société israélienne, le retrait des Territoires, les islamistes qui grignotent les valeurs de la République française, les délires d'un antisémitisme médiéval qui se réveillent en Russie ou en Algérie, les interrogations sur l'avenir du Liban, ils étaient nombreux les sujets dont nous voulions vous parler cet été. Tous ces sujets que vous retrouverez bien sûr dans les autres médias, mais sur lesquels nous voulions faire entendre notre voix.
Une autre voix et un autre regard. Ceux de professionnels qui ont voulu vous donner les clés pour comprendre, les outils pour analyser, les cartes pour déjouer les pièges de la bien-pensance et du confort trompeur du politiquement correct. De jour comme de nuit, au delà de la fatigue, au delà des doutes, nous sommes restés sur le pont, parce que nous considérions que c'était notre devoir. Notre devoir de journaliste de rapporter l'information et surtout la vérité. Nous avons été qualifiés de média communautaire, d'officine sioniste, de moralisateurs de café du commerce, de traitres à Israël. Des attaques sur tous les fronts qui nous blessaient tout en nous donnant la preuve que nous allions dans la bonne direction. Parce que toutes ces critiques voulaient dire que nous frappions au coeur de la cible.
Un travail que nous avions entrepris avec enthousiasme il y a tout juste trois ans, au plus fort du conflit israélo-palestinien, tandis qu'en Europe la haine anti-juive relevait la tête comme jamais elle ne l'avait fait depuis la guerre et que les fondamentalistes musulmans lançaient leur offensive tous azimuts contre la démocratie. Juifs, chrétiens, Arabes, Français, Israéliens nous ne formions qu'une seule équipe, avec en commun le même souci de rappeler que la raison devait garder droit de cité. Une aventure suffisamment folle pour nous convaincre d'y croire envers et contre tout.











