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"Le Monde" boit du petit lait en servant une soupe nauséabonde, L. Messika
Dans un article paru en ligne (édition 04.02.03 12h50) [1], Le Monde boit du petit lait en offrant, dans ses colonnes, une publicité gratuite à la nouvelle boisson qui fait Boum.La différence entre Coca et Mecca [2], nous explique Le Monde, est dans la répartition des profits. «Chez Mecca, c'est écrit sur l'étiquette, et une "Fondation Mecca Cola" qui détient un cinquième du capital "le garantit". Parole de Tawfik Mathlouthi, 10% iront à des oeuvres caritatives européennes, "dont celle de l'abbé Pierre", précise-t-il, et dix autres pour cent seront réservés à des oeuvres charitables qui aident l'enfance palestinienne.»
«Qui ne souscrirait à une consommation plus "éthique"?» demande le quotidien du soir, apparemment sans sourire, ou alors c’est de l’humour à un énième degré, imperceptible pour l’internaute moyen.
«En ces temps d'antiaméricanisme virulent dans les pays musulmans, où l'on regarde chaque soir avec rage et mauvaise conscience les "frères palestiniens" combattre et se faire tuer chez eux par l'armée et les colons d'Israël avec l'apparent assentiment et les armes de l'Amérique, le boycottage des produits made in USA est un phénomène en pleine ascension.»
Le clou étant bien enfoncé, le quotidien français, représentatif du journalisme objectif de gauche et antiraciste, explique calmement à ses lecteurs que l’armée et les colons d’Israël assassinent, avec un sang-froid tout colonial, des pauvres colonisés dont l’unique tort est d’être paisiblement installés chez eux.
D’ailleurs, le seul terme entre guillemets et en italique est "frères palestiniens". Il ne s’agirait pas qu’il y ait ambiguïté : Le Monde se démarque de cette partie du discours, il n’a pas de frères palestiniens, il n’a que des clients. Pour le reste, pas de guillemets, pas d’italique, il assume.
"Tout commence en mai dernier", se souvient le créateur de la boisson que l’on boit quand on boycotte les produits juifs en France. "A la suite du massacre de Jénine en Palestine occupée", plus précisément.
Ce n’est pas à d’éminents intellectuels comme les journalistes du plus prestigieux quotidien français que l’on va expliquer l’importance des choix sémantiques.
Oncques point nenni, ils savent, et s’ils mettent entre guillemets «le massacre de Jénine», c’est qu’il n’est plus possible de faire semblant d’y croire après que les deux parties en présence (je parle des Israéliens et des Palestiniens, pas des observateurs des ONG et des journalistes) se soient mis d’accord sur le nombre des victimes de part et d’autre, soit 23 Israéliens et 54 Palestiniens.
Pourquoi alors ne pas parler de «la bataille de Jénine» ?
Oui, pourquoi, M. Patrice Claude, je vous pose la question.
On pourrait imaginer (si l’on arrivait de la planète Mars, où l’on aurait passé les deux dernières années sans contact avec la Terre) que la raison en est… la raison : M. Claude, conscient d’écrire pour une élite bien informée, pourrait estimer que celle-ci rétablira d’elle-même le terme idoine. Dans cette perspective, l’outrance et la ringardise de M. Tawfik Mathlouthi, en retard d’un bon wagon de propagande, devraient le ridiculiser inéluctablement aux yeux du lectorat mondial.
Mais si c’était le cas, pourquoi marquer une aussi évidente sympathie pour «la bonne bouille ronde, les lunettes cerclées et la barbe taillée au cordeau» d’icelui ?
Voilà un homme qui énonce sans ciller une énormité, dont même Le Monde, au bout de plusieurs jours d’hystérie journalistique, en mai dernier, a dû se démarquer, après avoir vu le grandiose Jéningrad tourner au minable Jenisoara, et Monsieur Claude, par délicatesse vis-à-vis de son interlocuteur, pour ne pas lui faire honte, détourne pudiquement le regard et se contente d’ajouter guillemets et italiques au propos, avant de passer à autre chose.
Non, d’ailleurs à la même chose : la Palestine occupée bénéficie du même traitement graphique.
A la suite d’attentats qui ont ensanglanté leur pays, les Israéliens font un raid sur la ville dont sont originaires les terroristes, et Le Monde appelle ça «occuper leur pays».
Si la police française faisait de même dans une cité de banlieue pour arrêter des caïds ou des dealers (une hypothèse tout à fait ridicule, j’en conviens, en France il y a des «cités de non droit» homologuées, où l’on se garderait bien d’aller pointer son képi), Le Monde considérerait-il que la police occupe un territoire ?
De plus, l’hypothèse de l’estime de Monsieur Claude pour la rationalité de son lectorat ne tient pas la route : si c’était le cas, irait-il se vanter de ce que son quotidien, à l’instar du New York Times, de la Stampa et des principaux journaux du Golfe, offre à Mecca Cola et à son inventeur «un budget publicitaire de rêve, entièrement gracieux» ?
Moins important, certes, que celui qu’il accorde à «Radio Méditerranée, une petite station "beur" qu'il a fondée et dirige depuis 1992 (en FM, 88,6 MHz)» et sur laquelle on entend, plusieurs fois par jour, des appels au meurtre des juifs – de France, ceux-là, puisque la FM n’émet que localement.
Oui, bon, si on se met à considérer des rengaines exotiques comme de l’antisémitisme sous prétexte qu’on explique textuellement que tuer des juifs est une bonne action qui sera comptabilisée à l’entrée du Paradis, on est soi-même extrêmement ringard… Ou juif… Quelle horreur !
Un soupçon justifié, ma foi, car ce pauvre Tawfik Mathlouthi est empêché de réaliser son rêve bien innocent, qui serait d’ajouter l’image aux bénins propos tenus sur radio Méditerranée. Sa Télé-Liberté, une Al Jazira européenne et trilingue (arabe, français et anglais) lui est irréalisable "parce qu'il est impossible de le faire en France, où les esprits décideurs sont trop liés au sionisme".
Vous avez remarqué les italiques et les guillemets, hein ?
Au Monde, où se formatent les esprits des décideurs, on n’accrédite pas cette thèse. Au Monde, il n’y a pas de juifs, ou alors des «bons juifs». Mais non, les bons juifs ne sont pas des juifs morts, où allez-vous chercher des choses pareilles ! Les bons juifs sont ceux qui sont antisionistes, et qui trouvent normal qu’on tue les Israéliens. D’ailleurs, tous les Israéliens sont des colons. Et au Monde[i/], on donne volontiers la parole aux bons-juifs-antisionistes.
«Ah, le sionisme !», renchérit Le Monde (pas Tawfik Mathlouthi, Le Monde). «L'idéologie politique qui a créé Israël en Palestine en 1948 et dont se réclame toujours Ariel Sharon pour occuper la plus grande partie du dernier quart des territoires mandataires, en principe réservés aux trois millions de Palestiniens».
Etrange formulation car Israël occupe bien le dernier quart de la Palestine mandataire dont la totalité devait constituer le Foyer National Juif. Et pourtant, quand on lit cette phrase, on comprend bien qu’Israël n’est pas la victime, mais l’agresseur. Or quid des trois-quarts restants, dont cette formulation laisse à penser qu’elle a déjà été annexée par Israël ?
Il n’a pas accès aux archives de son propre journal, Monsieur Claude ? Il y trouverait pourtant des choses très intéressantes.
Sur le territoire que la SDN avait confié à la Grande-Bretagne, en 1922, pour y établir un Foyer National Juif, cette dernière en a offert au papa de Hussein 75% (97 740 km2), en juillet 1922, et a officialisé la chose accordant son indépendance à cette région administrative, en 1946, sous le nom de Jordanie. C’est sur le quart restant (20 770 km2) qu’Israël et les Territoires de l’Autorité Palestinienne doivent aujourd’hui s’entendre pour une nouvelle partition.
Alors il y a plusieurs solutions :
- Soit Monsieur Claude ignore tout de l’histoire, et, dans ce cas, comment peut-il être une des SSSSignatures d’un journal qui se prétend d’informations ?
- Soit il ne sait pas compter, s’il pense que 20 770 est égal aux trois quarts de 118 720 et dans ce cas pourquoi n’a-t-on pas mis en place, au Monde, un «vérificateur des chiffres pour les articles écrits par des rédacteurs qui ne comptent que sur leurs doigts» ?
- Soit, encore, cette impensable hypothèse : Le Monde reprendrait sciemment une formulation de nature à induire ses lecteurs en erreur à propos de la réalité historique ?
- Vade Retro Satanas, vite, ma gousse d’ail, mon crucifix, imaginer Le Monde en train de propager des mensonges ? Calomnie, hérésie, crime de lèse-presse, paranoïa judaïque !!!
- Oui, mais enfin, Le Monde a bien écrit ça ?
- Ma petite dame, vous prenez le problème à l’envers : Le Monde n’a pas à écrire la vérité, puisque la Vérité est ce qui est écrit dans Le Monde ! Si la réalité veut être vraie, elle n’a qu’à se conformer à ce qui est écrit dans Le Monde, c’est quand même pas compliqué !
D’ailleurs on peut le vérifier : quand Le Monde reprend un propos qu’il ne cautionne pas parce qu’il n’est pas entièrement vrai (ou qu’il pourrait lui valoir un procès), il le met entre guillemets. Regardez : "le sionisme est une idéologie raciste anti-arabe" [affirmation de Tawfik Mathlouthi, dans l’avant-dernier alinéa de l’article du Monde, NDLR de reinfo]. Et s’il n’y croit vraiment pas, il vous explique en quoi c’est faux. Regardez : ………………….. [pas la moindre explication dans l’alinéa concerné, NDLR de reinfo].
Exégèse réalisée, avec une pince à linge sur le nez, par Liliane Messika, écrivain.
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[1] "Les combats de Mecca Cola", article paru dans l’édition du 5 février 2003.
[2] Sur cette boisson, voir : Mecca Cola, Buvez engagé! "L'économie au service de l'Idéologie".
[Signalons qu'une initiative de boycott se fait jour sur le net. Nous n'en connaissons pas les initiateurs, et ne pouvons donc nous en porter garants. Voir: meccacola.free.fr/]











