Je sais des rêves qui ne reviendront plus
A l'heure fugitive où les visions passent,
Les enfants comme les vieillards
pensent à leur passé pour que rien ne s'efface.
Le texte suivant est extrait de : Le Mime Marcel Marceau, entretien et regards avec Valérie Bochenek - Somogy ed. 1996
Marcel Marceau nous a quittés le samedi 22 septembre 2007.
Interview
Vous, vous avez décidé de devenir "mime ou rien" à I'âge de vingt ans ?
J'adopte, sans le savoir, le mime dès mon enfance, la peinture, à dix-huit ans, et l'école du théâtre, à vingt ans, lors de mon arrivée à Paris, parce qu'à Limoges j'étais traqué par la Gestapo...
Vous entrez aux Arts décoratifs de Limoges avant d'intégrer la Résistance.
Tout cela s'est passé pendant mes études aux Arts décoratifs de Limoges. Il y avait la résistance secrète dans les villes et les maquis à la campagne. De temps à autre, nous étions envoyés en mission. J'étais en train de terminer les Arts décoratifs avec le prix du legs Masson en céramique, le premier prix d'émail, de portrait. Je suivais également des cours de déclamation au Conservatoire d'art dramatique, avec, comme professeur de diction, Jean Dorsannes, un ancien comédien du Théâtre du Gymnase à Paris.
Ce sont deux talents que vous allez mettre au service de la Résistance .
Une partie de mon travail consistait à faire traverser la frontière à de jeunes enfants juifs. Nous étions déguisés en boys scouts. A la moindre erreur, nous pouvions être pris. On ne pensait pas à cela. On était préparé à vivre, et non à être torturé. Grâce à mes dons en dessin, je contrefaisais, avec un crayon correcteur, des cartes d'alimentation pour les Français qui devaient être envoyés au Service de travail obligatoire en Allemagne : on changeait les dates pour le Service de travail obligatoire que les Allemands avaient décrété. Et, avec un des crayons de couleur de pastel rose, on imitait la couleur naturelle de la carte d'alimentation. On fabriquait également des fausses cartes d'identité.
Vous avez eu vous-même recours à l'une de ces cartes.
Notre nom était apparu sur la liste des hommes recherchés par le quartier général de la Gestapo, notre père venait d'être déporté. Nous n'étions plus en sécurité à Limoges. Mon frère Simon était devenu le lieutenant Alain. II jouait un rôle très important dans un réseau de résistance et m'a procuré de faux papiers. Le problème du nom se posait : lequel choisir ? Je lui ai dit qu'il en fallait un bon, car il y avait de bonnes et de mauvaises cartes. Des enquêtes étaient effectuées au sein des mairies pour connaître leur validité.
Et Marcel Marceau est né. Comment s'est fait ce choix ?
Je me souvenais d'une phrase de Victor Hugo parlant des généraux des ca
mpagnes napoléoniennes d'Italie : "Hoche sur l'Adige, Marceau sur le Rhin." Comme j'étais né dans le Bas-Rhin, j'ai décidé de m'appeler Marcel Marceau.
Pourquoi avez-vous gardé ce nom d'emprunt ?
En souvenir de la Résistance, qui est toujours en moi lorsque j'évoque tous ceux qui ont disparu, tous ceux qui ont été torturés et fusillés, pour que notre monde reste libre et juste.
Marcel Mangel vient de disparaître pour devenir Marcel Marceau. Votre père est capturé par la Gestapo en 1944 et envoyé dans le camp d'Auschwitz. Il meurt à quarante-neuf ans, sans que vous ayez pu le revoir. De Limoges, vous partez pour Paris, où vous êtes caché par votre cousin, Georges Loinger.
Georges Loinger est un ami et un frère pour moi. Il avait remarqué mes dons pour le théâtre pendant les colonies d'été de ma tante, et m'a trouvé une place de moniteur d'art dramatique dans une maison d'enfants à Sèvres. Georges était professeur de gymnastique et un athlète qui pratiquait les courses de fond, avant de devenir, plus tard, directeur de la compagnie de navigation israélienne Zim. Il était un membre actif et important de la Résistance, avec sa femme Flore
Quelles étaient les particularités de la maison d'enfants à Sèvres ?
Elle abritait une centaine d'enfants chrétiens et juifs entre cinq et quinze ans, alors qu'il s'agissait du service social du maréchal Pétain. Ce centre recueillait les enfants en difficulté socialement, ou de parents divorcés. La directrice était une femme héroïque, madame Haguenauer, que nous surnommions "Goéland". Elle et son mari 'Pingouin' abritaient clandestinement les enfants persécutés.
L'histoire d'Au revoir les enfants, de Louis Malle, est donc un peu la vôtre ?
Son film m'a bouleversé. Il suffisait d'une dénonciation et ces enfants n'existaient plus, Marcel Marceau non plus.
Vous décidez parallèlement d'auditionner pour entrer au cours Charles Dullin, au Théâtre Sarah-Bernhardt, rebaptisé Théâtre de la Cité par les Allemands, car la célébre tragédienne était une juive française. Vous vouliez être comédien ?
J'avais admiré Jean-Louis Barrault dès mon enfance, dans des films comme "Le Puritain", "Drôle de drame" et "La Symphonie fantastique", où il jouait Berlioz. Le film "Les Enfants du Paradis" n'était pas encore sorti. Je voulais suivre des cours chez le maître qui l'avait formé. L'école de Charles Dullin jouissait d'une grande réputation.
Quelle scène d'entrée avez-vous présentée ?
J'ai été reçu avec "Smerdiakov", tiré des Frères Karamazov, de Dostoïevski, et j'ai accédé tout de suite au cours supérieur. Je suis sorti parmi les premiers, trois ans plus tard, avec Sosie, dans "Amphitryon", de Molière, ce qui est étonnant pour un futur mime qui cessera de parler en scène pendant cinquante ans.
Quels étaient les membres du jury ?
En plus de Dullin et des professeurs de l'école, il y avait Madeleine Renaud, Pierre Renoir et A. M. Julien. Ce dernier était un excellent comédien, qui joua le serviteur Mosca dans "Volpone", mis en scène et joué par Charles Dullin. A. M. Jullien deviendra directeur de l'Opéra-Garnier dans les années 60.
Vous entrez chez Charles Dullin pour devenir comédien et vous faites la connaissance d'un personnage hors du commun, un diseur remarquable de Victor Hugo, de Jacques Prévert et, en plus, un comédien du Théâtre de l'Atelier de Charles Dullin en 1924-1925. Il était, avec Charles Dullin, élève de Jacques Copeau. Il s'appelle Etienne Decroux. Il enseigne l'expression corporelle et vous découvrez qu'il a également été le maître de mime de Jean-Louis Barrault. Comment s'est passé ce premier contact?
Je lui ai présenté la pantomime "L'Assassin", il m'a ensuite demandé mon nom. "Marcel Marceau", lui ai-je répondu. Et il s'est exclamé d'une voix grave: "Oh ! c'est un beau nom, un nom de général de la Révolution!" Il n'avait pas mieux dit. Il disait fièrement : "Mon fils s'appelle Maximilien" ; il pensait à Robespierre.
Que racontait L'Assassin, que vous lui avez présenté le 13 avril 1944 ?
C'est l'histoire d'un homme qui monte un escalier, un peu comme Raskolnikov qui se rend chez la vieille avare, Frozine, pour la tuer et se prouver qu'il est capable de commettre un crime parfait, au-dessus de tout soupçon. (Marcel Marceau sourit.) Evidemment, l'assassin sera arrêté par la police.
Que représentait L'Assassin pour vous ?
Les nazis qui occupaient la France
Vous devenez, dix ans après Jean-Louis Barrault, le deuxième disciple d'Etienne Decroux.
Etienne Decroux avait développé, avec Jean-Louis Barrault, les premiers rudiments corporels qu'il appellera la statuaire mobile. En 1944, je présentais Eliane Guyon à Etienne Decroux, et je jurais fidélité au maître. J'avais connu Eliane Guyon à la maison de Sèvres. Elle était monitrice et professeur de dessin et nous donnions des pantomimes pour les enfants, des extraits de "Peer Gynt", un adolescent qui préférait rêver dans les forêts au milieu des trolls, plutôt que d'aller à l'école. Un jour, en revenant de la forêt, il trouve sa mère mourante et lui promet de l'emmener au Paradis avec deux rennes invisibles, et il mime avec elle la montée au ciel. Ce passage musical dans l'opéra de Grieg s'intitule : "La Mort d'Aase". J'avais également inventé un personnage que j'appelais "le sauvage" et Eliane Guyon était "la bergère". Toutes les semaines, nous donnions une suite à ces pantomimes.
Une précision importante : Jean-Louis Barrault, dans Réflexions sur Ie théâtre, nous parle de la création de la marche sur place avec son maître: "A tour de rôle, l'un exécutait devant l'autre, qui critiquait. Nous nous complétions assez. Decroux, par son sens analytique même et une intelligence créatrice exceptionnelle, savait fixer les variations improvisées que j'exécutais plus spontanément. Nous mîmes trois semaines à mettre au point la seule marche, dite sur place ".
C'est exact et cela me rappelle une anecdote: Christophe Colomb entre dans une taverne en Italie et voit des buveurs qui essayent de faire tenir un uf dur en équilibre, bien entendu en vain.
Christophe Colomb s'approche, prend l'uf et avec un doigt tapote [en fait, écrase] le sommet de la coquille, et l'uf tient. Tous les buveurs se mettent à rire en disant : "Ce n'est pas difficile !" Christophe Colomb leur répond: "Peut-être, mais vous ne l'avez pas trouvé." La marche sur place semble simple aujourd'hui, mais il fallait la créer. Decroux était un grammairien. Son enseignement reposait sur l'essence même du mime: l'art du contrepoids, l'art de l'adaptation avec les éléments, l'art du tronc, les marches, les positions de mains, c'était lui. Je lui avais également présenté l'histoire d'un conspirateur japonais, une pantomime dans laquelle je jouais trois personnages, avec une marche qu'il a repris par la suite. C'était en novembre 1944. II faisait très froid et la salle n'était pas chauffée. J'étais presque nu devant des gens chaudement habillés, des gens avec lesquels Decroux faisait du cinéma, les frères Prévert, Marcel Carné, le réalisateur des Enfants du Paradis.
Vidéo de Marcel Marceau à Sèvres en 1959
(il est nécessaire de disposer d'une connexion à haut débit)
(vidéo en quicktime de 4 minutes 14 secondes, soit 4,9 Mo)
© La maison de Sèvres
[Information aimablement communiquée par M.-L. Lévy.]
Mis en ligne le 25 septembre 2007, par M.











