10/11/06
Libre opinion mise en ligne sur le site du Figaro.
10 novembre 2006
Barnier et Sylvan Shalom, alors ministre des AE d'Israël (2004).
("Je vous serre la main, de la droite, mais je vous tiens en joue, de la gauche".)
«C'est, pour les États-Unis, le moment ou jamais de faire pression sur Israël. La situation explosive de la région l'exige». (Barnier, dans Le Figaro du 11 novembre).
La victoire des démocrates aux élections de mi-mandat [est] non seulement l'occasion, mais [constitue], [pour] George Bush, aussi [une] obligation de redéfinir la politique américaine au Proche et au Moyen-Orient, particulièrement en Irak et en Israël-Palestine. Cette redéfinition nous concerne également au plus haut point, car il s'agit [de] rien moins que de la paix du monde.
De retour de Beyrouth, où je me rends régulièrement, je suis alarmé, comme je ne l'ai encore jamais été, par la situation qui règne dans la région. Une situation qui, si l'on n'y porte remède de toute urgence, réunit tous les ingrédients d'une conflagration générale. Au Liban, mes amis redoutent une guerre civile, qu'ils n'ont, hélas, que trop connue.
C'est le triste résultat de l'action inconsidérée d'Israël au pays du Cèdre, qui, loin d'avoir « éradiqué », cet été, le Hezbollah, comme il s'en était fixé le but, a renforcé ses positions [celles du Hezbollah] et [a] rendu [ce mouvement] encore plus vindicatif que par le passé. Le « parti de Dieu » et ses alliés exigent, en effet, un changement de gouvernement et une minorité de blocage, qui leur permettraient de dicter leur politique au reste du pays. Faute de quoi, Hassan Nasrallah, le leader chiite, adulé aujourd'hui dans toutes les capitales arabes et en Iran, prévient que ses militants descendront dans la rue. On sait ce que cela peut représenter comme risque de chaos.
Parallèlement, l'État hébreu, déstabilisé par ce qu'il faut bien appeler son échec au Liban, s'enfonce dans une répression de plus en plus violente à l'encontre des Palestiniens. Le temps semble loin du désengagement de Gaza voulu par Ariel Sharon, et les perspectives de paix, si ténues qu'elles aient été, s'éloignent sans cesse. L'horrible raid sur Beit Hanoun, comme tous ceux qui l'ont précédé, a produit de nouvelles haines, et donné l'occasion au Hamas de radicaliser encore ses positions. Il menace de recourir à nouveau aux attentats-suicide. La confrontation sanglante va donc continuer, en ôtant aux modérés tout argument pour trouver les voies d'une négociation. Je pense, en particulier, au président palestinien, Mahmoud Abbas, et à de nombreuses forces politiques en Israël même.
En Irak, l'enlisement américain et les dissensions au sein même du pouvoir irakien aujourd'hui en place - les sunnites menacent de se retirer du gouvernement - aboutissent à un bain de sang quotidien, sans qu'aucune perspective de sortie de crise ne se dessine. La condamnation à mort de Saddam Hussein a encore creusé le fossé entre les sunnites et les autres communautés. Les assassinats sur des bases confessionnelles sont quotidiens. Le pays n'est plus « au bord » de la guerre civile, il faut avoir l'honnêteté de dire qu'il la vit quotidiennement.
En Iran, les négociations autour du nucléaire sont au point mort, malgré les efforts des Européens, et de Javier Solana en particulier. Téhéran pense être à l'abri de tout risque de représailles s'il persiste dans sa volonté de défier la communauté internationale. Son assurance a été encore renforcée par la « victoire » sur Tsahal de son allié au Liban. Et il ne se passe pas de semaine [
] que son président [ne] réclame la destruction d'Israël.
L'Afghanistan, lui-même, enfin, menace de s'embraser à nouveau. Désormais, comme on pouvait s'y attendre, tous les [signaux] sont au rouge au Proche et au Moyen-Orient. La situation ne peut qu'empirer, les heurts se multiplier, les morts s'accumuler. L'heure n'est plus aux atermoiements. Une initiative nouvelle et forte est nécessaire pour éviter le pire. L'Union européenne ne peut pas demeurer les bras croisés. Elle doit proposer et exiger maintenant la création de l'État palestinien.
Un État aux frontières protégées par une force d'interposition semblable à la Finul II, qui aura également la charge de garantir la sécurité d'Israël. L'Union doit, par ailleurs, confirmer qu'elle est prête à participer massivement au financement de la construction de cet État qui ne dispose plus des infrastructures nécessaires à son existence. Des plans existent pour parvenir à la cohabitation de ces deux États - Israël et [la] Palestine. On [sait] aussi, depuis Oslo, ce que doivent être les paramètres et les frontières d'un nouvel État palestinien viable.
Après la victoire des démocrates, cest [l'occasion] [
] pour les Américains, de changer de politique. Les États-Unis doivent être, avec l'Europe, les artisans de ce nouvel engagement. Maintenant. Je suis sûr que la Russie et les pays arabes accompagneront cette démarche. C'est, pour les Etats-Unis, le moment ou jamais de faire pression sur Israël pour qu'il accepte la création de cet État palestinien. Il y va simplement de la sécurité durable d'Israël, [sur] laquelle nous ne transigerons pas. La situation explosive de la région l'exige, tout comme l'impasse dans laquelle s'est mis Tel-Aviv. Les États-Unis retrouveront ainsi le pouvoir de médiation qu'ils ont perdu et dont tout le monde a besoin. Ils feront « bouger les lignes », et retrouveront un espace de crédibilité. C'est à ce prix seulement qu'ils pourront envisager de réussir leur sortie d'Irak, souci numéro un de l'opinion américaine, mais aussi du reste du monde. C'est donc à une réévaluation de la politique américaine en Israël et en Palestine que j'[
]appelle, en même temps qu'à une intervention vigoureuse de l'Europe. Il faut, en effet, créer un nouveau climat, propice à la paix entre Israéliens et Palestiniens. C'est la condition de base d'une paix générale dans la région. Et au-delà.
© Michel Barnier *
* Ancien ministre des Affaires étrangères, président de Nouvelle République (www.nouvellerepublique.com).
Mis en ligne le 10 novembre 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org











