Article paru en hébreu dans Maariv, Moussaf LaHag [Supplément pour les Fêtes], le 6 octobre 06.
Traduction française : Jean Marie Allafort, « Un écho dIsraël ».
Yehouda (Oudi) Basser
Cinq jours après la mort du caporal Yehouda (Oudi) Bassel, ses parents, Zacharie et Shoshana, ont rencontré le soldat qui a tué leur fils, le fils né dans leur vieillesse. Oudi a été tué « par nos propres Forces » - selon lexpression requise dans ce cas-là - leur avaient dit les officiers de Tsahal. Oudi était lun des combattants de la compagnie 113 du corps des Golani. Son compagnon darmes lui a tiré dessus par erreur lors dune des opérations menées dans la Bande de Gaza après lenlèvement, au mois de juillet dernier, du caporal Guilad Shalit. Oudi a été atteint à la tête et tué sur le coup.
La décision de rencontrer le garçon qui avait tué leur fils, fut prise pendant la période des 7 jours de deuil qui suit lenterrement, par Shoshana, la mère de Oudi. Le deuil de son fils mort était mêlé dune sourde inquiétude pour le « garçon ». Cest ainsi quelle appelle celui qui a tué son enfant, le « garçon », et non pas « le meurtrier ». « Jai mal au ventre » avait-elle dit en secret au colonel Tami Yadaï, commandant de la brigade, venu lui présenter ses condoléances. « Jai entendu que le garçon ne mangeait plus depuis lévénement. Je dois le rencontrer. »
Oudi a été tué un jeudi. Dans la nuit du mardi au mercredi suivant, la famille sest trouvée en présence du garçon qui lavait tué. La rencontre avait été préparée dans le secret, de la même manière quune opération militaire. Le soldat qui avait tiré était encore à Gaza ; il était sous le choc, brisé. Quand il apprit que la famille Bassel voulait le rencontrer, il hésita. Il avait peur de leur réaction. « Peut-être, est-ce trop tôt » pensa-t-il. En fin de compte, quand il comprit que la famille nétait pas en colère contre lui, il répondit à linvitation. Une voiture vint le chercher depuis la base du commandement de son régiment.
A une heure du matin, Shoshana procéda à lextinction des feux. La maison familiale se trouve dans la localité de Inon, et elle était encore pleine de personnes venues présenter leurs condoléances et soutenir la famille dans ce moment dépreuve. Dans la cour, une grande tente avait été dressée pour recevoir les visiteurs. Shoshana informa ses hôtes : «nous voulons aller dormir». Les invités se dispersèrent et elle, Zacharie et leurs cinq enfants (trois garçons et deux filles) rentrèrent à la maison. Shoshana raconte :
« Jai dit à mon mari : lève-toi - en effet son mari était déjà couché - nous allons rencontrer le garçon. Cest moi qui ai pris la décision, mais Zacharie, mon mari, le voulait aussi. Après quoi, nous en avons informé nos enfants, qui nous ont reproché de ne pas le leur avoir annoncé auparavant. Je leur ai dit : « Ecoutez, maintenant cest comme ça. Venez, allons. »
Shoshana craignait que le garçon ne soit trop affecté par les signes extérieurs de deuil dans la maison familiale. Elle préféra donc que la rencontre ait lieu dans une maison de proches de la famille qui habitent la même localité.
« Nous sommes entrés dans cette maison » raconte-t-elle ; « nous avons éteint les lumières extérieures, baissé les rideaux. Mon mari et moi nous nous sommes assis sur un canapé dans le salon. Nous nous étions mis daccord avec les enfants pour quils ne rentrent quaprès. » Cinq minutes plus tard, le garçon est arrivé. Je lai embrassé et je lui ai dit : Ecoute bien, tu dois être fort, tu dois aller voir le psychologue de larmée, veiller sur toi-même et redevenir ce que tu as été auparavant. Avec Oudi, nous avons six enfants. A partir daujourdhui, tu es notre 7ème fils. Ne fais rien contre toi-même. Après quoi, je lui ai dit que cela aurait pu être le contraire. Notre fils aurait pu être celui qui aurait tiré. Nous avons plaisanté et parlé de différentes choses. Je ne lui ai pas demandé ce qui sétait passé et ce, jusquà aujourdhui. Il est suffisamment meurtri et blessé. Cela, je lai compris de suite par la bouche de ses supérieurs. tué par nos propres Forces, que faut-il de plus ?
Alors, les enfants sont venus et lont embrassé, chacun à son tour, du plus grand au plus petit. A la fin, il était un peu plus paisible. Il a même accepté de manger. »
Zacharie Bassel
Zacharie raconte :
« Jétais curieux de voir de quoi il avait lair. Je me suis dit : Sûrement ce garçon est brisé, détruit. Et cétait bien ça. Il était courbé. Quand je dis courbé, je veux dire comme un arc. Je me suis assis auprès de lui et lui ai cité la parole du livre du Deutéronome : Tu choisiras la vie [Deutéronome 30, 19. Note de la Rédaction dupjf.org]. Puis je lui ai dit : 'Nous ne pourrons pas taider à te reconstruire si tu ne taides pas toi-même. Relève-toi' [...] ».
Shoshana poursuit le récit :
« Nous lavons embrassé, pris par les épaules pour lui donner de la force. Après quoi, nous sommes revenus à la maison et nous sommes allés dormir. Nous nous sommes dit : Comme il est malheureux ! Nous navons pas pensé à Oudi. Nous avons vu combien il était malheureux, et ce qui nous a traversé lesprit fut : Comment va-t-il réussir à sen sortir ? Et nous nous sommes interrogés pour savoir si nous lavions un peu aidé. »
Zacharie ajoute :
« Au fond de moi, jai pensé : Si nous avons réussi dans cette mission, nous sommes gagnants. Nous avons fait en sorte quil ny ait pas un autre drame dans une famille. Nous avons tenté de sauver quelquun. Vraiment. »
A la question « Est-ce que vous laimez ? » Shoshana répond :
« Oui, il est entré dans notre cur, même si cest lui qui a tiré sur notre fils. »
Et Zacharie dajouter :
« Il a tiré, mais je suis sûr quil ne la pas fait exprès, et cela excuse tout. »
Shoshana :
« Oudi naurait pas voulu que nous pensions autrement. Il nous aurait dit : Maman quest-ce qui vous prend ? Vous ne comprenez pas, il a tiré, mais il ne la pas fait exprès (...)
« Est-ce que cela aurait été plus facile si votre fils avait été tué dans dautres circonstances ? »
Une semaine après, éclatait la guerre du Liban. Le soldat qui avait tiré est parti combattre là-bas comme officier. Il na pas été jugé pour ce qui sétait passé. Shoshana avait demandé quil ne soit pas traduit devant un tribunal.
« Nous navons pas jugé bon de le traduire devant un tribunal », confirme son officier supérieur. « Toute chose ne doit pas être mesurée suivant le résultat. Il faut tenir compte des circonstances. Le poids quil devra porter toute sa vie est bien suffisant. »
Le moral du soldat qui a tiré a changé. « Il est triste », disent ses amis. « Depuis laccident, nous ne lavons jamais vu rire. »
Depuis la première rencontre avec la famille Bassel, le garçon garde le contact. Il leur téléphone chaque jour et vient chez eux pendant ses congés. Des liens se sont tissés également entre les parents des deux soldats. « Cela est dur pour nous », dit le père du soldat qui a tiré. « On ne peut pas expliquer par des mots ce que nous ressentons envers cette famille, surtout après quelle nous ait accueillis dune façon que lon peut qualifier de non naturelle, sans colère et sans revendication. Je ne sais pas ce que nous aurions fait si cela avait été linverse. Jespère beaucoup que nous aurions agi de la même manière. »
Shoshana :
« Nous voyons aujourdhui comment le garçon réussit un tout petit peu à surmonter lépreuve. Je ne dirais pas quil entre à la maison en riant, mais son visage est différent.
Lors des premières rencontres, cela lui fut difficile. La dernière fois, il a ouvert le frigidaire et a préparé lui-même un café : « Ne te lève pas, je fais le café » (...)
Oudi aurait dû finir son cours dofficier. Quelques jours avant sa mort, il avait demandé à son père de lui construire un logement dans la cour. Il rêvait dacheter une voiture. Aujourdhui, il ne reste plus que la douleur de ce qui ne sera jamais plus.
Cette semaine, le jour de Kippour, Zacharie a dédié à sa femme le cantique « Chant immortel pour un fils », chanté à la synagogue. En réponse à ceux qui linterrogent sur la manière dont il soutient celui qui a tué son fils, Zacharie répond : « On raconte que lorsque le fils du roi David était en train de mourir, le roi ne mangea pas, ne but pas et prit le deuil. Mais lorsque son fils fut mort, David se lava, shabilla, mangea et but [Cf. 2 Samuel 12, 18-23. Note de la Rédaction dupjf.org].
Jusquà maintenant, jai essayé de prier a-t-il dit, quand jai vu la décision du Créateur du monde, jai compris que cétait fini. Il ne me reste plus quà minquiéter de moi-même, de ma vie. Mon fils, je ne peux le faire revenir à la vie».
Et Zacharie dajouter : « Mon fils nest plus. Cest un fait. Mais si ce garçon se rétablit, cela me procurera de la joie au cur. »
© "Un écho dIsraël".
12 octobre 2006, par marie-josé GUEGUEN
Cest vraiment lamour (agapè) qui vient de Dieu, incompréhensible pour lêtre humain, mais qui permet non pas de se venger, mais de sinquiéter de lautre qui souffre malgré et au-delà de nos propres souffrances. Que ces deux familles trouvent lapaisement dans ce dépassement de soi-même permis par la grâce et les compassions de notre Dieu.
13 octobre 2006, par Françoise
Cest un message damour inconditionnel tel quon voudrait pouvoir le vivre au quotidien. Merci à ce couple exemplaire et à ce soldat que lamour guérit. Merci davoir partagé votre intimité avec dautres.
Mis en ligne le 20 octobre 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org











