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« Laisse tomber, Damien ! », Alain Rubin
Fait divers de la vie quotidienne. Une scène quasi banale. Des centaines d'entre nous, voire davantage, ont été témoins de situations identiques... Mais combien sommes-nous à avoir tenu tête au(x) chien(s) enragés ? Car il est dangereux, de nos jours, de faire preuve d'un tel courage, ou... d'une telle inconscience. Pourtant, Alain Rubin l'a fait, lui. Et je songe : Si tous les Rubin, Rosenbaum et autres titulaires de patronymes désignant sans ambiguïté l'ennemi public n° 1 de l'Europe - et peut-être bientôt du monde - prenaient leur dignité à deux mains, et jetaient fermement à la tête de l'insulteur : "Il faut retirer ces paroles!", qui sait si les choses ne commenceraient pas à changer... Mais mon scepticisme naturel reprend le dessus. Ce "nique-ta-race" était seul, ou presque. Que se serait-il passé s'il avait été en meute? Mais tout de même, je salue le courage d'Alain Rubin. Car pour un Juif digne, "c'en est un !" (Menahem Macina).
22/05/06
Témoignage

16 heures, vendredi 12 mai, rue de Paris, aux Lilas, je me dirige vers le métro pour me rendre à Orly. J'y ai rendez-vous avec des membres de l'"Association du Convoi 6" et des élèves de deux classes du Lycée Georges Brassens. En soirée, nous devons nous envoler pour Cracovie. Le samedi, notre groupe doit se rendre au camp d'extermination de Birkenau, puis au camp de concentration d'Auschwitz et, le lendemain matin, dimanche 14 mai, il est prévu que nous visiterons le quartier juif de Cracovie, où Spielberg a tourné "La liste de Schindler".
Quand j'arrive à la hauteur du 180 rue de Paris, j'entends des cris, des vociférations et des injures les plus grossières :
- J'te nique ta race! Descends, viens, enc !
Devant moi, une femme d'une quarantaine d'années, un peu forte et marquée, tirant une lourde valise sur roulettes, accompagnée d'un jeune homme, les mains dans les poches.
Le compagnon de la femme n'a pas dix-huit ans.
Un camion, sortant de la cour intérieure du groupe d'immeubles de la Sablière, coupe le trottoir. Il barre le passage au couple.
- J'te nique ta race ! répète le jeune homme, de plus en plus excité.- Laisse tomber Damien, laisse tomber, j'te dis, il en vaut pas la peine.
La peine de quoi ?
Le conducteur du camion ne prête guère attention au jeune homme qui l'invite grossièrement à venir en découdre. Le camion démarre et s'éloigne.
- J'te nique ta race. J'l'enc , moi, ce pédé. Si y descend, j'le casse, moi, c'te graine de vieux, j'le tue !- Laisse tomber, Damien. Laisse tomber, il en vaut pas la peine.
Le couple a repris sa marche en direction du métro Mairie des Lilas. Je marche derrière eux une bonne cinquantaine de mètres. Le jeune homme continue d'égrener son chapelet de grossièretés et de menaces à l'adresse d'un camion et d'un chauffeur qu'on ne voit déjà plus.
- L'pédé s'il descend du camion, j'le tue !- Laisse tomber, Damien, il en vaut pas la peine, répond l'écho.
Pendant quelques secondes le jeune homme a l'air de s'être calmé. Finalement, il ne se calme pas et les menaces injurieuses repartent en direction du camionneur.
- Si j'le chope, j'le casse, ce sale Juif !
J'en suis tout retourné. « Ce sale Juif », le mot est lâché.
Dépassant le couple, je m'adresse à la femme :
- C'est votre fils, ce jeune homme ? On ne dit pas des choses comme ça.
La femme ne répond rien.
L'intéressé me regarde, il a l'air étonné. Hargneux, il me demande :
- Quoi ? Quelles choses ?- Celles que vous venez de dire en dernier. Il faut retirer ces paroles.- Quelles paroles ?- Celles que vous avez dites en dernier. Tout à l'heure, je prends l'avion pour me rendre à Auschwitz. Au moins quatorze membres de ma famille ont été déportés là-bas, y ont été assassinés et sont partis en fumée. Je vous demande de retirer ce que vous avez dit, c'est inacceptable.- Quoi, qu'est-ce que j'ai dit?
Le jeune homme a l'air franchement surpris, étonné que ses attitudes violentes ne m'intimident pas, et prend l'attitude d'une personne qui ne voit franchement pas de quoi on veut lui parler.
Il me répond, comme pour se justifier :
- Il a pas fait attention aux vieux qui marchent sur le trottoir. C' est pas normal !
(Aucun vieux ne marchait sur le trottoir à cet endroit-là, au moment de l'incident.)
- Monsieur, ce que vous avez dit au conducteur du camion n'avait rien à voir avec le code de la route- Quoi ? Qu'est ce que j'ai dit ?- Ce que vous avez dit en dernier.- Quoi ? Répète-t-il.
Le jeune homme a-t-il réellement oublié ses dernières paroles adressées au conducteur du camion ? Seraient-elles à ce point entrées dans ses habitudes verbales qu'elles ne signifieraient plus rien ?
- Quelles paroles ? Mais celles que vous avez prononcées en dernier en adressant des menaces au conducteur du camion, qui ne pouvait d'ailleurs pas vous entendre.
A ce moment d'une conversation qui n'aura duré que quelques secondes, à peine une demi-minute, la femme intervient et met fin à l'épisode :
- Viens Damien, laisse tomber, il en vaut pas la peine, c'en est un.
Alain Rubin
[Texte aimablement transmis par Netha, Paris.]
Mis en ligne le 24 mai 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org











