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Il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas voir, Eti Abramov
Témoignage déchirant que celui dOren Almog, 12 ans, deux ans après lattentat contre le restaurant Maxim à Haïfa. Oren en a réchappé, mais il est aveugle
Il est rare et exceptionnel que nous empruntions des textes au site du Keren Hayesod. Mais celui-ci est rare et exceptionnel: il s'agit d'un flash de solidarité de cette organisation avec les rescapés de la famille Almog. Et sa mise en ligne, ici, nous donne l'occasion de recommander le site du Keren Hayessod. (Menahem Macina).
10/10/05
Yediot Haahronot
Version française empruntée au site du Keren Hayesod.
■ Deux ans après lattentat-suicide au restaurant « Maxim » (21 morts, 51 blessés), dans lequel il a perdu cinq membres de sa famille, dont son père et son frère [1], ainsi que la vue, Oren Almog, 12 ans, a beaucoup à dire
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sur le chauffeur qui a conduit la terroriste - « Jespère quil sera puni comme il se doit » ;
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sur sa douleur - « Je me suis demandé pourquoi cela m'était arrivé » - ;
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sur lampleur du manque que lui cause labsence de son frère - « La Play Station Sony est moins stimulante que lui » - ;
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et sur sa cécité - « Voir me manque, ne serait-ce quun instant » -.
■ Un monologue à vous faire dresser les cheveux sur la tête
Un garçon sassied à bord dun voilier dans la Marina de Tel Aviv et vogue vers lhorizon. De loin, avec une casquette à visière posée à lenvers sur la tête, il ressemble à nimporte quel autre enfant de 12 ans. Mais un regard plus attentif révèle quOren Almog est aveugle. Près de deux années se sont écoulées depuis ce jour fatal du 4 octobre 2003, lorsquune terroriste-suicide sest fait exploser dans le restaurant Maxim, à Haïfa, tuant 21 personnes et en blessant 51 autres, décimant, totalement ou partiellement, plusieurs familles. Tel fut le sort de la famille Almog. Le grand-père, Zeev ancien commandant de lécole navale à Acco ; la grand-mère, Ruth ; leur fils, Moshik ; sa femme, Orly, et leurs enfants, Oren (10 ans à lépoque), Tomer (9), et Adi (5 ans) ; la sur de Moshik, Galit Shtayer, et son fils Assaf (10 ans) revenaient de la plage et sont entrés dans le restaurant. Sur les neuf membres de la famille, quatre ont survécu à lexplosion : les belles-surs, Orly et Galit, une sur, Adi, et un frère, Oren, qui a perdu la vue suite à lexplosion.
« Je me suis réveillé aveugle »
Deux ans se sont écoulés depuis, et la lutte pour survivre sest transformée en une lutte pour le droit à mener une vie normale, malgré leurs blessures graves. Il y a un mois, les survivants ont dû engager une nouvelle bataille, cette fois-ci dans une cour de justice, contre le conducteur qui a transporté la terroriste-suicide. Lors de la dernière audience, qui sest tenue il y a environ trois semaines, une lettre très émouvante a été lue aux juges par Ofer Shtayer, oncle dOren et père du défunt Assaf, z"l. La lettre avait été écrite par Oren, en braille, sur une longue période.
« Toute notre famille éprouve une grande douleur », a écrit Oren, « parce que nous souffrons de la douleur de nos blessures mais aussi parce que tant de membres de notre famille manquent à lappel. Jai parlé sans fin de lHolocauste qui sest abattu sur notre famille, [Holocauste] quelle endure toujours, et tout cela à cause de la négligence criminelle dun homme que je ne verrai heureusement jamais. »
Oren a éclaté en sanglots, les membres de la famille de ceux qui ont été assassinés ont pleuré, et les juges ont baissé la tête. Oncle Ofer a continué à lire [la lettre d'Oren]:
« Messieurs les juges, malheureusement, je ne peux pas vous regarder dans les yeux, mais regardez-moi bien. Souhaitez-vous voir dautres enfants en Israël dans mon état ? Regardez-moi dans les yeux et regardez tous les enfants israéliens dans les yeux et dites: "Assez !" Assez de collaborateurs qui aident les résidents clandestins à rester en Israël. Faites passer un message clair déclarant que toute personne qui met en danger la vie du peuple dIsraël et de ses enfants ne verra jamais plus la lumière du jour. Promettez-moi, ainsi quà tous les enfants israéliens, que le châtiment administré ne laissera aucune place au doute que le fait de continuer à transporter des bombes vivantes ne peut être ni justifié ni toléré. »
Oren, ressens-tu de la colère à légard du chauffeur ?
« Oui, bien sûr ! Je veux quil reçoive un châtiment approprié, pas juste six ans de prison. »
Oren na pas perdu la vue immédiatement après lexplosion. « La dernière image que je me souviens avoir vue, est celle dun docteur insérant un tube dans ma bouche. Je me suis réveillé, aveugle, un mois plus tard. »Au début, les médecins ont essayé de sauver la vue dOren au moyen de plusieurs interventions chirurgicales compliquées, effectuées à létranger. Aujourdhui, il rêve dune opération qui connecterait ses yeux à son cerveau sans nerf optique : « Je vais devoir attendre au moins cinq ans pour cette opération qui, en soi, est très complexe, étant donné quelle implique une opération du cerveau. »
Oren est retourné au collège technique, de Haïfa, vers la fin du CM2, tout en se faisant encore soigner à lHôpital de Tel Hashomer. Il est passé en 6ème avec le reste de la classe, et aujourdhui, 1er septembre, il commence la 5ème au collège technique. « Maintenant que je suis dans une nouvelle école », dit-il, « il y a des enfants qui savent et dautres qui sont embarrassés de demander. Et, bien sûr, il y a ceux qui demandent : « Tu es Oren Almog de lattentat du "Maxim" ? ». Ou simplement : « Quest-ce qui test arrivé ? ». Aujourdhui, tout le monde peut demander ce quil veut, mais au début, cela me faisait de la peine, en particulier [quand cela venait] des petits enfants. Par exemple, quand quelquun criait : « Voilà le garçon avec des cicatrices sur le visage qui arrive », javais plus de peine que lorsque quelquun disait : "Voilà le garçon aveugle !" »
Comment faisais-tu pour les devoirs ?
« Au début, jai eu beaucoup daide, et, petit à petit, jai appris à me débrouiller. Jécris le braille et je lai même enseigné à mes amis, juste pour samuser. Je fais la plupart de mes contrôles oralement. »
Tu as des amis aveugles ?
«Pas vraiment. Je connais beaucoup denfants aveugles qui nont pas participé à la sortie annuelle de leur classe, et je ne les comprends pas. Les voyages, cest là où lon samuse le plus. Cette année, je suis allé dans le désert de Judée avec ma classe. »
Tu nas pas eu peur de tomber dun escarpement ?
« Non, parce que je ne peux pas voir à quelle hauteur on est. Ce que je ne peux pas voir ne me fait pas peur. Quand on fait de la descente en rappel, par exemple, je me tiens tout simplement debout sur le roc et je me penche en arrière. Je ne peux pas voir les 50 mètres quil y a en-dessous de moi, alors je commence à descendre, et cest tout. »
Certains diraient que tu es tout le temps au bord dune hauteur rocheuse
« On ne doit pas avoir peur de tomber. Savez-vous contre combien de choses je me suis heurté, combien de cicatrices jai, qui ne proviennent pas de lattaque ? Je narrive pas à comprendre les gens qui disent constamment : "Attention à la marche !" Et alors ? »
Comment sais-tu ce que tu portes ?
« Je le sens. Chaque chemise, ou chaque pantalon, a sa propre marque. »
« Je rêve beaucoup la nuit. »
Il est difficile de regarder Oren et dimaginer que ce beau garçon ne peut pas voir les vagues de la mer ni le visage de sa mère. En fait, il essaye de convaincre ceux qui lentourent quaprès tout, ça nest pas si terrible que ça. « En réalité, ma cécité ne me dérange pas vraiment », affirme-t-il. « Jai un Labrador nommé Patach. Cest un animal domestique ordinaire, pas un chien daveugle. Jai une montre spéciale, mais je ne la porte pas. Jen ai besoin surtout pour la nuit. Comme je ne peux pas distinguer la nuit et le jour, je peux me réveiller à deux heures du matin, et croire quil est huit heures du matin. Alors je garde ma montre sous mon oreiller.
De quoi rêves-tu la nuit ?
« En fait, je rêve beaucoup. Par rapport à ceux qui sont aveugles de naissance, je sais de quoi je rêve. Si vous demandez à un enfant aveugle de naissance quelle est la couleur du ciel, il vous dira quil est bleu, mais il ne le ressentira pas vraiment. Les enfant nés aveugles vous diront quelle est leur couleur préférée. Si quelquun adore la mer et sait que la mer est bleue, il projettera ce sentiment et dira quil adore le bleu. Moi, je ne suis pas comme ça. Quand je dis que jaime le bleu, je sais de quoi je parle. »
Cest comment de vivre dans le noir ?
« La vérité est que parfois, je déteste lobscurité, mais il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas voir. Par exemple, quand je vois lhôpital, ça me rend triste. »
Y a-t-il quelque chose en particulier que tu regrettes de ne plus pouvoir voir ?
« Voir me manque. Cest tout. Peu importe quoi, jaimerais juste pouvoir voir, ne serait-ce quun instant. »
« Jimagine la couleur de leau. »
Avant cette blessure, Oren était un athlète accompli. Il était le plus jeune Israélien ceinture noire de karaté. Après sa blessure, il a choisi de ne plus continuer ses activités sportives. Ceci jusquà il y a environ un an, quand il a reçu un coup de téléphone dAvi Mizrahi, le directeur de lAssociation "Etgarim" ('Défis'), pour la région nord. « Il a dit quil y avait une épreuve de voile, ce week-end-là, à Haïfa. Javais fait de la voile avant dêtre blessé, alors je savais quoi faire. Mais quand on imagine deux aveugles seuls dans un bateau, on se demande comment ça peut marcher. En fait, au début, cest assez stressant. J'ai commencé à aimer faire les choses tout seul, sans laide de personne. Cétait très important pour moi. »
Aujourdhui, la voile, cest toute sa vie. Il y a deux semaines, Oren est revenu dun camp dété "Etgarim" sur les rives du Lac Kinneret. « J'ai passé tous les jours, de huit heures du matin jusquà quatre heures de laprès-midi, à participer à différentes activités nautiques, comme du scooter nautique et du bateau-banane. La mer me procure une sensation de plus grande liberté. Quelle que soit la direction dans laquelle tu bouges, tu as leau et le calme. Tu es assez seul toi et ton bateau. »
A quoi penses-tu quand tu es dans un bateau ?
« Quand je mentraîne, quand je ne suis pas vraiment en train de naviguer, je regarde leau et jimagine sa couleur. Si je perds ma direction, je pense à mon grand-père. Comme pendant lentraînement aujourdhui. Je me suis arrêté, jai attendu patiemment un moment que le stress passe, et jai pensé à ce que ferait mon grand-père. »
Le rêve dOren est de remporter la médaille dor olympique dans lépreuve de voile pour les malvoyants. Il a de bonnes chances, car il y a seulement cinq concurrents en Israël. Il y a un mois, en Italie, il a participé au premier championnat du monde de voile pour aveugles. Il est revenu fort de nombreuses expériences et avec beaucoup dambition. Samedi prochain, à la Marina de Tel Aviv, il affrontera, à bord dun Martin 16, un soldat de 21 ans, Eitam Shmueli, autre marin aveugle. Le gagnant affrontera ensuite le vainqueur de la deuxième équipe. Chaque bateau a deux places une pour le navigateur aveugle, et lautre pour le juge voyant. La compétition exige des concurrents quils naviguent et fassent le tour dune balise flottante.
Cette manifestation nautique marquera le lancement de lEcole "Etgarim" pour marins aveugles, du nom dAmir Russo, un navigateur né aveugle, mort dans un accident de voile, en Grèce, il y a trois ans. Lassociation "Etgarim" a été fondée, il y a dix ans, par Yoel Sharon, un ancien combattant handicapé de la Guerre de Kippour. « Le sport de défi est un formidable outil de réhabilitation », dit Sharon. « Nous essayons de pousser Oren à réaliser limpossible, afin de lui prouver que tout est possible. » Pour décrire la quintessence de limpuissance de lhomme, on emploie lexpression "comme un aveugle en pleine mer". Mais en fait, il ny a rien de tel que la mer pour obliger lhomme à utiliser tous ses sens afin datteindre un but.
Oren est très optimiste quant à ses chances pour la prochaine compétition. « Jai la troisième place assurée, mais la deuxième aussi, je pense », dit-il, en ajoutant rapidement que les Jeux olympiques de Beijing lattendent, d'autant quil aura alors 16 ans (lâge minimum requis). « Vous voyez », dit-il, « il y a eu du bon dans ma blessure. En voile classique, il y a 120 concurrents dans ma catégorie, tandis que maintenant, je nai que très peu de rivaux, et je fais même partie des meilleurs ».
Daprès "Etgarim", tu as un esprit de compétition très développé.
Je ne recherche pas la compétition dans ma vie. Je suis heureux quand je suis confronté à un défi ou à une compétition, mais je ne transforme pas tout en compétition. Etre le meilleur en tout ne mintéresse pas. »
De qui tinspires-tu dans la vie ?
« De Dror Cohen (pilote et marin paraplégique et médaillé dor des Paralympiques [sic] dAthènes AE). Il a une médaille dor, il a gagné deux championnats internationaux et a aussi participé à des compétitions normales. »
Aimerais-tu t'engager dans larmée ?
« Bien sûr. Je ne peux pas devenir un soldat combattant, mais jaimerais faire quelque chose dintéressant. »
Tu veux étudier à luniversité ?
« Oui, mais auparavant, je veux aller en Australie. Cest mon rêve, voyager autour du monde dans un yacht. »
« Ne pas décevoir papa »
La famille Almog, réduite, vit toujours dans la même maison, à Haïfa. Dès quil est rentré à la maison après avoir passé neuf mois dans les hôpitaux, Oren a demandé à sinstaller dans la chambre de son jeune frère Tomer, qui est mort dans lattentat. Adi, sa petite sur, est restée dans sa propre chambre, à létage. Oren dit que lui et sa sur ne parlent pas de lattentat. « Elle est jeune et il y a beaucoup de choses quelle ne comprend pas », explique-t-il.
Quand je te parle de ta famille, tu as des larmes aux yeux.
« Jai beaucoup de larmes dans les yeux, mais je ne pleure jamais, parce quil ny a pas de quoi pleurer. Il mest arrivé de me demander pourquoi cela métait arrivé à moi, mais, à partir du moment où jai réalisé que je navais pas le contrôle des choses, et quon ne peut pas revenir en arrière, jai compris que ça ne servait à rien » .
Quest-ce qui est le plus difficile pour toi, dans la vie, sans Tomer ?
« Tout. La Play Station Sony est moins stimulante que lui. Nos conversations me manquent. Quand je rentre à la maison avec de bonnes nouvelles au sujet dun contrôle, ou de la voile, je dois le dire à quelquun. Alors, je le dis à maman, et cest tout. Il ny a plus personne dautre à la maison à qui parler. Adi ne comprend pas ce qui concerne les notes à lécole, car elle nest quau cours préparatoire. »
Oren dit que, depuis lattaque, il sent quil a « plus de responsabilités à la maison ». Quand on lui demande si cela lui convient, il répond: « Ça peut aller. Je préférerais que mon père soit là, mais cest important pour moi de ne pas le décevoir. »
Est-ce que tu détestes la fête de Souccot, durant laquelle tout cela sest produit ?
« Non, auparavant, nous navions jamais construit de Soucca non plus. Jai trouvé Pessah très difficile cette année, étant donné que toute la famille passait toujours Pessah ensemble et que, maintenant, ces personnes ne sont plus là. Cest le deuxième Pessah sans eux, mais, la première fois, jétais à lhôpital et je lai moins ressenti.
Quest-ce qui est le plus difficile pour toi : ton handicap ou le manque familial ?
« La famille qui nest plus. La cécité ne mest pas trop difficile. Être aveugle ne me pose pas de problèmes, cela ne me dérange pas. Mais les fêtes sont toujours le moment le plus difficile pour nous, étant donné que ce sont des événements familiaux et que nous ne connaissons plus cette unité. Cinq personnes tuées dans une famille, cest une perte immense. »
Eti Abramov
© Yediot Haahronot
Note de la Rédaction d'upjf.org
[1] Voir "Victimes de lattentat du Maxim à Haïfa" (les 5 premiers clichés sont ceux des membres de la famille d'Oren, décédés des suites de l'explosion).
Mis en ligne le 10 octobre 2005, par M. Macina, sur le site upjf.org











