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Le sceptre de la démocratie directe, A. Jean-Mairet
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21.3.2005

www.ajm.ch/#God_Save_The_Queen

La démocratie, c'est le pouvoir au peuple. Mais si le peuple veut un roi ? Ou un calife ? Ou s'il est induit en erreur, ou incité, d'une manière ou d'une autre, à se doter d'un Etat théocratique ou fasciste, ou les deux? Que devient alors la démocratie?

Je pose ici que, si elle est directe, elle reste intacte. Sinon, elle sombre. Et entre les deux, elle se pervertit, ou se sauve, dans l'exacte mesure où elle est, ou n'est pas, directe.

La démocratie moderne est souvent confuse, car elle rassemble deux idées-force qui gagneraient à être clairement séparées. Elle constitue, en effet, d'une part, une série de principes, inspirés notamment des droits de l'homme et des grandes constitutions des États démocratiques, et, d'autre part, un système politique gérant le fonctionnement d'une nation.

Dans le sens où elle consiste en un principe accordant la priorité au bien du peuple, on peut s'attendre à ce qu'elle devienne un fondement universel, car elle fait la part belle à des aspirations largement partagées. Qui ne veut pas de ses droits, de ses libertés, de son franc-parler, de sa religion, de sa codécision?

Mais sous sa forme de système politique, la démocratie s'accommode de tant de compromis qu'elle en devient aisément brouillonne. Ainsi, s'il est plus que cocasse d'imaginer les Suisses couronner jamais un empereur, il l'est aussi de s'attendre à ce que les Britanniques renoncent à leur famille royale. Bien que ces deux nations soient et restent très démocratiques.

À tel point que le «système démocratique» peut aussi porter au pouvoir des tyrans - tels Hitler, ou Lénine - qui décident ensuite de renoncer à ses principes pour une cause prétendument supérieure.

Et ce problème est patent, aujourd'hui, avec l'islamisme. Les partisans de l'islam radical, c'est-à-dire inspiré par le Coran et les actes du prophète Mahomet, peuvent, en effet, fort bien s'imposer par la «loi démocratique» du plus grand nombre.

Ainsi, au Liban, où l'influence de la Syrie s'estompe, la principale organisation politique est celle du Hezbollah. Or, rien de sensé ne permet de croire qu'une telle organisation, une fois arrivée au pouvoir grâce au soutien populaire, continuera de s'inquiéter de l'avis du peuple. Si Dieu est Allah, et que celui-ci est au pouvoir, le peuple n'a qu'à se prosterner.

Faut-il donc renier la «démocratie», dès lors qu'elle permet à des mouvements totalitaires de la dénaturer?

Il faut dissiper la confusion actuelle entre la démocratie, en tant que principe fondamental de gestion d'une communauté, et en tant que système politique servant à organiser la compétition (pacifique) pour le pouvoir.

En un mot: le principe démocratique – oui ; le système démocratique – pas forcément.

Je pense que la solution passe par la démocratie directe: la possibilité accordée au peuple, d'une part, de proposer des objets que le gouvernement doit soumettre à son vote, et, d'autre part, de délégitimer les décisions du gouvernement.

J’émets l'hypothèse que cette simple mesure, rendue obligatoire par la communauté des nations, suffirait à éviter les pires crises futures.

Cela n'éliminerait, certes, pas les guerres, car les communautés peuvent souhaiter la guerre. Mais cela écarterait les génocides, très probablement, car chaque esprit éveillé les abhorre, et il est exceptionnel qu'une majorité d'un peuple s'enivre à tel point de cet avilissement sanglant. Et cela éviterait le risque de démocide – la destruction systématique d'un peuple par son propre gouvernement –, soit la cause des pires exactions commises au siècle dernier.

Cette proposition doit faire face à deux principales critiques, selon la civilisation dans laquelle on la considère.

D'abord, en Occident, la démocratie directe est souvent traitée de frein au progrès - car l'écoute du peuple prendrait du temps -, et d'instrument aisément mis à profit par de puissants lobbies, qui parviendraient à créer, à force de propagande, des majorités temporaires soutenant des intérêts particuliers, qui seraient, en fait, sans lien avec les souhaits réels de la population.

Ainsi, les conservateurs accusent volontiers les initiatives populaires de privilégier les poussées idéologiques de la gauche, tandis que cette dernière y voit souvent l'effet d'une force de persuasion trop sonnante et trébuchante pour être honnête.

Un récent ouvrage du professeur de droit et de sciences économiques de l'université de Californie du sud, John G. Matsusaka, intitulé For the Many or the Few: The Initiative, Public Policy, and American Democracy, et présenté la semaine dernière dans la Neue Zürcher Zeitung, répond à cette critique en étudiant dans quel sens les initiatives populaires ont influencé la vie politique américaine, et dans quelle mesure elles ont reflété les réelles préoccupations populaires (en effet, parallèle très intéressant avec la Suisse, 24 des 50 États américains et la moitié environ des villes des États-Unis accordent de tels droits démocratiques directs à leurs citoyens).

Matsusaka observe, en comparant les initiatives populaires avec des sondages et des indicateurs économiques, que les orientations favorisées par la démocratie directe ont représenté des tendances ancrées dans la population même, et non dictées par des lobbies politiques ou économiques. Et cela dans le sens tant conservateur que libéral, selon les époques, c'est-à-dire indépendamment des penchants idéologiques.

Ensuite, Matsusaka constate que les États qui appliquent la démocratie directe réagissent plus rapidement et avec plus de flexibilité aux modifications de l'opinion. Les instruments de la démocratie directe permettent aux politiciens de mieux suivre et comprendre l'évolution des besoins de la population. Et, en dernière analyse, le progrès, c'est surtout cela.

Enfin, il faut ajouter que la profusion d'informations caractérisant les États démocratiques modernes rend aléatoire toute propagande non fondée sur une revendication bien présente dans le cœur des gens.

La deuxième objection fondamentale à la démocratie directe est la présence de principes de droit supérieurs et qui lui sont opposés par nature, tels ceux qui accompagnent certaines religions. Ainsi, l'Islam original, intègre, authentique, ne considère pas l'avis du peuple comme un critère de décision valable.

Les sociétés qui veulent faire de cette religion la source de leurs principes devront donc la réformer afin qu'un dirigeant religieux puisse y être remis en question par une proposition dont la justification centrale serait le vœu du peuple.

Sur ce point, aucune conciliation ne me semble judicieuse. Je pense qu'il faut exiger le respect de la démocratie directe, comme la communauté des nations est censée aujourd'hui exiger le respect des droits de l'homme. Mais avec fermeté, enfin.

Les dirigeants d'autrefois pourraient aider ce mouvement en renonçant à leur atonie coupable envers l'Islam, et en rappelant qu'une religion digne de ce nom n'a pas à craindre le bien de la population.

Les intégristes islamiques ont raison sur un point: il faut revenir aux sources, en l'occurrence à La Mecque des premières années de l'Islam, virtuellement et scientifiquement, à l'aide des meilleurs outils des sciences historiques et philologiques, et demander à Mahomet où sont les preuves de son inspiration divine.

Et, cette fois, s'il répond en invectivant, en menaçant, en maudissant, en s'enfuyant, en mentant, en répandant la haine et le sang et en s'emparant du pouvoir par la ruse, les Musulmans devront avoir le droit de dire non, une fois pour toutes.

Ensuite, s'ils veulent tout de même un calife de droit divin, ma foi, pourquoi pas? Car au fond, pour un peuple, quoi de plus plaisant, de plus motivant, de plus gratifiant qu'un roi?

Une reine, peut-être.


Alain Jean-Mairet


© www.ajm.ch



Mis en ligne le 23 mars 2005 sur le site www.upjf.org.
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