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L'islam va-t-il régir l'Irak? par Daniel Pipes
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New York Sun

2 mars 2004

Version française reproduite du site de Daniel Pipes, après corrections de notre Rédaction : fr.danielpipes.org/article/1621.

Version originale anglaise: Islamic Law Rules In Iraq.


Quel devrait être, dans l'Irak d'aujourd'hui, le rôle de l'islam et de son système juridique, la charia?

Théoriquement, cette question devrait être l'objet de débats sérieux aux Etats-Unis et dans les autres pays dont les forces armées occupent l'Irak, car la façon dont on y répondra influera sans doute de manière profonde sur le futur.

Les visions qu'on peut avoir du rôle de l'islam en Irak doivent se définir en fonction de la manière dont on définit les objectifs de la guerre déclenchée en Irak voici un an:
  • La loi islamique doit être interdite : L’opération de renversement de Saddam Hussein a été appelée "Opération Liberté pour l'Irak" pour une raison précise : les forces d'occupation conduites par les Etats-Unis ne doivent pas favoriser l'émergence d'un système légal anti-démocratique qui prohibe la liberté de culte, punit de mort l'adultère, opprime les femmes, et opère une discrimination envers les non-musulmans. Approuver la charia équivaudrait, dans ce contexte, à décourager les modérés et à encourager les extrémistes wahhabites et khomeynistes présents en Irak. En outre, les shiites et les sunnites interprètent la charia de façon différente, et sa mise en oeuvre ne pourrait, dans ces conditions, que conduire à des troubles ultérieurs.
  • La loi islamique doit être autorisée : Les forces de la coalition sont entrées en Irak essentiellement pour protéger leurs pays contre un régime menaçant, et non pour apporter la liberté à l'Irak. La démocratie et la prospérité pour l'Irak ne pourraient être que d’heureux sous-produits. Les intérêts de la coalition ne requièrent pas que les lois pénales, familiales, financières ou autres de l'Irak soient conformes aux préférences occidentales. Qui plus est, si le gouvernement américain veut avancer en direction de ses objectifs plus vastes au Proche-Orient, il lui faut avoir de bonnes relations avec des dirigeants shiites puissants, tel le grand ayatollah Ali al-Sistani, qui veut que la charia soit instaurée. Si la majorité des Irakiens devait opter pour la charia, les avocats de la démocratie pourraient difficilement s'opposer à leurs aspirations.
Tels sont les facteurs d’une discussion approfondie concernant les objectifs de l'invasion de l'Irak, les buts à long terme de la coalition, et le fait de savoir si la charia est ou non essentiellement réactionnaire, injuste, agressive et misogyne.

Malheureusement, le débat est déjà terminé avant même d'avoir pu commencer : les Irakiens ont décidé, avec la bénédiction des administrateurs de la coalition, que la loi islamique régirait l'Irak.

Ils sont parvenus à cette décision le 1er mars, à 4h 20 du matin, moment exact où les membres du Conseil de gouvernement irakien, en présence des principaux administrateurs de la coalition, se sont mis d'accord sur la formulation de la constitution.

Le document, officiellement appelé Loi administrative de transition, est censé constituer la référence légale fondamentale en Irak jusqu'à ce qu’on se mette d’accord sur une constitution définitive, vraisemblablement en 2005.

Les membres du Conseil se sont concentrés sur le fait de savoir si la constitution intérimaire devait parler de la charia comme de "la source" ou comme d'"une source" des lois, en Irak. "Une source" aurait sous-entendu que des lois contraires à la charia pourraient être adoptées. "La source" aurait sous-entendu que ce ne serait pas possible. Le Conseil a fini par s'accorder pour dire que la charia est "une source" des lois en Irak.

Cela paraît être, de prime abord, un bon compromis. Cela signifie, comme des membres du conseil l'ont expliqué en détail, que les lois ne pourront contredire ni "les fondements de l'islam - qui font l'objet d'un accord unanime" -, ni les droits très libéraux définis dans d'autres articles du texte (dont la protection de la liberté d’expression et de culte, d’une presse libre, du droit de s'assembler et de bénéficier d’un procès équitable, plus une justice indépendante et un traitement égal au regard de la loi).

Il existe néanmoins deux raisons pour voir, dans la constitution intérimaire, le signe d'une victoire de l'islam militant.

D'abord, le compromis suggère que même si la charia ne peut être intégralement instaurée, toute loi devra s’y conformer. Comme l'un des défenseurs de la charia l'a dit: "Nous avons obtenu ce que nous voulions: qu'il n'y ait pas de lois qui soient contraires à l'islam". Le nouvel Irak ne sera peut-être pas l'Arabie saoudite, ni l'Iran, mais il inclura d’importantes parties de la loi islamique.

Ensuite, la constitution intérimaire semble n’être qu’une étape du processus. Les islamistes tenteront d’extirper ses dispositions libérales faisant ainsi effectivement de la charia "la source" de la loi irakienne. Ceux qui veulent ce changement, dont l'ayatollah Sistani et l'actuel président du Conseil de gouvernement, continueront probablement à faire pression pour promouvoir leurs conceptions. Le principal représentant de l'islam militant en Irak, Muqtada al-Sadr, a proféré la menace que ses partisans "attaqueront leurs ennemis" si la charia n'est pas la source de la loi, et les factions politiques pro-iraniennes en Irak ont fait écho à l'ultimatum de Sadr.

Quand la constitution intérimaire entrera en vigueur, l'islam militant se sera encore davantage répandu en Irak.

Les forces d'occupation sont désormais confrontées à un défi monumental: il leur faut garantir impérativement que cette idéologie totalitaire ne dominera pas l'Irak et ne deviendra pas le tremplin d'un nouveau cycle de répressions et d'agressions à Bagdad. La façon dont elles agiront aura des implications majeures pour les Irakiens, pour leurs voisins et pour le monde.

Daniel Pipes


© New York Sun pour l’original anglais et danielpipes.org pour la traduction française.


Mis en ligne le 14 avril 2004 sur le site www.upjf.org
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