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Islam
Ainsi parle Tariq Ramadan, éducateur de l'Occident. Morceaux choisis
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[Ce document a pour but de constituer une anthologie des propos du 'Grand Timonier' musulman suisse. Il serait dommage, en effet, que se perdent à tout jamais les paroles de sagesse qui coulent, tel un long fleuve tranquille, de la bouche de l’éducateur oriental des infidèles occidentaux. Nous invitons nos internautes à enrichir cette anthologie en nous communiquant d’autres aphorismes du grand homme. Mais attention, pour être mis en ligne, ces propos devront être datés, sans la moindre ambiguïté, référés à leur source nommément citée, et, si possible, assortis d’un lien au texte auquel ils sont empruntés. Merci par avance. Menahem Macina.]


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Rebonds

Avec ses simplifications, Tariq Ramadan manipule une jeunesse en proie au malaise social.

De l'intégration à l'intégrisme

Par Sahra MEKBOUL et Arezki METREF

mardi 20 janvier 2004

Par Sahra Mekboul, universitaire, et Arezki Metref, écrivain.
Ce texte est soutenu par l'Association de culture berbère (acb@noos.fr).

La société ne cesse de produire de la diversité, culturelle, politique et sociale, y compris des expressions religieuses plus affirmées. Parallèlement, nous assistons à la réactualisation de valeurs rétrogrades dissimulées derrière le voile de la démocratie. Ces valeurs s'insinuent dans les interstices de la légalité républicaine, jouant des contradictions du pluralisme, s'alimentant des désordres du monde, puisant une nouvelle vigueur dans les injustices, s'enracinant dans le désespoir des plus défavorisés. Le religieux s'érige alors sans équivoque en instrument politique.
Tariq Ramadan, prédicateur messianique le matin et intellectuel cathodique le soir, est venu comme une révélation combler le vague à l'âme identitaire qui étreint une partie de la jeunesse issue de l'immigration. Marginalisée, discriminée, confrontée, dans la dynamique de son intégration, à des difficultés retorses, cette jeunesse en déshérence est livrée dans la malléabilité d'une pâte à modeler aux doigts habiles des recruteurs intégristes. Le succès fulgurant des prêches de Tariq Ramadan, enrobés d'ambivalence philosophique et de considérations géostratégiques, n'est pas dû seulement à la rencontre chaotique entre un manque et une surenchère. Le manque est celui des jeunes issus de l'immigration dont le malaise social est perverti en questionnement religieux. La surenchère est celle d'un producteur de discours intégriste adouci, pour les besoins de la consommation, par des précautions oratoires destinées à rassurer les non-musulmans tout en n'effarouchant pas son public naturel.
Ce succès résulte aussi de l'homologation de Tariq Ramadan comme représentant d'une communauté religieuse, brimée sans aucun doute, mais d'abord, il faut le dire, par ses propres notabilités. Il a fallu des décennies pour arriver à une organisation des musulmans de France, le Conseil des musulmans, qui n'est pas, pour autant, admise par tous. Les luttes intestines dans l'islam de France, pour la puissance et pour la gloire, contribuent à délabrer l'image de la deuxième religion de France. Tariq Ramadan a été homologué par le Forum social européen, un label de qualité démocratique sûre et de pugnacité contre la mondialisation financière. Il est homologué aussi par ses fréquents passages dans les émissions de télévision les plus suivies. Il est, surtout, homologué, en creux, par le vide qui tenait lieu d'expression à la jeunesse issue de l'immigration. Qu'un intellectuel s'exprimant brillamment vienne parler au nom des sans-voix, exclus des débats sophistiqués dans lesquels se perdent toujours les mêmes interlocuteurs statufiés en icônes, voilà de quoi réveiller l'espoir des nouveaux damnés de la terre !
Intégriste, Tariq Ramadan ? Intégriste est quiconque refuse, comme lui, de se prononcer publiquement, sans ambiguïté, sur des issues citoyennes et laïques à ces problèmes de société que pose dans l'espace public l'application des prescriptions religieuses comme le port du voile. Intégriste, Tariq Ramadan ? Intégriste est quiconque se réfugie, comme lui, dans le «divin» ou la sacralité de la tradition pour ne pas avoir à dénoncer les entraves diverses à l'émancipation de la femme. Intégriste, Tariq Ramadan ? Intégriste est quiconque préconise, comme lui, la construction d'une «personnalité de l'intérieur» aux musulmans de France, ce qui implique que la société française doive accepter certaines spécificités, dont le port du voile, le regroupement communautaire sur une base religieuse et la saillie de la dimension religieuse d'une citoyenneté forcément bafouée. Intégriste, Tariq Ramadan ? Intégriste est quiconque, comme le docteur Tariq Ramadan, n'a que cette médication contre les phénomènes de délinquance et de violence dans les banlieues : l'islam.
Il n'y a aucun doute sur ceci : Tariq Ramadan veut l'intégration. Et il n'y a pas l'ombre d'une hésitation sur cela : Tariq Ramadan veut l'intégrisme. Cette synthèse inédite fait l'originalité de sa pensée. Les théoriciens, les prédicateurs et les sergents recruteurs de l'islamisme ont, jusque-là, échoué dans leur entreprise en France, parce qu'ils se sont attelés à répandre leur idéologie dans l'antagonisme à la société française. Tarik Ramadan, qui maîtrise à la perfection les modalités du débat en Occident, a compris que, devant l'échec de l'intégration, il faut y postuler avec l'intégralité de sa personnalité religieuse. Et si toutes ces preuves ne suffisent pas à apparenter Tariq Ramadan à l'islamisme politique, dont il est désormais un théoricien, il y a lieu de lire son ouvrage Aux sources du renouveau musulman (1) pour s'en convaincre. L'évidence saute alors aux yeux : Tariq Ramadan n'est pas, en tout cas, pour cet islam libéral qui constitue la chance pour l'islam de sortir du marasme civilisationnel dans lequel il se débat depuis longtemps. Il milite pour un islam qui puise ses références dogmatiques dans la pensée des fondateurs de ce qu'il nomme «le réformisme musulman».
Ce sont pourtant eux, les pères putatifs de l'intégrisme. Le plus important d'entre les pionniers de l'islamisme politique que Tariq Ramadan décrit comme les acteurs du réformisme musulman est l'Egyptien Hassan El-Banna (1906-1949), fondateur des Frères musulmans en 1928, qui politisa l'islam en décidant d'aller au-delà de l'aspect piétiste pour utiliser la religion musulmane comme une identité légitimant la lutte politique. L'attractivité du discours de Tariq Ramadan tient aussi à cette innovation théorique. Il argumente l'islamisme non point seulement en dogme religieux enfermé dans un fondamentalisme à visée politique autocratique, mais en théologie de la libération. Cette théologie compenserait l'absence d'instruments d'analyse de la lutte contre l'oppression, introuvables depuis l'effondrement pratique et théorique des idéologies progressistes comme le socialisme scientifique.
L'analyse de Tariq Ramadan est, au fond, simple. D'un côté, il y a les opprimés, les laissés-pour-compte du nouvel ordre du monde, les musulmans. Et de l'autre côté, il y a leurs oppresseurs. C'est une façon de dire : «Debout, les damnés de la terre», mais avec l'aide de Dieu. Ce rapport d'inégalité existe, dans l'optique de Tariq Ramadan, aussi bien à l'échelle internationale que dans les pays développés, comme la France. Le lien entre ces deux aires d'analyse se trouve être la politique coloniale d'Israël au détriment du peuple palestinien. Tariq Ramadan s'inspire de cet exemple pour mobiliser les jeunes des banlieues traumatisés par les conséquences du 11 septembre 2001 pour les pays musulmans, et pour accéder à une visibilité dans le débat.
Il n'aurait sans doute pas été au centre d'une polémique majeure s'il n'avait été accusé d'antisémitisme. Le retentissement, dans la jeunesse du communautarisme musulman à dominante intégriste, est préoccupant. Il impose la nécessite de s'attarder à la fois sur le caractère hégémonique que prend, à la faveur de la crise, la définition cultuelle de l'identité, et de récuser avec force la simplification ou l'approximation apportée par certains intellectuels en guise de réponse à des interrogations complexes. Si l'on peut parler sans grand risque de la manipulation des frustrations de la jeunesse par un discours sociétal et philosophique à forte inclinaison intégriste, plus difficile est de réinterroger la réflexion et l'action, les nôtres propres, dont l'objectif est de fournir des réponses citoyennes et laïques aux vraies questions suscitées par les nouvelles fractures du monde. Loin d'être un phénomène transitoire, cette audace intégriste menace gravement le combat de tous les démocrates. Tariq Ramadan a sûrement tiré les leçons de leurs lacunes. Il s'agit, pour nous, de défendre une autre idée de l'adoption des valeurs universelles de démocratie et de tolérance en nous appuyant sur celle qui défend le mieux la spiritualité, c'est-à-dire la laïcité.

(1) Editions Tawhid, 2002.

© Libération

[Texte aimablement communiqué par G. Bloch.]

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1. Interview accordée au mensuel marocain Version Homme

"La grande supercherie, c'est de laisser croire à l'Europe qu'elle est de tradition judéo-chrétienne. C'est un mensonge absolu".

"Le musulman d'Occident fera l'avenir de l'islam".

"Aujourd'hui, il faut être aveugle pour ne pas voir qu'il y a un vrai problème quant à la présence de l'islam en Europe. En France, comme ailleurs, l'islamophobie arrive à grands pas".

Le ministre français de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, est "un démagogue intelligent mais un démagogue".

Le président américain, George W. Bush, a "une intelligence étroite et dangereuse".

Le philosophe français, Bernard Henri-Lévy, est "un immense imposteur".


(Rapporté par "Vox Dei", 09/01/04)

[Texte aimablement transmis par Claude Almeras.]

© upjf.org

Mis en ligne le 17 janvier 2004 sur le site www.upjf.org

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Ne cédons pas au leurre politique, la loi sur le foulard concerne tous ceux qui se disent citoyens.

Le piège du communautarisme

Par Tariq RAMADAN

mercredi 14 janvier 2004

TARIQ RAMADAN professeur de théologie et d'islamologie à l'université de Genève et Fribourg.

Le texte de loi contre le foulard est déjà présenté au Conseil d'Etat. Les choses s'accélèrent du côté du gouvernement. Il faut aller vite, très vite... et les élections régionales approchent. L'enjeu est d'importance et la surenchère politicienne de mise. Le débat sur le foulard est devenu le prétexte à un affrontement politique dont l'enjeu consiste, à gauche comme à droite, à rivaliser d'efforts pour montrer combien chacun est décidé à défendre la république, la laïcité et une certaine idée de l'«identité française». Forts de la certitude qu'une majorité de Français soutient la «loi contre les signes religieux», la classe politique fait mine de ne pas savoir que les raisons de cet alignement majoritaire sont nourries par des considérations troubles et troublantes. Le climat international de terreur et de violence, la peur entretenue de l'islam, la visibilité de plus en plus grande des musulmans, l'augmentation du racisme, sont autant de phénomènes qui expliquent la réaction d'une majorité de citoyens : ils ont peur, se sentent envahis, et leur perception de l'islam est largement négative. Pour élargir leur électorat, les politiques, sans vrai projet social alternatif, surfent sur cette réaction. On ne saurait trop dire leur inconscience ni dénoncer leur attitude populiste et irresponsable. Que faire face à ce triste spectacle ?
Le foulard, acte de foi
On a tout dit sur le foulard, et les musulmans eux-mêmes se sont laissés aller à la surenchère. «Voile», «symbole», «signe», «objet de soumission»... les vocables n'ont pas manqué ni les commentaires autorisés. En terre laïque, l'autorité publique a curieusement parlé pour les musulmans, leur a expliqué leur religion et exposé comment «il fallait être moderne». On n'avait jamais connu de rabbins non juifs, ni de prêtres non chrétiens. On a vu apparaître de nouveaux muftis non musulmans. Ministres, universitaires, élus ou féministes «ont dit et interprété le bon islam», au nom d'une défense de la laïcité qui a autorisé de curieux écarts.
Or, c'est aux musulmans d'exprimer clairement leur position. Le port du foulard est une prescription islamique reconnue par toutes les écoles juridiques musulmanes (sunnites et chiites), sans exception. Il s'agit d'un acte de foi qui ne peut donc advenir qu'à l'âge de raison et doit être l'expression libre d'un choix de la conscience. Comme tout acte de foi et de conscience, il ne peut être question de l'imposer à une femme contre sa volonté ou même d'exercer une pression par l'intimidation ou la culpabilité. En toute circonstance donc, il faut refuser la contrainte... d'avoir à le porter ou d'être forcée de l'enlever.
Les musulmans ont parfois des attitudes et des propos excessifs qui tendent à brouiller l'image et à propager la peur. Foulards imposés à des jeunes filles dès l'âge de 6 ans, obsession du noir, visages voilés, propos inacceptables qui assimilent non-adhésion à la conception islamique de la pudeur et promotion de «l'impudique». Il appartient aux musulmans de dénoncer ces comportements de groupes minoritaires qui ne tiennent compte ni de la liberté des femmes ni des réalités du contexte social et qui portent de surcroît un regard méprisant sur la société dans laquelle ils ont pourtant décidé de vivre. Certaines tendances littéralistes et traditionalistes sont responsables de l'entretien de la peur au sein de la société, il faut le reconnaître et prendre position.
La laïcité et son fondement social
La loi de 1905 ne reconnaît aucun culte particulièrement mais exige de l'Etat un respect de chacun d'eux. Le Conseil d'Etat avait relevé que le port du foulard n'était pas en soi contraire au principe de la laïcité à partir du moment où il n'y avait ni prosélytisme ni trouble à l'ordre public. Quatorze ans durant, le dialogue a été efficace puisque le nombre de cas conflictuels a beaucoup diminué et que l'apaisement était tangible, avant que des considérations politiciennes ne poussent certains à jouer aux apprentis sorciers.
La laïcité a bon dos. On veut faire accroire au peuple français et aux enseignants qu'on veille sur eux, qu'on les protège des dangers qui les guettent : dépérissement de l'unité de la république, communautarisme, violence, etc. La loi contre le foulard devrait faire ce miracle et cacher, au détour, les vraies causes des dangers. Penser la laïcité en terme de lois et de structures, c'est oublier que celle-ci se fonde aussi et surtout sur une certaine idée de la citoyenneté et de l'organisation sociale : l'égalité, le refus de la discrimination et du racisme, l'accès à l'éducation, à l'emploi, à l'habitat, l'opposition au communautarisme social, sont autant de principes et de valeurs qui donnent sens au cadre légal de la laïcité. La république ne sera laïque que si elle sait renouer avec sa vocation sociale : c'est ce défi que nous sommes en droit de voir relever par la classe politique et non cette démission sans courage, à gauche comme à droite, devant les sirènes de la peur qui tétanisent une société française déstabilisée.
Se mobiliser... à quel titre ?
De nombreux musulmans se sentent injustement traités et ont envie de manifester contre un projet de loi discriminatoire. Dans de nombreuses villes, on appelle «la communauté» à se mobiliser.
S'agit-il vraiment de cela ? Comprendre cette loi comme une affaire de musulmans, n'est-ce pas tomber dans le piège tendu par la façon même dont le débat a été entamé et entretenu ? Mobiliser les seules organisations musulmanes, c'est faire le jeu de ceux qui veulent distinguer, puis isoler les citoyens de confession musulmane, en évitant le débat de fond sur la politique sociale et éducative qui concerne tous les Français.
La lutte que nous sommes en train d'entamer exige une vision claire des enjeux globaux. S'il faut se lever aujourd'hui, ce n'est pas uniquement par rapport à la loi mais bien vis-à-vis de ce qu'elle révèle en termes de manoeuvres politiciennes, de discours démagogiques, de politiques sécuritaires et liberticides destinées à se substituer aux réformes sociales radicales dont la France a besoin. Des réformes qui exigent la protection des espaces de droit pour les citoyens (et notamment celles et ceux des cités), une réelle démocratie participative et une politique égalitaire en matière d'éducation et d'accès au marché de l'emploi.
Il faut que s'affirme la conscience citoyenne. Ce combat se fonde sur des principes et des valeurs universelles et communes et non pas sur une appartenance exclusive à une communauté de foi. Il s'agit d'établir un front de résistance réunissant tous les citoyens, musulmans ou non, croyants ou athées, qui ont compris que le débat sur le foulard est un débat tronqué, qui, sous couvert de défendre la laïcité ou de s'opposer à l'oppression des femmes, est en train d'alimenter l'exclusion et le racisme.
Les termes de l'engagement doivent néanmoins être clairs. Etre opposé à une loi contre le foulard ne doit pas vouloir dire que l'on adhère au principe de cette prescription. Reconnaître à autrui le droit de vivre librement ses convictions ne veut pas dire partager ces dernières. D'aucuns, croyants, agnostiques, athées, féministes, s'opposent fermement à la loi contre les signes religieux mais ne partagent pas le choix des femmes musulmanes qui décident de se voiler. C'est leur droit et il est impératif qu'elles/ils le disent et que les citoyens de confession musulmane l'entendent. La force du mouvement de résistance résidera dans l'acceptation de ces divergences en même temps que dans la prise de conscience qu'un grand nombre de valeurs sont communes et cimentent la collaboration.
Dans le même ordre d'idée, s'opposer à la loi ne peut vouloir dire s'associer sans discernement à tous ceux qui s'y opposent. On voit aujourd'hui des groupes radicaux et sectaires essayer de tirer profit du mécontentement des musulmans. Des associations ou partis musulmans qui n'ont pas hésité à s'associer à des mouvements d'extrême droite, à soutenir le tyran Saddam Hussein, à développer des thèses radicales, revendiquent une mainmise en capitalisant l'émotion blessée des musulmans. Ils en font une affaire strictement musulmane et se contentent d'alimenter le sentiment victimaire. Il ne peut s'agir de faire cause commune avec ce type d'opportunisme.
Un front déterminé et ouvert
Cette affaire concerne tous les citoyens épris de justice et d'égalité en France. Elle concerne tous ceux qui refusent la démagogie et les faux débats autour d'une loi de la peur. C'est avec eux que nous réussirons à former un front large et pluriel de résistance aux discriminations qui s'institutionnalisent au gré d'aménagements de politiques de plus en plus sécuritaires. Nous sommes tous concernés et il en va de l'avenir de nos sociétés. Etre déterminés à vivre ensemble dans la confiance, le respect et la paix sociale, c'est être déterminés à nous battre ensemble pour lutter contre les causes de la fracture sociale. A l'opposé d'associations censées représenter «les Français issus de l'immigration» qui, pour vivre médiatiquement et politiquement, changent d'avis au gré des circonstances et acceptent de jouer le rôle d'«Arabes, de Beurs ou de musulmans de service», le front que nous appelons de nos voeux se caractérise par son indépendance citoyenne, sa défense de valeurs non négociables (justice, laïcité égalitaire, égalité des chances) et des alliances fondées en éthique et non sur la base d'enjeux électoraux.
Manifester, descendre dans la rue, mobiliser les seuls musulmans pour crier sa colère ne résoudra rien. Le piège se refermera... Les responsables du Conseil français du culte musulman (CFCM) sont mal à l'aise et en désaccord. Entre ceux qui veulent tenir la rue dans l'opposition et le CFCM qui cherche maladroitement à composer, la troisième voie est celle de la sortie déterminée du ghetto intellectuel et social dans lequel on aimerait confiner les citoyens français de confession musulmane. Il s'agit de s'engager en tant que citoyens avec tous ceux qui partagent un socle commun et solide de valeurs, qui refusent l'école à deux vitesses, les exclusions alibis, la politique sociale et économique qui communautarise, etc. Il faudra du temps et du dialogue pour établir la confiance puis des actions fortes pour être entendus. Les jeunes générations ont les moyens de ce défi : parions, au demeurant, que c'est parce qu'on le sent chaque jour davantage que ces citoyens font peur. Ils ne sont pas à acheter, parce qu'ils ne sont pas à vendre : à mille lieux des anciens notables domestiqués, ils sont les citoyens libres des démocraties modernes. Ils entament, avec leurs nouveaux partenaires, une marche libératrice hors des ghettos et des banlieues. Le débat autour du foulard est à la fois un leurre et un symptôme : en soi, c'est un faux débat mais il est néanmoins symptomatique d'une peur vis-à-vis de la présence, nouvelle et déterminée, de citoyens «d'origine immigrée», «musulmans», bien décidés à se faire respecter. Ces synergies sont l'avenir et les musulmans feraient bien, plutôt que de se mobiliser dans la réaction, de construire dans la durée afin de défendre non leurs spécificités mais des valeurs universelles. La route est longue, mais il n'en est pas d'autre pour apprendre, dans la diversité, le respect de soi et d'autrui.

© Libération

[Texte aimablement communiqué par G. Bloch.]

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Rebonds

Réponses à Nicolas Sarkozy et à la presse après l'émission «Cent Minutes pour convaincre».

Quel double discours? Quel débat ?

Par Tariq RAMADAN

mardi 25 novembre 2003

Par Tariq Ramadan professeur de philosophie et d'islamologie à Genève et Fribourg (Suisse)

Depuis près d'un mois, pas un jour, ou presque n'est passé sans que divers journaux ne publient un texte critique me concernant. Je n'avais, jusqu'à aujourd'hui, ni la volonté ni le temps de répondre à cette avalanche de propos dont j'affirme que les réponses se trouvent déjà dans la plupart de mes livres et articles. Il reste qu'après l'émission Cent minutes pour convaincre, on a pu lire dans Libération (du 21 novembre) que «Sarkozy [s'était payé] le double discours de Ramadan.» On aurait donc eu ce que l'on voulait, et la preuve de ma duplicité serait donc définitivement établie.
Commençons par le commencement. M. Sarkozy est ministre de l'Intérieur, responsable des renseignements généraux qui me suivent et me surveillent depuis des années, comme tous les acteurs musulmans de France. Au moment de venir me confondre devant six millions de téléspectateurs, il n'a sous la main, pour prouver mon double discours, que les propos de mon frère et ceux d'une femme exposés dans un livre dont j'ai écrit la préface. Avouez que c'est maigre et il serait bon, enfin, que les Français en prennent acte.
On a néanmoins voulu déceler une preuve de ce «double discours» dans la discussion sur la lapidation. Ma position est claire et je la répète ici : j'ai dit et écrit que, selon moi, «la lapidation n'est jamais applicable» et j'ai condamné avec détermination toutes les pratiques (notamment saoudiennes et nigérianes) en ce qui concerne la peine de mort et les châtiments corporels. Parmi les ulémas du monde musulman, cette opinion est minoritaire et la plupart font systématiquement référence, mais sans être toujours clairs, aux «conditions d'application des peines». Face à ces positions, je demande donc un moratoire absolu sur toutes les peines afin qu'un débat de fond ait lieu parmi ces oulémas (pour discuter leurs interprétations) et que l'on cesse entre-temps d'utiliser l'islam pour opprimer les pauvres et les femmes. Le but de cette mesure est clairement de nous permettre d'aller vers une cessation de ces pratiques : nous n'y parviendrons néanmoins pas sans un débat intracommunautaire approfondi. Je m'exprime dans l'ensemble du monde musulman et en ne m'arrêtant pas à une condamnation personnelle (qui est claire), mon but est de faire évoluer les mentalités et c'est en ce sens que j'ai parlé d'une «attitude de pédagogue». Je tiens le même discours en France, en Asie ou dans le monde arabe.
J'aimerais néanmoins, ici, interpeller sans détour M. Sarkozy, ministre de la République, qui a eu beau jeu d'insulter mon frère absent (avec lequel je ne suis pas d'accord mais que je n'accepte pas que l'on salisse) : puisque celui qui défend la lapidation est «un déséquilibré», oserez-vous dire que le roi Fahd d'Arabie Saoudite, qui non seulement la défend mais impose son application, est un «déséquilibré profond» et condamnerez-vous cet Etat en exigeant l'arrêt immédiat de «ces odieuses pratiques» ? Les relations entre la France et cet Etat, de même que votre fonction politique, vous en empêchent-elles ? Vous avez donc un discours pour le public français et un autre avec les dictatures ? Un double discours donc ? Ce n'est pas mon cas car ma condamnation est sans insulte mais sans appel.
J'ai été surpris, il est vrai, de la position de M. Sarkozy sur la laïcité et le foulard. Il nous a présenté une lecture nouvelle de la loi qui n'existe nulle part. J'ai rappelé les termes de la législation, il a voulu m'imposer son interprétation : un bandana qui couvre les cheveux, «signe discret», ne serait pas en contradiction avec la laïcité à l'école. Outre le fait que rien dans la loi ni dans l'interprétation du Conseil d'Etat ne permet d'avancer cela, il convient de rappeler que, dans les faits, tous les proviseurs et enseignants ne sont pas d'accord d'accepter cette tenue discrète. M. Sarkozy voulait-il ainsi proposer une issue à l'affaire ? Eh bien soit, entendons-le, et engageons-nous dans cette voie du compromis (oserais-je dire que, sur le terrain, je propose cette solution depuis dix ans). Au lieu de passionner ce débat sans fin et de donner l'impression de stigmatiser l'islam et les musulmans (malgré les propos sur la kippa et la croix), que l'Etat prenne ses responsabilités et impose l'idée d'une expression discrète de son appartenance religieuse. Mais de grâce que l'on en finisse avec ce faux débat politicien et qu'enfin nous puissions passer à autre chose, à l'essentiel.
Je n'ai aucun mal à admettre que M. Sarkozy, en matière de débat politicien, est très fort, particulièrement habile et malin sur la forme. Il a opté pour l'attitude du boxeur qui attaque en choisissant trois sujets qu'il savait être porteurs auprès du grand public : antisémitisme, lapidation et voile. Il y a ajouté une méthode connue des techniques de communication : mettre en accusation son interlocuteur et lui couper la parole pour orienter et fermer le débat. Après cette émission, quelques-uns m'ont demandé : «Vous n'avez pas cédé, avez-vous l'impression d'avoir gagné ?» ; et d'autres : «Il vous a pressé, avez-vous le sentiment d'avoir perdu ?» Or, dans les faits, le vrai perdant de cette soirée est le débat politique de fond. M. Sarkozy savait que je ne me satisferais pas de ses «solutions cosmétiques» en matière de discrimination positive, ou encore de la nomination d'un «préfet musulman» (a-t-on le droit dans la France laïque de s'exprimer ainsi ?) Il cherche certes, par des symboles (et en cela il est effectivement en avance sur la classe politique française), à normaliser le fait musulman en France, mais sa politique sécuritaire provoque exactement le contraire sur le terrain. Il ne veut plus d'espace de «non droit» pour la police, mais il est en train de faire disparaître un à un les espaces de droit pour les citoyens des cités et des banlieues. Sa politique consiste à entretenir la peur et à en tirer, en aval, la logique d'une politique dangereuse : vous avez peur ? Je vous comprends, je vous surveille donc pour votre bien, et accessoirement pour la paix des nantis de la République.
Le communautarisme qui est en train de gangrener la France est une réalité qui n'a rien à voir avec l'islam ; il s'agit des conséquences de cette politique de «parcage» des populations «issues (éternellement) de l'immigration» dans des cités délabrées, qui subissent en premier la violence et toutes les formes de discriminations (le racisme, l'emploi, l'éducation, l'habitat, etc.). La France est d'abord malade de son communautarisme social et économique et la stigmatisation des populations arabes et musulmanes n'est que l'apparence visible de ceux qui constituent la majorité des nouveaux exclus de la société. Quand ceux-ci se recroquevillent par réflexe naturel, on les traite de communautaristes ; quand ils cherchent à sortir des ghettos comme citoyens, on les soupçonne d'entrisme. Que faire ? Comment lutter contre le délitement et la disparition des services sociaux imposés par la politique libérale (qui ne nous propose que le sécuritaire comme solution) ? Comment développer une véritable démocratie participative dans les cités ? Comment enfin établir la confiance au sein de la diversité des populations qui constituent la France d'aujourd'hui ? C'est de tout cela que je voulais parler avec le ministre de l'Intérieur. Il a réussi à éviter ce débat, le seul qui au fond m'intéressait.
En fin d'émission, alors que j'étais absent, M. Sarkozy a une fois encore fait tristement usage de l'insulte en me traitant de «bateleur» et M. Duhamel s'est permis l'odieux rapprochement entre ma personne et celle de Le Pen. Les positions de l'extrême droite me font horreur et font de ma part l'objet d'une critique permanente et sans concession. Force est pourtant de constater que certaines thèses ou pratiques politiques instaurées par Le Pen se sont normalisées et font recette dans la droite dite classique. Le débat politique d'aujourd'hui nous offre un triste spectacle et la cote de popularité de M. Sarkozy a de quoi effrayer. «Pressé», affichant clairement ses ambitions de «présidentiable», il n'hésite devant aucune manipulation démagogique et la majorité du peuple croit en un homme qui pratique le débat politique dans un style d'interrogatoire de police et selon les méthodes manichéennes de Bush : il faut dire oui ou non, être avec ou contre. Sans discussion. La politique de l'administration Bush et l'état du monde ne vont-ils pas nous réveiller ? Allons-nous enfin voir le danger qui guette la France et, au demeurant, l'Europe ? Au sortir de ce débat, un malaise profond m'habitait : l'illusionniste Sarkozy serait donc l'avenir de la France ? Où est donc passée la gauche ?

© Libération


[Texte aimablement communiqué par G. Bloch.]

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Nazisme, islamisme et terrorisme


Beaucoup a été dit sur Tariq Ramadan, le prédicateur et théologien musulman, vedette du Forum social européen et coqueluche des médias et des courants altermondialistes. Son attaque ciblée contre les intellectuels juifs lui a valu une réponse cinglante de Bernard-Henri Lévy, qui a décrit avec conviction et style l'«autre visage de Tariq Ramadan» 1. «Nul ne saurait être tenu pour responsable des fautes de ses pères», observe BHL fort justement, mais, dans le cas de Tariq Ramadan, ce dernier exprime une fidélité de principe à l'héritage de son grand-père, fondateur de la Confrérie des Frères musulmans. En vérité, comme nous allons le voir, Tariq Ramadan est le digne héritier de son père et de son grand-père, et son itinéraire s'inscrit dans une parfaite continuité avec le leur, au point que l'on pourrait parler d'une véritable entreprise familiale, dont la raison sociale serait la propagation en Europe d'un Islam belliqueux et conquérant et de son corollaire : un antisémitisme virulent.


1) Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans et de l'islamisme contemporain

L'organisation des Frères musulmans (Al-Ikhwan Al-Muslimoun) a été fondée en 1928, en Egypte, par Hassan Al-Banna. Son père était horloger et enseignait le Coran dans la mosquée de Mahmudiyya, petite ville du delta du Nil. A l'âge de seize ans, Al-Banna partit étudier au Caire, où il prit part à l'effervescence politique des années 1920. Préoccupé par le déclin de la civilisation islamique, Al-Banna pensait que le principal danger, pour l'Islam, provenait de l'influence des idées occidentales. Aussi prêchait-il le rejet de toute notion occidentale. Cette idée du retour à la «pureté» de l'Islam de origines et de l'éradication de toute influence ou institution non islamique est au cœur de la doctrine d'Al-Banna, et elle influencera durablement le courant de pensée qu'il a fondé. On la retrouvera plus tard, notamment chez Al-Tourabi, au Soudan, chez l'Ayatollah Khomeiny, en Iran, et jusque chez Ben Laden 2.

L'importance des Frères musulmans pour l'islamisme est comparable à celle que le parti bolchévique a représenté pour le communisme 3 : jusqu'à aujourd'hui, c'est ce mouvement qui sert de référence idéologique et organisationnelle à toutes les mouvances islamistes, y compris le réseau Al-Qaida (au point que Sayyid Qutb, un des principaux théoriciens des Frères musulmans, a été qualifié de «cerveau de Ben Laden» 4). Contrairement à une idée répandue, le Djihad mené par les Frères musulmans dans les années 1930 et 1940 n'était pas dirigé principalement contre l'occupant britannique, ni contre les élites égyptiennes occidentalisées, mais presque exclusivement contre le sionisme et les Juifs. Leurs tracts appelaient au boycott des marchandises juives et des magasins juifs 5. Leur discours attribuait tous les maux de l'Egypte et du monde musulman au «danger juif », et leurs méthodes s'inspiraient de celles des nazis. En 1938, les Frères musulmans se comptaient par centaines de milliers. Leurs « troupes de choc », inspirées des mouvements de jeunesse fasciste et nazi, défilaient dans les pincipales rues du Caire en chantant : « nous n'avons pas peur de la mort… Nous la désirons… Mourons pour la rédemption des Musulmans ! » .

L'antisémitisme des Frères musulmans était un mélange d'antijudaïsme musulman traditionnel et d'antisémitisme moderne européen. Cet antisémitisme virulent explique le rapprochement idéologique entre les Frères musulmans et le nazisme, qui s'exprima notamment par l'asile offert aux dirigeants nazis après la défaite de l'Allemagne en 1945. Pour les disciples d'Al-Banna, l'extermination des Juifs par Hitler était dans le meilleur des cas ignorée, quand elle n'était pas justifiée ouvertement. Il convient de noter que Gamal Abdel Nasser et Anouar Al-Sadat furent tous deux membres des Frères musulmans, avant de s'en éloigner (ce dernier fut assassiné par des membres de la Confrérie après avoir signé l'Accord de paix avec Israël). Le 8 décembre 1948, le mouvement des Frères musulmans fut déclaré illégal en Egypte, et le 12 février 1949, Hassan Al-Banna fut assassiné par des agents du gouvernement.


2) Said Ramadan, le « pakistanais », fondateur du Centre islamique de Genève

La personnalité du père de Tariq Ramadan est beaucoup moins connue en Occident que celle de son grand-père, bien qu'il ait joué un rôle non moins important dans l'histoire du fondamentalisme islamique contemporain. Said Ramadan est né le 12 avril 1926 à Shibin El Kom, au nord du Caire. A l'âge de quatorze ans, il entend parler Hassan Al-Banna dans une conférence à Tanta et rejoint le mouvement des Frères musulmans. En 1946, après des études de droit à l'université du Caire, bastion de la Confrérie à cette époque, le jeune homme est choisi par Al-Banna - dont il deviendra le gendre - pour être son secrétaire personnel, et également l'éditeur de la revue islamique Al Shihab.

En mai 1948, Said Ramadan répond à l'appel au Djihad lancé par les Frères musulmans et participe à la guerre déclenchée par la coalition arabe pour étouffer dans l'œuf l'Etat juif qui vient d'être proclamé. Selon un de ses biographes, Said Ramadan aurait « réveillé en pleine nuit le Roi Abdullah de Jordanie pour lui annoncer que Jérusalem était sur le point de tomber aux mains des Israéliens et lui demander d'envoyer l'armée jordanienne en renfort pour défendre la ville sainte… » . Et le biographe d'ajouter ce commentaire « Jérusalem resta libre jusqu'en juin 1967. Cette fois-ci, il n'y avait personne pour réveiller le roi Hussein » 6. L'histoire est tout autre, on le sait, puisque c'est au contraire l'excès de zèle du Roi Hussein qui permettra à l'armée israélienne de réunifier la ville de Jérusalem. Mais cette description tendancieuse montre, en tout cas, que l'engagement de Said Ramadan au service du Djihad n'était pas seulement intellectuel.

Après la défaite arabe de 1948, Said Ramadan gagne le Pakistan, où il assiste au Congrès musulman mondial de Karachi. Il décide de s'intégrer dans ce pays, appelé à jouer un rôle de premier plan dans le réveil de l'Islam fondamentaliste (à tel point qu'il sera surnommé parfois le « Pakistanais »). En 1950, il retourne en Egypte, l'interdiction des Frères musulmans ayant été temporairement levée, et il commence à publier la revue Al Muslimoun, consacrée à la pensée islamique et à l'actualité. Mais, en 1954, Nasser le fait emprisonner avec les autres dirigeants du mouvement. Libéré au bout de quatre mois, il se rend à Jérusalem (sous occupation jordanienne) pour y représenter les Frères à la première réunion du Congrès mondial islamique, dont il est élu secrétaire général. Les années qui suivent sont des années de perpétuel va-et-vient entre la Jordanie, la Syrie, le Liban et l'Arabie saoudite.

En 1958, à la faveur de la rupture des relations diplomatiques entre la RFA et l'Egypte (dans le cadre de la politique connue sous le nom de « Doctrine Hallstein », en vertu de laquelle la RFA rompait tout lien avec les pays qui reconnaissaient la RDA), de nombreux opposants égyptiens sont accueillis à bras ouverts en Allemagne de l'Ouest. Cet épisode oublié de la guerre froide permettra aux Frères musulmans d'Egypte et de Syrie de s'implanter en Europe et d'y constituer les premiers bastions de l'Islam radical. Said Ramadan profite de l'hospitalité allemande pour étudier à l'université de Cologne, avant de s'installer à Genève en 1961.

C'est là qu'il va poser les fondements de la politique de « réislamisation » de l'Europe, en créant le Centre islamique de Genève. Ce centre, note Tariq Ramadan, « devait servir de modèle pour la création d'autres lieux à Munich, à Londres, à Washington et de façon générale en Occident » 7. Mais Ramadan, fidèle à son habitude de double langage, présente de manière très édulcorée le but véritable de ce Centre : « permettre aux musulmans émigrant en Europe de garder un lien avec leur religion, de trouver un lieu d'accueil et de réflexion ». La réalité est bien différente : le Centre islamique de Genève est avant tout un centre de propagande, de diffusion d'une conception politique très particulière de l'Islam, et de conversion…

L'un des premiers convertis sera d'ailleurs le tristement célèbre Albert-Ahmed Huber, nostalgique du troisième Reich et futur conseiller de la banque Al-Taqwa, impliquée dans le financement du réseau Al-Qaida… Huber, militant du panarabisme, est reçu en Egypte par Nasser en personne : « un homme formidable. Il m'a dit qu'un seul autre pays avait lutté contre nos trois ennemis que sont la décadence occidentale, le marxisme et le judaïsme sioniste : l'Allemagne [nazie] » 8. Le discours de Said Ramadan, farouche opposant à Nasser, n'est pas très différent. Son centre islamique est destiné à combattre le « matérialisme athée » (expression codée, qui désigne la civilisation occidentale). Tariq Ramadan, nous le verrons, n'est pas loin de partager les convictions du militant arabo-nazi Ahmed Huber, même s'il prend soin de les envelopper sous un emballage plus présentable… Le choix de la Suisse par Said Ramadan n'est pas fortuit. Il n'est pas impossible que la présence dans ce pays de plusieurs riches banquiers sympathisants du nazisme et des pays arabes, comme François Genoud, créateur de la Banque commerciale arabe à Lausanne, ait incité Said Ramadan à s'y installer.

A Genève, Said Ramadan accomplit un travail de militant infatigable de l'Islam, écrivant et diffusant des brochures en arabe, en anglais, en français et en allemand. Il est l'un des fondateurs de la Ligue islamique mondiale (Rabita Al' Alam Al islami), qui sera plus tard financée par les pétrodollars de l'Arabie saoudite, et impliquée, elle aussi, dans le financement du terrorisme islamique. La direction du Centre islamique de Genève sera reprise par son fils Hani, le frère de Tariq Ramadan, souvent considéré comme plus extrémiste que lui - mais il s'agit surtout d'une différence tactique.


3) Tariq Ramadan, prédicateur de charme et responsable de la « Dawaa » [propagation de l'Islam] en Europe

L'itinéraire de son grand-père et de son père aide à comprendre celui de Tariq Ramadan. Son engagement au service de l'Islam fondamentaliste des Frères musulmans s'inscrit dans la droite ligne de celui de ses prédécesseurs. Dans un texte biographique consacré à son père, il parle de son « engagement de tous les instants contre le colonialisme, contre l'injustice, pour l'Islam » 9 et affirme que cette détermination n'a « jamais été une caution à la violence, qu'il refusait »… Mais il ajoute aussitôt : « la seule exception concernait la Palestine : le message d'Al-Banna était clair ; la résistance armée s'impose face aux desseins des terroristes de l'Irgoun ou de l'ensemble des colons sionistes ». Cette restriction en dit long sur les conceptions de Tariq Ramadan : pas de violence, sauf contre les Juifs.

A Genève, Tariq Ramadan fait des études de lettres et milite dans des associations tiers-mondistes. En 1991, il part en Egypte suivre une formation islamique, et il y reste un an et demi. De retour en Suisse, il fonde l'Association "Musulmans et musulmanes de Suisse", et commence à donner des conférences à travers la France. C'est à ce moment qu'il devient un habitué des médias français, se présentant comme partisan d'une synthèse de l'Islam, de la laïcité et de la République… Mais par-delà ce discours rassurant, Tariq Ramadan poursuit un tout autre but : celui de la « réislamisation » des populations musulmanes d'Europe, objectif que s'est fixé l'Union des Organisations Islamiques de France, qui appartient à la mouvance des Frères musulmans.

C'est ainsi que Tariq Ramadan mène une « double vie » tout au long des années 1990 : professeur de lycée à Genève, puis chargé de cours à l'université de Fribourg, il tient un discours d'ouverture en direction des médias et bénéficie de la collaboration active de certains journalistes amis, comme Alain Gresh, du Monde diplomatique. Mais, en parallèle, il poursuit son objectif de réislamisation. En publiant de nombreux ouvrages et des cassettes audio, vendus à des dizaines de milliers d'exemplaires dans toute la France, édités par la librairie Tawhid de Lyon, centre névralgique de la mouvance islamiste dans l'hexagone. Et en entretenant des relations suivies avec des militants islamistes, qui vont bientôt faire la Une de l'actualité…

En 1995, Tariq Ramadan connaît ses premiers démêlés avec la justice française. Le ministre de l'Intérieur lui interdit l'entrée du territoire français, suite à une note des Renseignements généraux affirmant que le Centre islamique de Genève, dirigé par son frère Hani Ramadan, est devenu le rendez-vous des islamistes européens. Les frères Ramadan sont alors soutenus par de nombreux intellectuels de gauche. L'interdiction est finalement levée. Tariq Ramadan reprend ses tournées de conférences, qui le conduisent dans de nombreuses villes de France et d'Europe. En 1998, il séjourne un an à la Fondation islamique de Leicester, centre fondamentaliste créé à la fin des années 1970 par un dirigeant de la Jamaa Islamiya pakistanaise, exilé en Angleterre. Leicester est devenu le point de transit de nombreuses recrues des réseaux terroristes islamistes en route vers l'Afghanistan, comme Djamel Beghal. Au cours de ce séjour, Ramadan bénéficiera de son propre aveu des largesses de la Fondation islamique, qui lui offrira «d'excellentes conditions» et éditera plusieurs de ses livres.

Tariq Ramadan a-t-il été trop loin dans son engagement en faveur du Djihad mondial ? Le prédicateur médiatique est aujourd'hui impliqué dans plusieurs enquêtes menées sur les réseaux terroristes liés à Ben Laden 10. Le juge antiterroriste espagnol Balthazar Garzon le soupçonne de liens avec l'islamiste algérien Ahmed Brahim, financier d'Al-Qaida en Europe et emprisonné en Espagne depuis avril 2002. Deux documents en possession du juge Garzon font état de «contacts habituels» entre Ramadan et Brahim. Selon un article du Parisien, le nom de Tariq Ramadan aurait également été évoqué au cours d'une conversation téléphonique entre Ahmed Brahim et un responsable de la librairie Tawhid de Lyon susmentionnée. Dans cette conversation, il serait question d'inviter des «jeunes Français» à Majorque pour «travailler dans le chemin d'Allah»…

Par ailleurs, Ramadan ferait aussi partie des actionnaires de la banque Al-Taqwa, inscrite par les Etats-Unis sur la liste des organisations ayant financé le terrorisme. Pour Jean-Charles Brisard, ancien membre des services de renseignement qui enquête sur les attentats du 11 septembre, et qui a témoigné devant une commission du Sénat américain concernant les circuits de financement du terrorisme d'Al-Qaida, «il existe aujourd'hui un vrai faisceau d'indices qui permettent de soupçonner Tariq Ramadan d'avoir eu des relations avec plusieurs terroristes». Et il ajoute encore que Ramadan, «sous couvert d'un discours modéré, distille un discours radical qui peut encourager le Djihad». Le Centre islamique de Genève est aujourd'hui nommément visé dans une plainte déposée par des familles de victimes des attentats du 11 septembre.

Pierre Lurçat
(Centre de Recherches sur l'Islam en Europe - Jérusalem)

© P. Lurçat et upjf.org


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Notes

1. « L'autre visage de Tariq Ramadan », Le Monde 1.11.03.
2. Voir Bat Ye'or, Juifs et chrétiens sous l'Islam, Berg international 1994, p. 204 s.
3. Idée que j'emprunte à Matthias Kuntzel, dont le livre Djihad und Judenhaas mériterait une traduction en français.
4. Cité dans Kenneth Timmerman, Preachers of Hate, Islam and the War on America, Crown Forum 2003.
5. Il est intéressant de constater que la récente campagne de boycott d'Israël et de marques qualifiées de «juives» est, elle aussi, partie d'Egypte. Cf. I. Landau, "Fatwas antijuives et pétitions progressistes", Observatoire du Monde juif.
6. M.H. Faruqi, site Web du Centre islamique de Genève, www.cige.org
7. "Une vie entière", texte reproduit sur le site www.lycos.fr/oasislam
8. Piotr Smolar, "Ahmed Huber, un administrateur aux sympathies islamistes et nazies", Le Monde, 03.05.02
9. "Une vie entière".
10. "Tariq Ramadan, cible des services secrets européens", Le Parisien, 15.11.03


Mis en ligne le 20 novembre 2003 sur le site www.upjf.org

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Le philosophe s'empare des armes de ses détracteurs pour les détourner.

L'entrisme de Tariq Ramadan

Par Cynthia FLEURY et Emmanuel LEMIEUX

mercredi 19 novembre 2003

Cynthia Fleury, philosophe, et Emmanuel Lemieux, journaliste et écrivain.

Dernier ouvrage paru de Cynthia Fleury : Dialoguer avec l'Orient, PUF, 2003.

Dernier ouvrage paru d'Emmanuel Lemieux : Pouvoir intellectuel, Denoël, 2003.

Authentique théocrate communautariste, gérant, avec son frère Hani, les biens spirituels et matériels des Frères musulmans en Suisse à travers le Centre islamique de Genève, créé par leur père Saïd Ramadan, Tariq Ramadan est considéré aujourd'hui comme l'interlocuteur privilégié.
La polémique de ces dernières semaines s'est concentrée uniquement sur son texte d'essence racialiste listant, avec approximation, les intellectuels juifs complotant pour le sionisme et le gouvernement Sharon. Tariq Ramadan ne se résume pas à un texte pitoyable dont il a dit lui-même du bout des lèvres qu'il s'agissait d'un «déficit» d'explications dans son analyse. On ne l'avait pas compris, rompez le ban. Pourtant, il a derrière lui une oeuvre abondante qu'il nous faut lire pour comprendre le malaise. Rappelons simplement que dans d'édifiantes pages et notes annexes, jamais remaniées malgré de nombreuses rééditions et ce, jusqu'en 2001, Tariq Ramadan exprimait, par exemple en 1995, toute son admiration pour l'islamologie de Roger Garaudy, à l'époque déjà négationniste (le Face-à-face des civilisations, quel projet pour la modernité ?, Tawhid éditions, voir notamment page 358). Peu d'intellectuels français, et encore moins de journalistes, ont fait l'effort de le lire à fond. Pierre Khalfa, Olivier Besancenot et Noël Mamère ne l'ont manifestement pas fait. Il leur est pourtant facile de se procurer l'édifiante production de Tariq Ramadan, prédicateur de talent. Mais on peut leur faire gagner du temps. Soit en leur suggérant de relire quelques passages lumineux des Origines du totalitarisme d'Hannah Arendt (éditions «Quarto» Gallimard), soit donc en plongeant dans ces extraits choisis.
S'arrêter aux livres-vitrines comme l'Islam en questions (éditions Sindbad-Actes Sud), «entretiens» chics et d'une réciprocité complaisante avec Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde diplomatique, est insuffisant pour comprendre le mindscape ramadanesque. Il faut forer plus profond. A Lyon, les éditions Tawhid publient depuis les années 90 de nombreux ouvrages de leur héros. Que nous dit-il dans son islam ?
Pour déconstruire la «spiritualité» de Tariq Ramadan, il faut rappeler qu'il désire qu'elle fasse «autorité» sur la société ; que son «espace de témoignage» n'a rien d'un lieu de débats entre non-musulmans et musulmans, mais tout d'une islamisation de l'Occident, véritable nom de l'occidentalisation de l'islam.
Cessons de dire que Tariq Ramadan est «ambivalent». Il est très clair. Il veut un «citoyen musulman», qui rende des comptes à la fois à la République démocratique et à la charia. C'est théoriquement impossible car ces systèmes ne souffrent aucune concurrence : ils sont par définition exclusifs l'un de l'autre. Gardons-nous de les harmoniser... ou alors, avouons tout aussi clairement que nous sommes las des libertés, des égalités, des dignités chèrement gagnées au cours de notre histoire. En revanche, Tariq Ramadan sait jouer de l'ambivalence du mot charia (il a bien compris que la notion de jihad est bien trop difficile à manier), qui désigne la voie mais également un code sectaire et rétrograde. Il passe son temps à botter en touche : il veut la charia spirituelle, pas la charia juridique parce qu'elle est trop archaïque... En même temps, on pourrait peut-être l'actualiser, la «contextualiser» à l'envers, pour rendre justement possible ce «citoyen musulman». Il veut une société plus juste... Pour autant, ce n'est pas le «contrat social» qu'il appelle de ses voeux mais le «pacte moral».
Aux Etats-Unis, Tariq Ramadan serait un grand télé-coraniste. En Suisse et en France, il calque la posture d'un Alain de Benoist, fondateur de la Nouvelle droite dans les années 70. Mêmes anticapitalisme et antiaméricanisme, même altermondialisme affichés, ces deux intellectuels se comparent aussi par leur tentative d'entrisme dans le débat public. De Benoist, avec son acolyte Guillaume Faye, avait théorisé le gramscisme de droite. La «droite métapolitique» était une technique de combat idéologique et médiatique. Absorber, telle une éponge, toutes les influences, éliminer et rogner les vieux démons d'une extrême droite bornée à l'antisémitisme primaire, à la nation un peu rance, au catholicisme ringard. Surtout, aller chercher dans les stocks de l'adversaire leurs plus belles armes conceptuelles. Et les encercler. Un grand jeu de go, épure tactique du gramscisme de la Nouvelle droite qui pénétra les beaux esprits de l'UDF, des jeunes giscardiens, du Figaro, de l'Académie française et de quelques égarés de l'extrême gauche.
En 2003 : Tariq Ramadan, ou le gramsciste islamique. L'apparence est lisse. Tariq Ramadan figure comme le gendre idéal de l'islam, le grand frère des Beurs paumés, le sous-traitant mystique de l'action sociale. La tribune, même exilée à Ivry, que lui ont offerte les organisateurs du Forum social européen est grave. En arguant d'un complot imaginaire du Parti socialiste cherchant la déstabilisation du Forum, ils se sont piégés un peu plus, accréditant la puissance subversive de Ramadan, une subversion politique qui pour réelle qu'elle soit n'a strictement rien à voir avec celle des altermondialistes.
Avec une grande habileté, Tariq Ramadan saisit à bras-le-corps les sujets de société de l'Occident et de la Babylone capitaliste en utilisant une phraséologie anti-impérialiste des années 70, pour mieux les retourner à l'avantage d'un gramscisme islamiste. Le voile, par exemple, est une réponse de «pudeur» à la débauche occidentale et à la dégradation de la femme. Quelle féministe française refuserait d'y souscrire si elle n'était pas inconséquente avec elle-même ? Adepte d'une théocratie impérialiste ou, au contrai
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