Titre complet : "Laïcité et licéité (1) : De quoi le voile islamique est-il un signe ?"
On dit que le voile islamique est un «signe religieux». On ajoute parfois «ostentatoire», puis, récemment, «ostensible». Voilà une pseudo-évidence qui embarrasserait quiconque serait mis en demeure de lexpliciter. Quest-ce quun signe ? Des décennies durant, par bataillons entiers, linguistes, sémiologues et anthropologues se sont joyeusement empoignés autour de ce pont-aux-ânes, pour un résultat qui a souvent consisté à déclarer dépassée cette notion assez pauvre. Commençons donc dabord par souligner à quel point la compréhension du voile islamique comme simple «signe religieux» accuse linsuffisance simplificatrice dune analyse de la sémio-politique vestimentaire beaucoup plus complexe dont il relève en réalité. Insuffisance qui risque dégarer le législateur dans des décisions myopes. Mais il nous servira surtout à mettre en évidence les limites correspondantes du recours au principe de laïcité.
Il existe deux types dargumentation contre le voile : féministe et laïciste. Rien de plus normal, il concerne, dune part, les femmes, et, dautre part, les rapports avec une grande religion. Ces argumentations sont compatibles et conciliables, mais ne se recouvrent pas, et constituent des angles dattaque très différents. Le féminisme refuse le voile parce quil y voit une marque doppression imposée aux femmes par lautorité des hommes, et une pratique sexiste ; tandis que le laïcisme le refuse parce quil y voit une intrusion religieuse à lécole, espace public, et donc un viol du principe de laïcité de lÉtat (cest-à-dire de séparation de lÉglise et de lÉtat). On voit qua priori, ces deux arguments nont rien à voir lun avec lautre. Ils diffèrent aussi bien dans leur signification et leurs présupposés, que dans leur champ dapplication et leur portée. Ils ne se recoupent en fait quen ce qui concerne spécifiquement lIslam. Je voudrais proposer, dans cet article, une autre interprétation de cette question, qui tente de renouveler la problématique et sorte un peu des sentiers battus (et de lhypocrisie). Une argumentation qui ne soit, dans sa structure essentielle, ni féministe, ni laïciste, bien que nullement inconciliable politiquement avec ces deux positions, mais qui essaie daffronter ce qui me paraît être le vrai problème. Mais cest à condition de se libérer dabord de cette idée de «signe», dans laquelle on a enfermé la logique du voile islamique, en stérilisant le débat.
Un signe ostentatoire ? Si jarbore une plume à mon chapeau, ce sera bien un «signe», rien quun signe. Ostentatoire est pléonastique, puisquun signe qui ne se montrerait pas nen serait plus un. En outre, un signe intentionnel est toujours «de
quelque chose». Un signe de quoi ? Ma plume est un signe que je suis chasseur, bavarois ou tyrolien, éventuellement un Iroquois, mais certainement pas un oiseau ! Cest quen dehors de signifier, cette plume-signe ne fonctionne pas, elle ne sert de rien. Un signe est déconnecté de ce quil est pour nagir quen tant quil signifie. Pigeon vole, mais plume ne vole pas.
Or, le voile, normalement, na pas du tout vocation à être un signe : il ne sert pas à «afficher des idées» (2). Certes, cest trivialement un indice dIslam. Mais ce nest pas dabord un signe, car il a une valeur dusage, il remplit une fonction, et, à ce titre, agit comme ce quil est : Operari sequitur esse ! Le voile est une partie du vêtement qui cache, recouvre, «voile». Le voile voile, eût dit, inspiré, Heidegger, comme lêtre est. Est-ce que la kippa «kippe» ? Est-ce que la croix «crucifie» ? Non. Et que voile-t-il, ce voile ? Il voile le corps de la femme, tout son corps, pour ne plus laisser apparaître que ce qui nest jamais de lordre de lapparence, puisque cest seulement son regard. Or, le regard comme tel ne se voit pas, comme ironisait Merleau-Ponty. Si la femme doit nêtre que ce regard derrière le voile, cest quelle est sous le coup dune proscription : linterdiction dêtre vue. LIslam intégriste soustrait ainsi la femme à la visibilité publique. Reste un corps fantomatique, présent mais invisible. Doublement invisible, dailleurs. Parce quon ne peut non seulement plus discerner son aspect «naturel», la peau, les cheveux, les formes de la silhouette, mais aussi parce quon ne distingue plus tel corps de tel autre corps individuel. Cest donc en plus de laspect individuel qui se cache, la différence interindividuelle qui sefface. Bref, cest lindividualité quon gomme. LIslam intégriste ne se contente pas de soustraire la femme à la visibilité, cest son individualité, plus encore quaucune nudité, quil fait disparaître de lespace public.
Le voile prolonge jusquà la tête le vêtement qui enveloppait déjà presque entièrement le corps féminin. Cest donc dabord un vêtement «intégral». Il est, par ailleurs, quasi-identique pour toutes, cest donc ensuite un vêtement uniforme. Loin dêtre un simple «signe», même ostentatoire, le voile est donc un uniforme intégral pour la femme, le symétrique exact et lantithèse du strip-tease avec «nu intégral». Intégralité qui, dans sa visée totalisatrice, fait écho à lenrégimentement intégriste (3). Quel paradoxe, au demeurant, que de qualifier d»ostentatoire» (du latin ostentare = montrer avec insistance) une partie du vêtement qui ne vise quà achever de cacher entièrement le corps féminin ! Avec son tout-caché, il rompt, en fait, avec la grammaire de base du vêtement occidental, qui repose sur linfinie diversité de jeu quautorise la dialectique du caché et du montré. Et je dirai ce que cette dialectique suppose comme principe sous-jacent.
Le voile remplit donc la fonction de voiler, et complète luniforme de la femme pour lIslam intégriste. Or, ce même uniforme intégral-intégriste auquel je déniais, à linstant, la vocation de signe, voilà quil redevient signe à un second niveau danalyse. Mais non pas immédiatement comme signe dIslam. Il revient plutôt comme signe de «la Femme» ! Signe dune féminité générique désindividualisée - en tant quinterdite. L«Homme Invisible» de la série télévisée, on sen souvient, ne devenait paradoxalement visible quentièrement enveloppé de ses bandelettes, tel une momie. Cest seulement couvert quil apparaissait, tandis que nu, il disparaissait. Luniforme intégral de la «Femme Invisible», dans lIslam intégriste, de même, ne la restitue au visible que comme interdite à voir, napparaissant quà disparaître sous le signe de cet interdit.
Bref, lislamisme fait disparaître et uniformise. Et il uniformise le long dune seule dimension différentielle, monotone et austère : la différence sexuelle. Dans cette disparition, il signale certaines personnes comme marquées par un statut distinct, en frappant leur corps dune interdiction dapparaître, dune ostensibilité proscrite. Cest la dynamique même de la ségrégation. On voit tout de suite que la dynamique du problème posé par le voile est dordre juridico-politique et anthropologique. Pourquoi, à partir de là, si elle est acceptée pour les femmes selon la logique interne de lIslam, une telle pratique de luniformisation différentielle ne se généraliserait-elle pas, à lavenir, dans un contexte de pouvoir islamiste théocratique, à dautres catégories de personnes distinguées selon les critères propres de lIslam ? Mais cette fois à lextérieur plutôt quà lintérieur de la «communauté» ? Les dhimmis, par exemple ? En ce sens, le voile soppose, de front, à la fois à légalité des personnes et aux valeurs pluralistes des civilisations démocratiques. Le voile est la marque dune Loi, la Shariâ, rivale de celle de légalité et de la liberté, prétendant régenter les murs (la différence et le rapport social des sexes) dans lespace civil.
Autrement dit, dès lors que le voile, partie du vêtement, surgit comme signe, cest comme signe dun interdit canonique, barrant lespace de la visibilité civile. Aussi, je dirais quil sagit pas tant dun signe de lIslam («symbole dappartenance» à cette religion), que dun signe «dans lIslam», cest-à-dire, de linscription dans lordre du visible dune Loi de lIslam, intrusion dun droit religieux dans la sphère civile. Paradigme dapplication de la Sharîa, il signifie que cest la légalité juridico-canonique de lIslam qui domine sur lespace social, et il le signifie aux yeux de tous. Non pas expression émanant de la femme musulmane individuelle, donc, puisquil lannule dans lespace visible, mais sa soumission à la loi de linterdit anthropologico-religieux qui régit cet espace. Le voile, cest le signe de linterdit de la femme dans lIslam et la marque de linterdit de lIslam sur la femme, parce que la femme y est uniformément et statutairement interdite au visible (pour nous), comme la visibilité est interdite à la femme (pour elle). Mais cette symbolique de la Loi musulmane, quest le voile, ne doit pas être isolée de lensemble du corps des prescriptions canoniques dont il est solidaire.
On aura remarqué que, jusquici, je ne parle pas de «laïcité». Si le voile islamique nest pas un simple «signe religieux», en effet, je nen ai pas besoin. Le problème quil pose nest pas dans le rapport intérieur-extérieur, dans lextériorisation sensible et ostensible dune croyance intérieure de lindividu, mais dans la manifestation sociale dune Loi. Il y a, en effet, dans la discussion, une permanente équivoque sur le sens des mots «public» et «privé» qui impliquent des rapports dextériorisation et dintériorisation dont lextension varie considérablement, puisque lon y confond plusieurs sens de ces mots. Cest quavec le voile, ne nous y trompons pas, ce qui est en jeu, ce nest pas uniquement l «espace public», au sens des lieux institutionnels du service ou de la fonction publics, telles lécole ou les administrations publiques, qui ressortissent à la sphère de lÉtat (laïc et républicain), et qui sont gouvernés par une «loi» négative de stricte neutralité confessionnelle et donc commandent une neutralité de la tenue. Il ne sagit pas seulement négativement de ne pas faire acception de religion dans lespace neutralisé dun État, lequel, indifférent, couvre de son «voile dignorance» les différences de conviction concernant lAu-delà, qui ne sont pas son affaire, et nen veut rien savoir ni nen voir aucun «signe». Lenjeu concerne, tout autant, en fait, les relations sociales dans lespace public civil, ce qui est immensément plus vaste, et concerne éminemment - et positivement, cette fois - la «société dans laquelle nous voulons vivre». La «philosophie de la République» serait, dailleurs, bien incomplète et simpliste si elle ne dichotomisait lespace quen public et privé, en ces sens restreints : je ne vis pas exclusivement soit dans des institutions étatiques, soit dans ma chambre à coucher ! (Tout le monde nest pas haut fonctionnaire
) Entre les deux, séchelonnent une multitude de types despaces sociaux, où je suis en rapport ne serait-ce que visible et dostension avec mes semblables. Autrement dit, entre le «public», au sens restreint, ressortissant à lÉtat, et le «privé», à la limite de lintimité intériorisée des religions «privatisées», cest-à-dire quasiment sans culte public, il y a une large et multiforme tierce zone de sociabilité commune, dans laquelle les gens sapparaissent et se manifestent les uns aux autres. Cest là que, dans sa plus large part, le corps social se phénoménalise.
Dans une société séculière et ouverte, cet espace civil de la visibilité sociale, au sens très large des «espaces communs» les lieux publics ouverts, la rue, les lieux de travail et déchange, les entreprises, les espaces de transit, de loisirs, les cafés, les boutiques, les gares, les transports en commun, lécran de télévision, etc. , toute cette dimension territoriale «commune», qui accroît indéfiniment la sphère «publique» de lécole, des administrations et de lhôpital, est libre, mixte, mêlée, énergumène et sans loi. Là, il ne peut être question dune neutralisation des croyances au nom de la pureté négative de la laïcité. Lespace civil, en effet, nest pas lespace de la loi politique, cest lespace de la civilisation, cest-à-dire des modes dêtre et de sentir, de la culture du quotidien, de la sensibilité, du goût, de lexpression, de lémotion, et de la séduction. Autrement dit, des murs et de la «civilité». Or, nous sommes en régime de liberté des murs. Par définition, je le répète, il suppose, en Occident, la visibilité mutuelle et libre des corps, et doit être ouvert à toutes les expressions individuelles ou identitaires, et à tous les discours vestimentaires (vive tous les boubous, les bérets, les saris, les chéchias, etc. !). Là, les identités individuelles et collectives ne peuvent seffacer, elles sont reconnues. Mieux, sil y a une catégorie despaces où cette reconnaissance des identités peut sexercer socialement, cest bien dans ces espaces, ou nulle part !
En effet, la règle laïque des espaces dÉtat est une règle de stricte neutralité vis-à-vis des confessions. Or, «neutre» (en latin ne-uter signifie «ni-ni») implique quon les exclut toutes (ni lune, ni lautre) pour nen privilégier aucune. En ce sens, paradoxalement, ces espaces dits «publics» sont des espaces de réserve ou de retenue de lexpression, dabstention de «publier» ses convictions particulières. Ce ne sont pas des espaces de liberté publique, mais de retenue publique, de restriction générale, afin de se conformer à une neutralité nécessaire. La particularité y est requise de sabstenir. Cest luniversel abstrait qui règne (4). La loi politique laïque qui régit les espaces dÉtat est donc, en ce sens, et sur ce terrain limité, une loi de non-liberté : on nest pas libre dy afficher ses convictions particulières concernant lAu-delà. A linverse, lespace civil est le véritable espace de la liberté publique, puisquil est censé, non pas exclure toutes les particularités, mais, au contraire, les accepter toutes (nen exclure aucune). Cest là que règne, à linverse de la neutralité dÉtat, la liberté concrète des murs (sur laquelle je vais revenir). Ces espaces de la sociabilité ne sont, par conséquent, justement pas des espaces de neutralité exclusive («ni-ni» = aucune), mais bien de composition inclusive et damalgame («et-et» = toutes), où toutes les particularités sont libres de sajouter et de se juxtaposer sans réserve, où elles se montrent et saffichent. Bref, lespace civil est le véritable espace «public» (où lon «publie» sa particularité), alors que celui que lon nomme ainsi devrait sappeler «neutre». Et par conséquent, cet authentique espace «public» nest tel quen tant quil est lespace de la liberté. Pourtant, la plus grande des libertés ne signifie pas lanarchie, il y a de rigoureuses cohérences civilisationnelles auxquelles il est difficile déchapper, et dabord parce que cette liberté a elle-même une loi, qui est une loi de liberté. Celle de la visibilité mutuelle des corps.
Les signes et les vêtements sont, en effet, autant dénoncés proférés dans un espace sémiotique, un «champ des signes», lequel nexiste quen présupposant un axiome fondamental, tellement obvie et inapparent quil échappe à la conscience, celui de la licéité (5) de la visibilité mutuelle des corps, de lostensibilité autorisée des corps, justement : jusquà présent, ils y sont - au moins partiellement : hormis les «pudenda» (6) réciproquement libres à montrer et licites à voir. Car, dans notre culture, le corps féminin nest pas en totalité objet de pudeur sexuelle, nest pas un «pudendum» total, et la tête nest pas une «partie honteuse» ! Bref, selon nos normes, une tête nest pas un cul. Je dirais donc que le principe pertinent est ici non pas celui - négatif on la vu - de laïcité, mais celui, positif, de licéité de lostension corporelle ! Et si lon veut être cohérents, cest au cur de lIslam quil faut porter le fer de ce principe puisque cest lui qui condamne comme illicite (haram) lostension du corps féminin, entrant ainsi en violente contradiction avec notre permissivité. Lespace commun civilisé connaît, certes, de multiples grammaires vestimentaires, avec des régularités et des codes stratifiés et divers, quelquefois antagoniques, autorisant autant les phrases vestimentaires «correctes» costard, cravate ou courantes, voire désinvoltes et relâchées du casual, que la performance de «paroles poétiques» (la mode), ou encore de cris (excentricité, révolte vestimentaire, etc.). Mais toute cette sémiotique du vêtement, très diversifiée, nen reste pas moins articulée en profondeur, de façon cohérente, par ce principe civilisationnel sous-jacent : les corps sentre-apparaissent mutuellement et librement, et la tête en fait partie (7). Ce nest pas illicite !
Ce principe crucial de liberté, que jai nommé de «licéité», régit tacitement toute la manifestation interpersonnelle dans lespace civil-visible occidental. Cest le principe de liberté des murs appliqué à la visibilité mutuelle des corps. Il repose, à son tour, sur un principe plus profond, qui est la maîtrise, par toutes les personnes individuelles, de leur propre corps, et de la phénoménologie de celui-ci (de sa manifestation). La «possession de son corps», cest, au sens large, lhabeas corpus «tu as ton corps» - solidement lié à la liberté individuelle. Elle est constitutive du «civil», de la civilité et de la civilisation (8). Autrement dit, ce à quoi touche le voile islamique, ce quil menace, cest cette loi de liberté de lespace civil, bien plus que la loi de restriction de lespace dÉtat. Ce nest pas la laïcité, cest la liberté. Si jinsiste sur la cohérence interne de ces deux principes (visibilité de principe des corps et liberté individuelle), cest non seulement pour donner un fondement libéral au refus du voile islamique, mais cest aussi pour souligner que ce que vise lappel à la «laïcité», en réalité, et, bien quon se trompe ici de principe - comme jessaie de le montrer -, nentre pas en conflit avec la liberté individuelle. Car ce ne sont pas ici des principes hétérogènes qui tenteraient de se concilier dans un compromis instable, comme le prétendent certains (9). La liberté de manifestation, exigeant un minimum de dialectique du caché-montré, cest-à-dire dostensibilité des corps, exclut loption du tout-caché, surtout en tant que costume statutaire de certaines personnes, soit leur invisibilité intégrale dans lespace civil (ce qui, pour faire allusion à lhabeas corpus, revient à une sorte de détention symbolique arbitraire de la femme, de la part des autorités canoniques religieuses). Cest pourquoi, tant que ce principe de licéité de la manifestation inter-corporelle visible et de liberté individuelle de choix du vêtement restaient sous-jacents, dans le cadre de la civilisation occidentale moderne, la civilité navait encore jamais pu tomber, jusquici, sous le coup daucun véritable interdit de visibilité (hors lexhibitionnisme et lattentat à la pudeur (10), ni daucun marquage distinctif du statut civil par le vêtement (comme le costume, le couvre-chef, et la couleur distinctifs obligatoires du Juif, au Moyen Âge), ni, a fortiori, daucune occultation intégrale du corps de certaines catégories de personnes. Seuls lutilité, lexpression et le goût, y construisaient jusquici les règles du sens commun (quasi-esthétique) qui fait exclusivement, si lon peut dire, «jugement» (pour faire référence au sensus communis de Kant comme principe réfléchissant de la règle du jugement de goût, qui sapplique ici parfaitement aux «espaces communs» de la manifestation sociale des corps).
Prenons garde, le voile islamique change cela ! Bien au-delà de lécole, il ne prétend pas contribuer à la diversité de lexpression des corps, mais bien légiférer sur leur visibilité même. Sil est signe, on la vu, il est signe dinterdit, et, à ce titre, il ne peut pas valoir comme une «parole» banale à lintérieur dun espace civil licite du langage vestimentaire, mais il y tente une prise de pouvoir ; cest un opérateur édictant une règle sur lespace du visible lui-même. Cest un uniforme religieux, une autre loi vestimentaire. Cela ne relève pas du même niveau logique. Ce nest pas un signe positif dans lespace de la liberté individuelle des moeurs, mais un signe de négation sur cet espace, une négation de nos règles sociales. Cest une interdiction édictée dans lespace de la liberté civile par une autorité qui nest pas lÉtat, cest-à-dire une négation de la loi de liberté. Cherchant à y inscrire lostension du corps féminin comme totalement illicite, il nous fait encore violence, au sens de loffense territoriale, car ce quil heurte, en fait, cest ce quon a reconnu comme notre axiome de civilisation quant à la visibilité sociale des corps (11).
Voilà pourquoi linterprétation limitative du voile comme «signe religieux» cest-à-dire comme une expression positive et «civilisationnellement neutre» est bien trop étroite et met devant une contradiction. Par rapport à ce qui est ici en question, la notion de «signe» est beaucoup trop superficielle et anodine, et natteint pas au vrai problème. Si le voile nétait effectivement quun «signe», cest-à-dire une expression identitaire, alors, il ny aurait pas grand chose à dire contre. Si, par ailleurs, lon sen tient seulement au critère de la laïcité simposant aux seuls espaces «publics» institutionnels , celui-ci ne peut en effet sappliquer quà ce quon ne peut catégoriser autrement que comme des «signes» religieux ostensibles, du fait de leur dynamique prosélytique, cest-à-dire en tant que «manifestation des croyances» et vecteur de «propagande» (religieuse : propaganda fide) parmi dautres. Mais alors, cela ne sapplique strictement quaux agents de linstitution ! Or, si, à lécole, les professeurs tombent dans cette catégorie, il est vrai que nest pas entièrement le cas des élèves, qui nen sont, pour une part, que les usagers «invités» de la société civile. Les filles islamistes ont alors beau jeu de protester, au nom de leur liberté dusagers de linstitution scolaire. Comme dirait lémission de télé : «cest mon choix !». Et les mollahs iraniens peuvent alors adresser, de loin, leurs admonestations, et se poser en champions des libertés individuelles
Les rôles sont comiquement inversés !
Si, dautre part, lon prend au sérieux linterprétation qui voudrait nous faire croire quil sagit là dune «pratique sociale» émergente, aux motivations complexes, cela implique quon attende des enquêtes quelles sondent les motivations individuelles censées donner son sens à ce «signe ostensible». On peut compter sur les «experts» psychosociologues, qui sont là pour pulvériser le problème en lui attribuant des significations multiples, relatives et baroques, y compris celle de lauto-affirmation libertaire ! (dixit Wieviorka, dans Le Figaro). Doù lémiettement en «cas» particuliers, fonctions de chaque intention individuelle de porter le voile. Nos psychosociologues, incapables de saisir une cohérence danthropologie religieuse et politique, dissolvent alors le phénomène dans une interprétation hyper-contextualisante, au gré des typologies empiriques de motivations, occultant la forêt de lidéologie de combat politico-religieuse en faisant de chaque arbre un cas à part, négociable au cas par cas. Tout plutôt que de savouer léchec de l«intégration» républicaine. Naura-t-on fait alors que repousser le front un peu plus loin ? Mais cette version «sociale» de la question du voile - qui ne voit en lui quun symptôme de malaise identitaire, explicable seulement par la «panne» de lintégration, comprise au sens de lexclusion socio-économique des populations musulmanes des «cités» -, même si elle fournit un alibi explicatif commode, ne colle pas avec la thématisation officielle du problème, car on voit mal ce que la laïcité aurait à voir là-dedans. Lincapacité daborder le problème autrement que dans le cadre du couple laïco-social est caractéristique de la cécité poilitico-religieuse en France.
Cest quon a mal pris le problème, et que si, comme jespère lavoir montré, le voile nest pas (seulement) un «signe» ou pas le signe quon croit, alors le défi quil lance dans lespace civil déborde sa dynamique prosélytique, en tant quaffichage ou «symbole» dune appartenance religieuse. Doù, dailleurs, la conséquence dérisoire et injuste dassortir son interdiction à lécole, pour faire bonne mesure et paraître équitable, de celle de la kippa (laquelle, malheureuse, na que faire dans cette galère, et relève dune tout autre logique) ! Avec le voile, il sagit, plus profondément, dune sécession culturelle sur les lignes de fracture dun conflit symbolique entre civilisations, ouvrant une brèche dans lespace commun démocratique de la société libérale, attaquant ses principes les plus fondamentaux, et qui a sa profonde cohérence interne, cohérence à laquelle lappel au seul principe de laïcité et à la logique du signe noffrent quune réponse faible et insuffisante (12). Cest pourquoi, en réalité, même si la loi pour lécole est bienvenue, ce serait une erreur de penser que tous ceux qui sont contre la loi ont tort, car certains dentre eux sont bien conscients de son caractère, en partie cache-misère, par rapport à lampleur du problème dont elle prétend traiter, et qui va bien au-delà de ce que lon désigne, en France, sous lappellation «laïcité».
Le symptôme flagrant de cette faiblesse est que largumentation officiellement reçue hésite constamment, de façon éclectique, entre les deux lignes évoquées au début de ce texte, y compris dans le discours de Chirac, du 17 décembre (qui le noie, lui, dans un ensemble hétéroclite de raisons, où prédomine, en fait, la «cohésion nationale» est-ce que cela signifie : identité française, paix civile ?). Même si cest la première qui est officiellement et juridiquement mise en avant, on ne sait jamais trop si linterdiction du voile est principiellement motivée au nom de la laïcité ou au nom de légalité des sexes, deux principes qui sont hétérogènes (à moins de tout confondre). On peut retourner le problème dans tous les sens : la laïcité ne suffit pas, elle exige toujours dêtre complétée par dautres raisons, motifs ou principes, inavouables ou éclectiques. La lecture que je propose ici est différente, non axée principalement sur le principe de laïcité. Ce ne peut donc être, de mon point de vue, que tactiquement et faute de mieux, quon sappuiera sur elle, cest-à-dire dans un premier temps et pour parer au plus pressé. Il est difficile, si lon veut donner un coup darrêt à loffensive islamique, de procédant autrement quen faisant fond juridiquement, pour linstant, sur ce principe, car lactuelle réflexion intellectuelle sur le droit nest pas outillée pour étudier les menaces civilisationnelles.
Un autre indice dincohérence de largumentation officiellement laïciste, est quelle prétend interdire le voile dans les entreprises. Or, celles-ci relèvent juridiquement dun espace de droit «privé» ! Comment le principe de laïcité - à moins de linterpréter très extensivement et abusivement comme règle générale du «vivre ensemble» -, peut-il justifier cette interdiction ? Aussi, le Président, dans son discours, ne pouvait guère faire plus quinvoquer fallacieusement faut-il le dire ? - des motifs de «sécurité» et de «relation commerciale avec la clientèle» ! Ici, il est clair que la laïcité est hors de propos, et quelle est taillée trop court pour la faire servir adéquatement à ce à quoi, en fait, on cherche à répondre, cest-à-dire au véritable problème que pose ce qui se cache derrière le voile islamique.
Ce sur quoi je voudrais insister, cest que, même du point de vue dune théorie spécifiquement libérale étrangère, donc, à la tradition «laïciste» à la française du droit des minorités (13), le voile islamique poserait un grave problème. Comme on le sait, confrontée à la question des droits culturels des minorités (ethniques, nationales, immigrées), la tradition politique libérale classique, toujours ancrée dans une pensée des droits de lindividu, a été conduite à une révision, jusquà lamener à admettre, dans les sociétés de facto multiculturelles (cest-à-dire culturellement non homogènes), lidée de «droits collectifs», et cela, à certaines conditions. Cest ce quon appelle le «multiculturalisme», qui a si mauvaise presse chez les républicains français. Son intention est de protéger les minorités culturelles, et leur permettre de préserver leurs traditions, coutumes et pratiques religieuses contre la pression assimilationniste donc destructrice didentité de la société majoritaire ambiante. Ce but en soi est respectable. Cette idée de droits collectifs sinscrit dans ce quon a appelé une «politique de la reconnaissance» des identités (Charles Taylor), et il est vrai quelle va en sens inverse de la «transcendance» homogénéisante de lintégration laïque à la française.
Mais il est naïf de supposer que le multiculturalisme à langlo-saxonne soit une pure anarchie identitaire, et une jungle conflictuelle des cultures «communautaristes», comme on veut perpétuellement le faire croire en France. Aussi, la philosophie libérale sest-elle posé la question. Attribuer des droits collectifs, comme cela se pratiquait dans la féodalité médiévale, laquelle déterminait les droits politiques en fonction des groupes dappartenance des sujets, ne risque-t-il pas de remettre en cause le fondement légal de la société moderne, à savoir légalité et lindividualité des droits fondamentaux ? Peut-on «différencier» la citoyenneté sans que les personnes autonomes ne soient réduites à des vecteurs didentités et de buts collectifs ? Les droits collectifs des «communautés» dappartenance nempièteront-ils pas sur les droits de lhomme, dont le titulaire naturel est et reste le sujet, cest-à-dire la personne individuelle, et cela jusquau point de détruire les fondements de la société libérale ?
À cette question, si la réponse libérale noppose, certes, plus de façon univoque droits collectifs et droits individuels, elle retient cependant une clause restrictive extrêmement importante. Les droits collectifs sont conditionnés par le fait de ne pas porter atteinte aux droits fondamentaux, cest-à-dire quils ne sont concédés quà la condition dempêcher quau moyen de la juridiction collective à eux concédée, les pouvoirs, à lintérieur du groupe minoritaire, nusent de «contraintes internes» restreignant les libertés des membres au nom de la tradition ou de la solidarité du groupe (sous prétexte de «trahison» de lidentité collective, par exemple), comme cest le cas dans les cultures théocratiques et patriarcales, au nom de lorthodoxie religieuse ou de lautorité traditionnelle des hommes (père, frère, époux). Car, dans ce cas, le droit collectif constituerait clairement une brèche dans les libertés civiques et les institutions démocratiques, et ce serait inacceptable. Il faudrait alors protéger lindividu contre ces droits collectifs abusifs. Or, cest clairement la situation des femmes sous la Shariâ. Les droits collectifs sont, en effet, la plupart du temps inoffensifs lorsquils ne concernent que lexpression identitaire. Le propre de la confusion française, est davoir repris naïvement cette idée, presque anodine, dexpression identitaire («signe ostensible»), sans avoir vu que la logique du voile a des implications qui vont bien au-delà dune simple «expression», et, au nom du principe de laïcité, den avoir simplement proscrit le droit dans certains espaces limités de linstitution étatique. La position française se maintient donc intégralement dans linnocuité dune logique du signe et de lexpression, puis elle ne la réprime que partiellement et localement. Mais quid de la servitude imposée aux femmes dans lespace civil et privé ? En quoi la «laïcité» répond-elle le moins du monde à cette emprise sociale et à cette contrainte interne ? Elle ne touche, en réalité, que superficiellement une menace profonde On voit, par conséquent, quune réflexion libérale serait bien plus percutante et plus efficace.
Mais cette limite, opposable aux droits collectifs relativement aux «contraintes internes» que le groupe pourrait imposer à ses membres, nest nullement la seule problématique à laquelle on aurait à faire face, du point de vue le plus libéral, concernant le voile islamique et dautres «contraintes internes» de lIslam. Le problème plus grave - et le secret de Polichinelle -, évidemment, cest que lIslam nest pas tout à fait une minorité au sens ordinaire du terme. Il est bien loin dêtre une culture vulnérable et menacée de disparition, quil faudrait protéger contre lacculturation et lextinction. Cest le moins quon puisse dire ! Il sagit, au contraire, dune culture religieuse mondiale en expansion, et, pour le dire euphémiquement, assez agressive. Dautre part, cest une religion qui, dans son histoire, a déjà plus quabondamment fait la preuve, pendant certaines périodes, dune violence et dune intolérance particulières vis-à-vis des autres religions. Dès son origine, elle sest développée par le djihad et la terreur fanatique. Cest pourquoi le communautarisme musulman en France doit légitimement susciter la méfiance, car il nest pas défensif, mais militant et offensif, et, par rapport à son immense «base arrière» du monde de la Oumma arabo-musulmane, il ny a pas loin à penser quil sagit, en fait, dun irrédentisme. Cest pourquoi, lattitude à son égard, aussi bien dun point de vue «républicain» que dun point de vue libéral, exige une prudence spécifique. A vrai dire, je ne crois pas plus sérieusement, à son égard, au droit des minorités quà lintégration. La France sillusionne si elle croit quelle va sannexer lIslam («Islam de France», sil vous plaît) comme elle sest annexé la Savoie ! Cest prendre bien trop à la légère les dynamiques culturelles «globales», et croire que la République, elle même dé-souverainisée par lEurope, est un isolat politique et culturel, à lheure des satellites et des antennes paraboliques.
Si lon tire le fil du tricot du voile, cest tout le système anthropologique, juridique, culturel et politique de lIslam, qui se dévide. Voilà le seul sens dans lequel le voile serait un «signe», cest comme métonymie de tout lIslam intégriste. Ce nest que la partie dun tout. Derrière le voile, il y a la supériorité du Musulman sur lInfidèle, linterdiction de lapostasie, le refus de la liberté de conscience, le code de la famille, la polygamie, les mariages arrangés, le refus des mariages mixtes (femmes musulmanes avec hommes non-musulmans), le statut de minorité des femmes, leur inégalité dans la succession et le témoignage, la répudiation, la lapidation, lhomophobie, lintolérance, lantisémitisme, etc. Bref, cest toute la Sharià qui vient, et cest elle toute entière qui pose, apparemment, un gros problème de «contrainte interne» - et même externe - pour une société démocratique !
Contestant linterprétation officielle selon laquelle le voile islamique nest quun «signe religieux» (même ostentatoire), il ne faut cependant pas, pour autant, changer de terrain et dire quil est plutôt un étendard politique (14), comme le serait par exemple, en France, le fait de porter un keffieh ! (Un groupuscule néo-nazi pro-palestinien, qui se nomme «Cuir et Keffieh», utilise, par exemple, lui, ces accessoires vestimentaires comme des signes politiques). Outre que ce serait encore rester dans la logique superficielle du «signe», ce serait surtout manquer, à linverse, de façon bien plus réductrice, limportance plus grave encore de son sens socio-religieux, culturel et anthropologique ! Le voile est bien quelque chose de «religieux». Nous ne gagnerions rien en terme de compréhension du phénomène à ce renversement au politique et au déni de son sens religieux. Dénier au voile islamique sa signification religieuse (pour le ramener à un signe purement politique) - outre que seules des autorités religieuses musulmanes seraient véritablement qualifiées et détentrices de la légitimité pour le faire -, revient, en fait, malgré lintention louable de mettre en garde contre une menace agressive, à trivialiser justement le type de menace dont il sagit, en loccurrence, ici, comme relevant du bien connu : la politique, nos républicanistes, ils connaissent ça ! Mais voilà, dans le cas du voile, il ne sagit précisément pas dune alternative simpliste entre religion et politique, lIslam ne séparant pas le religieux du social et du politique. Cest là ce qui fait son originalité et sa force. Cest pourquoi, si lon veut lui répondre adéquatement, il faut saisir, dans le voile, dun seul tenant, linstrument politico-religieux et le marqueur socio-anthropologique. Autrement dit, la reductio ad politicam est également infirme.
Il nen reste pas moins quen tant que sphères confessionnellement neutralisées, lécole en premier lieu, et les espaces institutionnels de la République, sont bien les théâtres où lislamisme a cherché, dans la conjoncture définie par sa stratégie de «confrontation» volontaire, à actualiser le conflit des lois de la façon la plus aiguë et spectaculaire, afin débranler ces institutions. Il faut, en effet, souligner quil a délibérément cherché la confrontation avant dappeler, un peu plus tard, à la dédramatisation (15) et à la dé-focalisation de lattention sur le voile, dès quil a vu quil naurait pas gain de cause et que laffaire risquait de se retourner contre lui. Mais ce nétait là quune première offensive-test, et le conflit ne fait que commencer. Cest une guerre culturelle profonde, un Kulturkampf à léchelle globale et à long terme, dont nous navons vu que la première escarmouche. Car, une fois franchie la barrière de ces «enceintes» laïques, et une fois investi le bastion de lécole, sa subversion ayant fait céder lune des barrières les plus importantes, souvrira une large voie sur laquelle il ne rencontrerai plus dobstacles. Il aura fait sauter le verrou de la sacralité française. Lécole, pour plusieurs bonnes raisons, est un lieu hautement stratégique pour lIslam, aussi, le bloquer à lécole est décisif, y compris par le recours au principe - trop partiel, on la vu -, de laïcité. Même si lenjeu est bien plus vaste, et que sa véritable signification va bien au-delà du viol de la neutralité «laïque» des espaces qualifiés de publics. Ce qui est en cause, on la dit, ce nest nullement la laïcité, cest la compatibilité des catégorisations internes à la juridiction de lIslam, ses partages en licéité (hallal) et illicéité (haram), avec les normes de la civilisation possession de son propre corps (habeas corpus) sur laquelle se fondent lÉtat de droit et la démocratie.
Lobjectif premier de lislamisme est une subversion secrète dans lécole, le reste de la société nen sachant rien. Pourquoi lécole ? Cest que dans lédifice républicain français, lÉcole, cest le lieu sacré où sincarne, par excellence, le travail de lUniversel. Aujourdhui, en France, on sait bien que le ton est donné par quelques enragés de la République, pour qui celle-ci nest même plus un «régime» politique parmi dautres (au sens traditionnel de la philosophie politique, de Platon à Montesquieu), mais bien, selon lexpression de Régis Debray qui en est un Idéal qui requiert une «Foi» autant que des lois (16), et dont linstitution la plus sacrée est lÉcole, fantasmatiquement hussardisée (!). Bref, le républicanisme y est un culte politique, une idolâtrie de lÉtat-nation, dont lécole est le séminaire. LÉcole, cest le symbole et le bastion de la République. Celle-ci tient ou tombe avec son École. Car lenceinte scolaire, nest autre que lespace où sengendre le produit chimiquement pur de lIdée républicaine, et dont le credo est une mystique de l«arrachement» des êtres au particulier, pour émerger à luniversel abstrait de la citoyenneté (17). Comme on le sait, lÉcole est comprise, en France, comme une sorte de raffinerie extractive, dalambic à limage de lIntellect patient dAristote, lieu du processus dabstraction du conceptus dans lequel entrent des enfants encore à létat de minerai brut, tout pris dans leur gangue et incrustés des scories du particularisme impur de leur famille dorigine, de leur culture et de leur histoire concrète, et de leur milieu dappartenance et denracinement, pour ressortir émoulus Citoyens Universels, dûment abstraits et tricolorisés, dégrossis et purifiés de toute particularité concrète. (Bref, cette idéologie de labstraction républicaine, nest rien dautre, originellement, que lidéologie dune école de citoyens-fonctionnaires dÉtat !).
Mais en réalité, lécole nest pas seulement cet abstracteur de quintessence citoyenne, cest lenjeu anthropologique de lavenir, par les deux clés majeures : léducation, et le contrôle des femmes (la différence sexuelle, et limprégnation maternelle comme enjeux culturels-clé). Or, contrôler léducation et les filles, cest, pour lIslam, garder la haute main sur le système anthropologico-culturel crucial famille-mosquée-école-rapports sexuels, indispensables à la réislamisation des musulmans, avant la conquête sur les Infidèles. En sattaquant victorieusement à lenclos scolaire, il na guère eu de mal à montrer quen France, la République laïque nest quune idéologie et un mythe délabré, qui cède au premier coup de boutoir.
La vraie question, pour lIslam, est - on la dit - celle de lacceptation profonde de la liberté individuelle, et notamment de la liberté de conscience (doù lenjeu-clé de lapostasie). Or, ce sont là des valeurs spécifiquement libérales, et on est obligé de constater quavec son «républicanisme» archaïque, la France est particulièrement mal armée pour lutter contre lagression islamiste.
La bataille que mènent les islamistes pour forcer ladmission du voile à lÉcole, on la vu, a pour eux un sens stratégique spécifique en France. Sous les dehors dune revendication de libre choix dexpression, ce voile de combat de lIslam intégriste dissimule un décret sur le partage de la visibilité et de linvisibilité des corps, et il a le sens dune subversion culturelle de nos règles civiles tacites, avant de sattaquer aux règles juridiques qui fondent la structure actuelle de la société. Cest donc, au-delà des enceintes laïques, cet espace civil de visibilité sociale lui-même qui est menacé dislamisation. Ce qui est dailleurs conforme à la stratégie islamiste de lente conquête sociétale, par infiltration et emprise intimidante dans la vie sociale et non pas directement et ouvertement politique , que lon constate dans la plupart des «pays musulmans», de constitution officiellement laïque (Turquie, Égypte, Maroc, etc.). Comme on la vu en soulignant son caractère irrédentiste, il ne sagit donc pas dun particularisme qui ferait effraction dans le temple de luniversalité républicaine, mais bien de la concurrence dun autre universalisme conquérant.
Sa spirale ultra-puritaine implique, dès aujourdhui, la mise en place dune censure, qui va de plus en plus affecter les corps et les langues. Nous sommes déjà pris, à léchelle qui est la nôtre, dans lengrenage de cette conquête islamiste, laquelle commence par un piège. Par scrupule de ne pas «humilier une identité blessée», nous sommes enfermés dans un dilemme paralysant : craignant que combattre ouvertement lislamisme nengendre encore plus dislamisme, on cède au chantage de l«apaisement», et on laisse sinstaurer et se renforcer un tabou sur la parole, puis la pensée. LIslam devient interdit de critique. Les effets de ce tabou se font dores et déjà sentir, avec linvention du concept d«islamophobie», par lequel lislamisme protège son territoire et «se fait respecter», en créant un climat dintimidation et d«islamiquement correct», lequel, quoi quil prétende, na strictement rien à voir avec de lanti-racisme, mais vise à inhiber lanalyse critique, et à sanctuariser intellectuellement lIslam. Ce climat insinue déjà sa paralysie dans les esprits, en commençant par les plus confus, timorés, ou prudents (voir le terrorisme des procès que le MRAP intente à tous propos et hors de propos).
Ensemble, il apparaît que le voile et linvention du concept dislamophobie dans le double champ du visible et du dicible, des corps et de la parole se complètent en un dispositif stratégique installant les mécanismes sémiotiques et discursifs grâce auxquels le communautarisme musulman agressif, intolérant et conquérant, organise ses bastilles inviolables, bases de sa future conquête sociétale et symbolique, en France et en lEurope.
Ce dispositif est à deux versants, lun en direction de la «communauté musulmane», lautre en direction de la société ambiante. À lintérieur, le voile permet une emprise symbolique dynamique des islamistes (Frères Musulmans-UOIF) sur les femmes musulmanes, par la pression du «marquage» canonique. Il sert à lédification dune muraille culturelle ségrégatiste, qui les isole de la société, ce qui renforce le contrôle islamique des esprits et des comportements notamment matrimoniaux à lintérieur de lOumma, et correspond à la perspective classique denclavement, définie par les fondateurs des Frères Musulmans pour les pays du Dar-el-Harb, où le «pouvoir impie» est encore trop puissant pour permettre lislamisation ouverte. La Mosquée régira ainsi, de façon souveraine et exclusive, la vie sociale des fidèles musulmans. Tandis quà lextérieur, linquisition contre «lislamophobie» procède par intimidation contre toute critique de lIslam, tenue en respect au nom dune lutte «anti-raciste», elle-même prise en otage et monopolisée à leur profit, grâce à la prise de contrôle des machines militantes et judiciaires, soi-disant anti-racistes, en réalité au service unilatéral de lIslam (ex. les dérives du MRAP) (18). Tirant parti de cette spécialité nationale quest loccultation générale des problèmes, érigée en idéologie républicaine, linvention du concept d«islamophobie», pièce maîtresse de cette stratégie, ne prend son sens que dans ce contexte. Elle exploite habilement lAutruche républicaine, la tête enfouie, bien à labri de toute confrontation avec la réalité. Mimétiquement forgé sur le langage anti-discriminatoire de la culture des minorités opprimées (homosexuels, femmes, etc.), ce stratagème rhétorique vise à censurer toute velléité dinspection sociale sur les contraintes exercées au sein du groupe communautaire, et à se prémunir ainsi contre toute intrusion du regard critique de la société, protection et éloignement du regard critique, seuls capable de garantir une mainmise politico-religieuse totale sur la vie interne de la communauté musulmane enclavée.
Quen conclure, si lon veut sauvegarder le pluralisme et la liberté dun espace civil non ségrégatif ? Sinon quil ne suffit pas dinterdire le voile dans lenceinte close de lécole républicaine, au nom de la laïcité, mais quil faut encore le combattre et, autant que possible, le bannir de lespace social, en général, au nom de la «licéité», cest-à-dire du principe de liberté dune société civile ouverte. La réponse restrictive de la «vertu républicaine» en termes de pureté laïque de lÉcole, si elle dresse une première digue de défense, nen est pas moins une façon de ne pas prendre la mesure du défi gigantesque que lIslam théocratique représente dans une situation entièrement nouvelle, en le ramenant aux termes dune mécanique conceptuelle familière, qui na été éprouvée historiquement que face au christianisme (et au sein dune société culturellement homogène).
Les islamistes ont créé, pour stigmatiser les soi-disant préjugés hostiles à lIslam, le néologisme d«islamophobie», sur le modèle des précédents : xénophobie, homophobie, etc. Mais on aurait bien tort de le comprendre de la même manière, car il ne répond pas du tout à ce type de phénomène, en ce sens quil ne désigne pas une ségrégation mais, à linverse, un refus et une peur de la ségrégation. Jignore si on a toujours raison de se révolter, comme le prétendaient naguère les «maos», mais ce dont je suis sûr, cest quon a quelquefois raison davoir peur. La peur, la crainte, en Grec : phobos. Or, cest un fait que lIslam fait peur. Sagit-il dune crainte sans fondement ? Je crois avoir fourni quelques raisons de penser que non. On peut, et il faut réprimer lexpression de la haine raciste. Mais peut-on interdire davoir peur ?
Raphaël Lellouche *
© upjf.org
Notes
(1) Cet article est la reprise développée d'un texte précédent, beaucoup plus court, initialement intitulé «Sémiologie du voile et Islamophobie», formellement accepté à la publication dans les pages "Débats et Opinions" du Figaro, mais qui, en fait, est resté inédit.
(2) Ni même à se les remémorer personnellement, comme pourrait le faire un petit objet symbolique intime, entrant dans la catégorie des «signes mnémoniques». Une croix ou un Maguen David en pendentifs sont de cet ordre.
(4) Pris à la rigueur, d'ailleurs, c'est ce qui justifie que certaines institutions d'État, de la fonction publique, imposent à leurs agents, les fonctionnaires publics, des uniformes (police, armée, etc.). Il n'y a pas si longtemps, après tout, l'école laïque imposait une tenue «réglementaire», aussi bien aux enseignants qu'aux élèves (le tablier, l'uniforme pour les lycéens, etc.). C'est l'abstraction imposée par l'État à la société civile. Ce n'est pas par hasard que les républicains fantasment nostalgiquement l'école de Jules Ferry en «Hussards noirs» !
(12) La faiblesse de cette idéologie laïque sur la défensive se marque en ceci qu'elle croit avoir réalisé une grande avancée, parce qu'elle a accordé récemment une reconnaissance du «fait religieux», selon le phraséologie en vogue aujourd'hui (cf. Régis Debray, ou Nicolas Sarkozy). Ah! que voilà bien un grand pas en avant ! Les religions doivent se confondre en gratitude ! Mais ce langage durkheimien des laïques, qui concèdent désormais l'enseignement du «fait religieux» à l'école, est typique d'un compromis intenable. Car - voilà le hic ! - la religion n'est pas un «fait» : c'est une valeur. La vérité est que les durkheimiens voudraient bien la traiter comme un fait sociologique ! Et avant même que ce factum brutum religieux ne soit, à son tour, traité «comme une chose», on sera passé, en un tournemain, de la religion à la sociologie des religions ! Or, le propre de la résistance de ce «fait» est justement que les religions ont fait échec aux tentatives laïques qui visaient à les sociologiser ! Et tout est à reprendre à zéro.
(14) C'est la position défendue, par exemple, par Élisabeth Schemla, dans ses éditoriaux de Proche-Orient-info. Elle compare le voile à un drapeau. Autre unilatéralité, mais bien dans la ligne, elle, du «signe ostentatoire» !
(17) Cf. On peut trouver ce récit fantastique du mythe républicain de l'école comme «arrachement» des particularités métaphore qui suppose un schème préalable de l'enracinement, dans Dominique Schnapper, Qu'est-ce que la citoyenneté ? Folio, 2000, pp. 154-155.
Mis en ligne le 08 janvier 2004 sur le site http://www.upjf.org











