02/08/08
Texte repris de La Nouvelle République dAlger
Cest effectivement ce que signifient les noms arabes de la ville : al-Quds, le sanctuaire, ou encore Bayt al-Maqdis (le Temple du sanctuaire) ou al-Bayt al-muqaddas (le Temple sanctifié). Historiquement, lorigine et les attributs de cette sacralité ne se laissent toutefois pas définir très aisément. Des historiens de tendance pro-israélienne ont exposé des recherches documentées dans le but de démontrer que Jérusalem a toujours occupé une place secondaire dans limaginaire comme dans la politique musulmane au cours des siècles passés. Ces affirmations sont justifiées dans une certaine optique, dans la mesure où le centre symbolique unique et incontestable de la communauté musulmane est La Mecque. Celle-ci est «la mère des cités», toutes les prières rituelles quotidiennes de tous les musulmans du monde se tournent vers elle. Elle seule contient les sanctuaires du grand pèlerinage vénérés par tous les musulmans. La ville de Médine, où Mahomet (QSSSL) a fondé le premier état musulman et a vécu les dix dernières années de sa vie (622-632), est également très respectée et visitée ; mais on ne peut la qualifier de «ville sainte» quà un degré très atténué par rapport à La Mecque. Jérusalem apparaît «au classement» en troisième position dans la conscience musulmane, exprimée du reste par un hadîth (parole attribuée au prophète) : «Une prière accomplie dans la mosquée de Jérusalem vaut mille prières ; une prière faite dans la mosquée de Médine vaut dix mille prières, et une prière dans la mosquée de La Mecque vaut cent mille prières».
Toutefois, ce classement par trop simple rend mal compte du rang très particulier de la ville palestinienne. Le statut de celle-ci est en effet chargé dune vocation à la fois discrète et mystérieuse : celle de représenter à la fois un sanctuaire des origines, un terme de lexpérience mystique, et un lieu des accomplissements eschatologiques.
I. Le sanctuaire des origines
Les origines que lhistoriographie religieuse se plaît à situer dans al-Quds sont de deux ordres. Il existe tout dabord toute une série de traditions prophétiques, de hadîths, mentionnant le site de Jérusalem. Lauteur palestinien du XIIe siècle Abû al-Ma`âlî al-Maqdisî les a regroupés dans son traité Des vertus de Jérusalem (Fadâil Bayt al-Maqdis). Jérusalem aurait été créée avec La Mecque et Médine avant le reste du monde. Elle était une partie du paradis. Plus encore, elle est le nombril du monde. Le rocher est le lieu autour duquel fut construit le fameux Dôme. C'est de là qu'Allah, ayant achevé la création et la mise en ordre de la Terre, laurait quittée pour rejoindre son Trône. Sous ce rocher jaillit la source qui alimente tous les fleuves et les mers, et le souffle qui anime tous les vents et les nuages. Jérusalem est la ville la plus proche du ciel ; elle est en fait une porte ouverte en permanence vers le ciel (cf Fadâil Bayt al-Maqdis pp. 104 s. et 147 s.).
On reconnaîtra sans peine ici des idées et des formulations issues de la tradition juive. Mais il faut bien souligner ici que la conscience musulmane les a entièrement reprises à son compte dans une vision moniste de lhistoire sacrale des hommes. Selon le Coran, tous les prophètes de lhumanité depuis Adam (Noé, Abraham, Moïse, Jésus...) nont fait que professer une doctrine monothéiste unique et universelle, dont la prédication de Mahomet (QSSSL) ne serait que lultime reprise et laccomplissement. La prééminence que la tradition juive accordait au site de Jérusalem est réassumée dans la longue histoire prophétique qui aboutit à Mahomet (QSSSL). Elle nest plus perçue comme relevant dune tradition particulière, mais comme élément de lunique Tradition se poursuivant depuis les origines.
Dans cette optique historique, Abraham a été un des protagonistes de ce monothéisme unique. Cette religion épurée et restaurée que Dieu lui a enseignée, il la transmise à ses deux fils. Isaac la en effet à son tour enseignée à ses descendants, le peuple dIsraël (les Banû Isrâîl du Coran) ; et Ismaël aux siens, les Arabes de la péninsule. Abraham aurait dailleurs rejoint Ismaël dans le désert dArabie, et ils auraient ensemble construit la Kaaba et les différents éléments du sanctuaire de La Mecque. Dans cette optique, il nexiste donc pas de peuple particulièrement élu, et, répétons-le, lhistoire du peuple juif relève de celle du monothéisme en général. La geste dAbraham est celle de la foi unique, et ne relève donc pas dune confession particulière. Le Coran relate sa conversion et son émigration, ainsi que le sacrifice inachevé de son fils - non nommé, mais que la majorité des musulmans identifient à Ismaël. Par voie de conséquence, les sites et sanctuaires se rapportant à la personne dAbraham comme à celle des autres prophètes de la tradition monothéiste seront vénérés également par les musulmans. David et Salomon, Marie et Jésus se rejoignent ainsi dans une tradition unique ; et tel ou tel vestige supposé de leurs actions a été vénéré pendant des siècles par les pieux musulmans.
La densité des souvenirs prophétiques de la ville de Jérusalem était dailleurs connue. Si Antioche a conservé un seul tombeau de prophète, rapporte une tradition, Damas en abrite cinq cents et Jérusalem mille (Fadâil p.206). Mais revenons à la figure dAbraham, fondatrice à plus dun titre. Cette vénération pour le souvenir dAbraham, Mahomet (QSSSL) ne la conçut tout dabord pas comme distincte de la tradition juive. Rappelons quil commença sa prédication vers 612 à La Mecque, où elle fut assez mal reçue par les clans dominants, et le groupe assez réduit des premiers musulmans fut obligé démigrer à Médine en 622. A Médine résidait une importante communauté juive regroupée en trois tribus, et Mahomet (QSSSL) sefforça deffectuer un rapprochement avec elle - rapprochement en cohérence avec lidée dunité fondamentale des monothéismes enseignée par le Coran.
Cest ainsi que lorientation de la prière rituelle musulmane se faisait alors en direction de Jérusalem. Cette disposition cultuelle ne dura pas. En 624, un verset coranique fut révélé ordonnant de se tourner désormais en direction du sanctuaire - abrahamique lui aussi, nous lavons vu - de La Mecque (Coran II 143). La décision fit des remous, certains abjurèrent même lIslam, dautres accusèrent Mohamad (QSSSL) de chauvinisme, comme en témoignent les traditions rapportées notamment par lexégète Tabarî (cf Etudes arabes 1988, pp.49-53) . La formulation même du verset («Nous navions établi la direction vers laquelle tu te tournais que pour distinguer ceux qui suivent le Prophète de ceux qui se détournent») suggère cet embarras : il sagissait dune épreuve envoyée par Dieu lui-même. Quoi quil en fût, lévolution ultérieure fut inexorable : lIslam se sépara définitivement de ses attaches juives ou chrétiennes et se constitua en religion totalement indépendante et revendiquant pour elle-même luniversalité.
Peu de temps après, en 636, la ville de Jérusalem se rendit sans combat aux armées musulmanes. En 638, le calife Omar, second successeur de Mahomet (QSSSL) à la tête de létat musulman, se rendit dans la ville. Il ordonna que fût déblayée lesplanade de lancien temple de Salomon, qui était devenue une décharge publique à lépoque. Mais il aurait pris soin deffectuer sa prière rituelle au sud de ce site, afin de se trouver directement face à La Mecque, et de ne pas prier devant lemplacement de lancien temple. Geste hautement symbolique : bien que se réclamant de la tradition des prophètes bibliques, les musulmans se posaient désormais en refondateurs dun rituel et dune foi complètement autonomes.
La Mecque assumait désormais toutes les prérogatives de la ville sainte. Certes, Jérusalem ne fut pas oubliée. Les califes de la dynastie omeyyade, qui régnèrent durant la deuxième moitié du VIIe et la première du VIIIe siècle sur lempire musulman, embellirent la ville. On leur doit en particulier la construction du Dôme du Rocher (faussement appelé parfois «Mosquée dOmar», alors quelle ne joue pas le rôle de mosquée) ainsi que la mosquée al-Aqsâ sur lesplanade de lancien temple. Les deux bâtiments subirent de nombreux dégâts et destructions au cours des siècles, mais furent toujours reconstruits selon leur modèle originel, ce qui témoigne de lattachement des communautés musulmanes à leur endroit. La ville ne joua cependant quun rôle cultuel et religieux plutôt effacé, et sa fonction administrative fut des plus discrètes. Il fallut le choc des expéditions des croisés pour ranimer la ferveur envers les sites de Jérusalem et réactualiser toute leur valeur symbolique.
(A suivre...)
Pierre Lory
© La Nouvelle République
Mis en ligne le 3 août 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











