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Incitation à la haine
Darfour : au Soudan, le monde ignore les leçons du Rwanda, P. Rusesabagina
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9 avril 2006
 
Opinion Journal / Wall Street Journal
 
Original anglais : "Darfur : In Sudan, the world ignores Rwanda's lessons".
 
Traduction française : Menahem Macina
 
 
L'histoire nous enseigne que les génocides ne se produisent que quand quatre conditions sont réunies. Il faut
  • qu’il y ait le prétexte d'une guerre en cours ;
  • que les griefs ethniques soient exagérés et manipulés ;
  • que des citoyens ordinaires soient mandatés par leur gouvernement pour être les bourreaux ;
  • et que l’on persuade le monde extérieur de détourner le regard et de ne rien faire.
Ce dernier point est le plus scandaleux de tous, d’autant qu'un génocide est à nouveau en cours, en ce moment, dans la région du Darfour, au Soudan, et que la communauté internationale a fait très peu de choses pour arrêter le massacre.
 
Ce qui se passe aujourd'hui au Darfour est exactement ce qui s'est produit dans mon pays, le Rwanda, qu’on a laissé s’étouffer dans son sang, d'avril à juillet 1994.
 


Paul Rusesabagina recevant le Immortal Chaplains Prize for Humanity, des mains de Bob Dole, en 2000.
© Wikipedia pour le cliché.

 
Les Nations Unies n'ont pratiquement pris aucune mesure durant ce génocide. Un détachement de 6 à 7.000 soldats de la paix, bien équipés, composé de moins d’un vingtième des troupes américaines, aurait pu, facilement et sans risque, mettre un terme aux tueries, ce qui aurait envoyé le message fort selon lequel le monde ne tolérera plus de meurtres de masse de civils, donnant ainsi son vrai sens à l’expression : "Plus jamais cela". Mais, alors comme aujourd’hui, cette simple action a paru excéder les possibilités des Nations Unies, des Etats-Unis, de l'OTAN, de la Communauté européenne, et de tous ceux qui avaient le pouvoir effectif de faire cesser un nouvel holocauste.
 
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Aujourd'hui, il y a quelque 7.000 soldats de l'Union Africaine, stationnés au Soudan, pour ce qui semble n’être qu’un simple exercice de relations publiques. En effet, ils sont dépourvus d'hélicoptères, de jeeps, et de puissance de feu. Surtout, ils n'ont aucune notion de l’objectif. Il n’y a pas de règles d'intervention militaire, et beaucoup de soldats semblent plus intéressés à toucher leur solde journalière qu’à s’interposer entre les milices Janjawid, appuyées par le gouvernement soudanais, et leurs victimes - des villageois agriculteurs. L'Union Africaine a déclaré récemment qu'elle resterait jusqu'en septembre, et qu’elle pourrait transmettre la gestion de la situation aux Nations Unies, à ce moment-là. A cette date, le génocide aura duré trois ans et coûté quelque chose comme un demi-million de vies, ou plus.
 
Il ne fait aucun doute qu’une partie du débat a trait à la crainte d’une campagne de révolte, à la manière iraqienne, contre toute force humanitaire ou de maintien de la paix, qui serait estimée "trop occidentale" par le gouvernement soudanais et les mercenaires Janjawid. Mais nous ne devrions pas nous laisser impressionner par ces menaces. Allons-nous permettre à des assassins de nous intimider et de nous empêcher de faire ce qui est juste et de sauver des vies humaines ?
 
Si l’on considère l’histoire, j'ai le regret de dire que la réponse a été "oui!" Quand un génocide moderne s’est profilé à l’horizon, les Nations Unies se sont davantage souciées de ne pas porter atteinte à la souveraineté de l'un de ses Etats-membres, même quand des horreurs avaient lieu dans ses frontières. Jusqu’ici, la "souveraineté nationale" est souvent une manière euphémique de parler de l’orgueil des dictateurs. Le Darfour est exactement dans ce cas de figure. Le monde ne peut plus se permettre ce genre de conciliation.
 
 
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La véritable leçon qui se dégage, ici, c'est que les Nations Unies n’ont pas seulement besoin d'être réformées, mais qu'elles doivent repenser toute leur philosophie du maintien de la paix. Les gouvernements du monde doivent reconnaître que l'extinction d’une race est un crime que l'on doit empêcher à tout prix, et appuyer cette prise de conscience par des actes. Le Conseil de Sécurité de l'ONU doit créer un outil qui lui a trop longtemps fait défaut : une petite force multinationale d’"intervention rapide", capable de transporter sans délai, par voie aérienne, des chars, des jeeps, des hélicoptères et des troupes, en des endroits où l’évidence de l’existence d’un génocide est flagrante.
 
Cette force ne doit pas faire l'objet de marchandages interminables, de réserves ni de vérifications de bonnes intentions. Elle ne doit pas compter plus de 10.000 soldats, et ne sera déployée qu’en cas de situations extrêmes, parce que sa véritable force ne résidera pas dans sa puissance de feu, mais dans le message qu’elle adressera aux régimes génocidaires, à savoir, que le monde refusera de fermer les yeux sur les atrocités. Cela aurait pu empêcher la tragédie du Rwanda de se produire, probablement sans qu'un coup de feu soit tiré. Cela pourrait, aujourd’hui, empêcher aussi facilement que la situation n'empire au Darfour.
 
L'histoire nous prodigue une autre leçon en matière de génocides. Les regrets, les protestations et les résolutions, du style "Jamais plus", ne commencent, d’ordinaire, que lorsque le génocide est consommé sans incident et qu’il est désormais sans danger de se lamenter sur le fait de n’avoir pas agi. Cette fois-ci, cela ne doit pas se produire.
 
Le fait d’envisager l’extinction d’une race entière devrait désormais être considéré comme de nature à annuler la clause de "souveraineté nationale". Le génocide du Rwanda est terminé, et tout le monde en porte le deuil en toute quiétude. Nous ne devons pas attendre que celui du Darfour soit terminé pour commencer à dire, à nouveau, dès maintenant : "Plus jamais cela".
 
 
Paul Rusesabagina *
 
© The Wall Street Journal
 
(*) Paul Rusesabagina est co-auteur, avec Tom Zoellner, de "An Ordinary Man" [Un homme ordinaire], publié cette semaine par les éditions Viking. Le film, "Hôtel Rwanda", est basé sur l’histoire vécue par l'auteur qui, alors qu’il dirigeait un hôtel, a sauvé la vie à de nombreux Tutsis, en leur donnant refuge dans l'hôtel "1000 collines", de Kigali, au Rwanda. Il a reçu, en 2005, le Prix de la Liberté, décerné par le National Civil Rights Museum. Il vit à Bruxelles.
 
Mis en ligne le 21 avril 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org
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