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Incitation à la haine
La fin des malentendus, Michel Gurfinkiel
La France a compris que Sharon était le "de Gaulle israélien". Et Israël, que la France n’était pas un ennemi. À l’arrière-plan : l'alliance nécessaire contre le terrorisme islamique.
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Valeurs Actuelles n° 3583, paru le 29 Juillet 2005


Huit jours avant de recevoir Ariel Sharon à l’Élysée, Jacques Chirac a accordé une longue interview au journal Haaretz, l’équivalent israélien du Monde. Le président français y assure qu’il éprouve « une profonde admiration et de l’amitié envers l’État d’Israël et le peuple d’Israël, un grand peuple, nourri de tradition et de culture, mais tourné vers l’avenir ». Il ajoute ensuite : « En accueillant le premier ministre Sharon à Paris, la France lance à son ami, Israël, un message de confiance. Nous croyons profondément que la paix est possible. Nous désirons contribuer à cette paix. Nous aspirons à devenir un partenaire de premier plan pour Israël, en termes politiques, économiques et culturels… conformément à la haute mission que nos deux peuples ont reçu d’un héritage commun. »

Des paroles « extraordinaires », comme le note le journaliste dépêché par Haaretz, Adar Primor. Jusqu’à présent, les relations de Chirac avec le peuple juif en général et Israël en particulier ont en effet été à la fois complexes et tendues. « Un peu comme ses relations avec le monde anglo-saxon et l’Amérique », note un autre journaliste israélien, Emmanuel Halperin. À la fin d’une longue carrière, le président de la République est-il résolu à faire pencher la balance du côté de la sérénité ?

Les moments fastes n’ont certes pas manqué. Quand il était maire de Paris, Chirac a été extrêmement attentif aux problèmes et aux requêtes de la communauté juive locale : ce qui lui a permis de tisser des amitiés durables, notamment avec le grand rabbin de France, Joseph Sitruk. Quand il accède à la présidence de la République, en 1995, il prend acte de la responsabilité du « gouvernement de fait » des années 1940-1944 (le régime de Vichy) dans la persécution des juifs français. Un geste auquel ses prédécesseurs, y compris François Mitterrand, s’étaient obstinément refusés. Sa première visite officielle en Israël, en 1987 – il est alors premier ministre d’un gouvernement de "cohabitation" –, se déroule paisiblement.

Mais les malentendus et les querelles ne sont pas moins nombreux. La communauté juive française ne comprend pas qu’il tarde, entre 2000 et 2002, à reconnaître la réapparition d’un antisémitisme violent, issu en particulier de la communauté musulmane. Même s’il fait ensuite de la lutte contre cet antisémitisme l’une des priorités de son second mandat présidentiel.

Avec Israël, les difficultés commencent en 1996, pendant sa deuxième visite officielle. Alors qu’il se rend dans une église de la vieille ville de Jérusalem appartenant à la France, Chirac se querelle avec son escorte israélienne qui, appliquant à la lettre les consignes en matière de “protection rapprochée” (et hantée par le précédent de l’assassinat d’Yitzhak Rabin, un an plus tôt), entend empêcher les habitants arabes du quartier de lui serrer la main ou de lui parler. « Vous voulez que je reprenne tout de suite l’avion ? », lance-t-il à l’officier qui commande le détachement. Avi Pazner, qui était ambassadeur d’Israël à Paris, rapporte dans ses mémoires, les Secrets d’un diplomate (Le Rocher), qu’une rumeur a couru les rédactions et les chancelleries : un membre de l’entourage présidentiel français aurait conseillé à l’avance aux journalistes de ne pas manquer la promenade dans la vieille ville, en affirmant que « cela allait être intéressant »…

À l’automne 2000, Chirac organise à l’Élysée un sommet entre le premier ministre israélien Ehud Barak, le président de l’Autorité palestinienne Yasser Arafat et la secrétaire d’État américaine Madeleine Albright, afin de désamorcer la seconde intifada. Il accueille Arafat avec effusion, Barak avec cordialité. Au bout de quelques heures, le ton monte. Là encore, le témoignage de Pazner est intéressant. Selon lui, Chirac affirme à Arafat que Barak accepte la mise en place d’un "cordon sanitaire" de casques bleus entre Israël et les territoires autonomes palestiniens. Barak dément, Chirac s’offusque. Finalement, Barak claque la porte et reprend le premier avion pour Israël.

En février 2001, la seconde intifada continuant à faire rage, Sharon – le chef du parti conservateur Likoud, stratège fulgurant mais aussi grand maître, depuis la fin des années 1970, des peuplements juifs en Cisjordanie et à Gaza – remplace le travailliste Barak à la tête du gouvernement israélien. L’Élysée et le Quai d’Orsay laissent entendre que c’est une "catastrophe", d’autant que le nouveau premier ministre semble jouir de la "complicité" de l’administration Bush, arrivée au pouvoir au même moment.

Au printemps 2002, Paris condamne les attentats-suicide particulièrement atroces perpétrés par des islamistes palestiniens en Israël, mais désapprouve les représailles à grande échelle menées par Tsahal, et le confinement d’Arafat dans son bunker de Ramallah. En 2004 encore, les relations franco-israéliennes sont émaillées de minicrises : en juillet, Chirac réagit vertement quand Sharon évoque, devant un groupe de nouveaux immigrants, l’"antisémitisme" français ; en novembre, le président français organise une sorte de deuil national autour de Yasser Arafat, qui vient de mourir dans un hôpital militaire à proximité de Paris.

Et pourtant, c’est le même Chirac qui entoure aujourd’hui Israël et Sharon de son affection. Conversion subite ou calcul politique ? Les deux.

À en croire les familiers de l’Élysée, la conversion de Chirac s’explique par celle de Sharon. En décembre 2003, le premier ministre israélien s’est déclaré prêt à démanteler une large partie des localités juives qu’il avait lui-même planifiées et créées vingt ans ou vingt-cinq ans plus tôt. Et la première étape de ce "désengagement" doit avoir lieu à partir du 15 août prochain : l’évacuation des vingt et une localités de la bande de Gaza et de leurs huit mille habitants. L’aile droite du Likoud et les autres partis nationalistes protestent, manifestent, stigmatisent la "trahison" de Sharon. Celui-ci persiste et signe : l’évacuation aura lieu. De gré ou de force.

Pour les Français – et pour Chirac le premier –, l’affaire est entendue : Sharon a peut-être été autrefois et naguère le "diable" ; désormais, il est le "de Gaulle israélien", qui liquide sans états d’âme ses "colonies", comme le fondateur de la Ve République s’était défait de l’Algérie. « N’est-ce pas ce que nous avons toujours préconisé ? », demande-t-on dans l’entourage de Chirac et au Quai. La disparition d’Arafat a, bien entendu, simplifié les choses.


La complicité de deux "dinosaures historiques"

Adar Primor note, par ailleurs, que les deux hommes ont plus de points en commun qu’on ne le pense. Leur tempérament, d’abord : « Pompidou appelait Chirac "le bulldozer". Un surnom qui irait parfaitement à Sharon. » Et puis l’âge : « Ils ont plus de 70 ans l’un et l’autre », ce qui crée soudain entre eux une solidarité de "dinosaures historiques", d’hommes qui ont tout vécu, tout traversé, et à qui il reste de quitter la scène politique (et le monde) sur un succès final.

Mais le rapprochement franco-israélien repose aussi sur des facteurs plus profonds : d’ordre géopolitique et non pas seulement politicien. Tout comme le rapprochement franco-américain.

Dans son interview à Haaretz, Chirac aborde le problème de l’Iran « L’acquisition éventuelle par l’Iran d’un armement nucléaire est inacceptable pour la France, ses partenaires et le monde entier. » Primor lui demande alors s’il envisage éventuellement des sanctions contre Téhéran ou des opérations militaires : « Si les démarches en cours n’aboutissent pas », répond le président, « nous devrons transférer le dossier au Conseil de sécurité des Nations unies ». Le journaliste israélien insiste : « S’il vous plaît, soupire Chirac, nous n’en sommes pas là. Les attaques militaires ne constituent pas la solution, quel que soit le problème… Il y a des moyens civilisés… et nous espérons qu’ils donneront des résultats. Mais si ce n’était pas le cas, j’insiste sur ce point, il sera nécessaire de se tourner vers le Conseil de sécurité. »

En termes clairs : le recours à la force n’est pas souhaitable mais n’est pas absolument écarté pour autant. Les autorités de Téhéran ne s’y sont pas trompées. Selon l’agence officielle Irna, le président de la République islamique, Mahmoud Ahmadinejad, aurait observé : « Nous haïssons ceux qui veulent nous empêcher de développer nos technologies à des fins pacifiques… »

Après les attentats-suicide de Londres, le Wall Street Journal a évoqué, dans un éditorial, une « israélisation » des pays occidentaux : c’est-à-dire une similitude croissante entre les défis stratégiques que l’islam extrémiste impose à l’État juif, et ceux qu’il fait peser sur les États-Unis et l’Europe. Jacques Chirac sait que c’est bien le cas. Les rapports des services secrets français ne lui laissent aucun doute à ce sujet.

 

Michel Gurfinkiel

Mis en ligne le 02 août 2005, par M. Macina, sur le site upjf.org


 
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