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Huit jours avant de recevoir Ariel Sharon à lÉlysée, Jacques Chirac a accordé une longue interview au journal Haaretz, léquivalent israélien du Monde. Le président français y assure quil éprouve « une profonde admiration et de lamitié envers lÉtat dIsraël et le peuple dIsraël, un grand peuple, nourri de tradition et de culture, mais tourné vers lavenir ». Il ajoute ensuite : « En accueillant le premier ministre Sharon à Paris, la France lance à son ami, Israël, un message de confiance. Nous croyons profondément que la paix est possible. Nous désirons contribuer à cette paix. Nous aspirons à devenir un partenaire de premier plan pour Israël, en termes politiques, économiques et culturels
conformément à la haute mission que nos deux peuples ont reçu dun héritage commun. »
Des paroles « extraordinaires », comme le note le journaliste dépêché par Haaretz, Adar Primor. Jusquà présent, les relations de Chirac avec le peuple juif en général et Israël en particulier ont en effet été à la fois complexes et tendues. « Un peu comme ses relations avec le monde anglo-saxon et lAmérique », note un autre journaliste israélien, Emmanuel Halperin. À la fin dune longue carrière, le président de la République est-il résolu à faire pencher la balance du côté de la sérénité ?
Les moments fastes nont certes pas manqué. Quand il était maire de Paris, Chirac a été extrêmement attentif aux problèmes et aux requêtes de la communauté juive locale : ce qui lui a permis de tisser des amitiés durables, notamment avec le grand rabbin de France, Joseph Sitruk. Quand il accède à la présidence de la République, en 1995, il prend acte de la responsabilité du « gouvernement de fait » des années 1940-1944 (le régime de Vichy) dans la persécution des juifs français. Un geste auquel ses prédécesseurs, y compris François Mitterrand, sétaient obstinément refusés. Sa première visite officielle en Israël, en 1987 il est alors premier ministre dun gouvernement de "cohabitation" , se déroule paisiblement.
Mais les malentendus et les querelles ne sont pas moins nombreux. La communauté juive française ne comprend pas quil tarde, entre 2000 et 2002, à reconnaître la réapparition dun antisémitisme violent, issu en particulier de la communauté musulmane. Même sil fait ensuite de la lutte contre cet antisémitisme lune des priorités de son second mandat présidentiel.
Avec Israël, les difficultés commencent en 1996, pendant sa deuxième visite officielle. Alors quil se rend dans une église de la vieille ville de Jérusalem appartenant à la France, Chirac se querelle avec son escorte israélienne qui, appliquant à la lettre les consignes en matière de protection rapprochée (et hantée par le précédent de lassassinat dYitzhak Rabin, un an plus tôt), entend empêcher les habitants arabes du quartier de lui serrer la main ou de lui parler. « Vous voulez que je reprenne tout de suite lavion ? », lance-t-il à lofficier qui commande le détachement. Avi Pazner, qui était ambassadeur dIsraël à Paris, rapporte dans ses mémoires, les Secrets dun diplomate (Le Rocher), quune rumeur a couru les rédactions et les chancelleries : un membre de lentourage présidentiel français aurait conseillé à lavance aux journalistes de ne pas manquer la promenade dans la vieille ville, en affirmant que « cela allait être intéressant »
À lautomne 2000, Chirac organise à lÉlysée un sommet entre le premier ministre israélien Ehud Barak, le président de lAutorité palestinienne Yasser Arafat et la secrétaire dÉtat américaine Madeleine Albright, afin de désamorcer la seconde intifada. Il accueille Arafat avec effusion, Barak avec cordialité. Au bout de quelques heures, le ton monte. Là encore, le témoignage de Pazner est intéressant. Selon lui, Chirac affirme à Arafat que Barak accepte la mise en place dun "cordon sanitaire" de casques bleus entre Israël et les territoires autonomes palestiniens. Barak dément, Chirac soffusque. Finalement, Barak claque la porte et reprend le premier avion pour Israël.
En février 2001, la seconde intifada continuant à faire rage, Sharon le chef du parti conservateur Likoud, stratège fulgurant mais aussi grand maître, depuis la fin des années 1970, des peuplements juifs en Cisjordanie et à Gaza remplace le travailliste Barak à la tête du gouvernement israélien. LÉlysée et le Quai dOrsay laissent entendre que cest une "catastrophe", dautant que le nouveau premier ministre semble jouir de la "complicité" de ladministration Bush, arrivée au pouvoir au même moment.
Au printemps 2002, Paris condamne les attentats-suicide particulièrement atroces perpétrés par des islamistes palestiniens en Israël, mais désapprouve les représailles à grande échelle menées par Tsahal, et le confinement dArafat dans son bunker de Ramallah. En 2004 encore, les relations franco-israéliennes sont émaillées de minicrises : en juillet, Chirac réagit vertement quand Sharon évoque, devant un groupe de nouveaux immigrants, l"antisémitisme" français ; en novembre, le président français organise une sorte de deuil national autour de Yasser Arafat, qui vient de mourir dans un hôpital militaire à proximité de Paris.
Et pourtant, cest le même Chirac qui entoure aujourdhui Israël et Sharon de son affection. Conversion subite ou calcul politique ? Les deux.
À en croire les familiers de lÉlysée, la conversion de Chirac sexplique par celle de Sharon. En décembre 2003, le premier ministre israélien sest déclaré prêt à démanteler une large partie des localités juives quil avait lui-même planifiées et créées vingt ans ou vingt-cinq ans plus tôt. Et la première étape de ce "désengagement" doit avoir lieu à partir du 15 août prochain : lévacuation des vingt et une localités de la bande de Gaza et de leurs huit mille habitants. Laile droite du Likoud et les autres partis nationalistes protestent, manifestent, stigmatisent la "trahison" de Sharon. Celui-ci persiste et signe : lévacuation aura lieu. De gré ou de force.
Pour les Français et pour Chirac le premier , laffaire est entendue : Sharon a peut-être été autrefois et naguère le "diable" ; désormais, il est le "de Gaulle israélien", qui liquide sans états dâme ses "colonies", comme le fondateur de la Ve République sétait défait de lAlgérie. « Nest-ce pas ce que nous avons toujours préconisé ? », demande-t-on dans lentourage de Chirac et au Quai. La disparition dArafat a, bien entendu, simplifié les choses.
La complicité de deux "dinosaures historiques"
Adar Primor note, par ailleurs, que les deux hommes ont plus de points en commun quon ne le pense. Leur tempérament, dabord : « Pompidou appelait Chirac "le bulldozer". Un surnom qui irait parfaitement à Sharon. » Et puis lâge : « Ils ont plus de 70 ans lun et lautre », ce qui crée soudain entre eux une solidarité de "dinosaures historiques", dhommes qui ont tout vécu, tout traversé, et à qui il reste de quitter la scène politique (et le monde) sur un succès final.
Mais le rapprochement franco-israélien repose aussi sur des facteurs plus profonds : dordre géopolitique et non pas seulement politicien. Tout comme le rapprochement franco-américain.
Dans son interview à Haaretz, Chirac aborde le problème de lIran « Lacquisition éventuelle par lIran dun armement nucléaire est inacceptable pour la France, ses partenaires et le monde entier. » Primor lui demande alors sil envisage éventuellement des sanctions contre Téhéran ou des opérations militaires : « Si les démarches en cours naboutissent pas », répond le président, « nous devrons transférer le dossier au Conseil de sécurité des Nations unies ». Le journaliste israélien insiste : « Sil vous plaît, soupire Chirac, nous nen sommes pas là. Les attaques militaires ne constituent pas la solution, quel que soit le problème
Il y a des moyens civilisés
et nous espérons quils donneront des résultats. Mais si ce nétait pas le cas, jinsiste sur ce point, il sera nécessaire de se tourner vers le Conseil de sécurité. »
En termes clairs : le recours à la force nest pas souhaitable mais nest pas absolument écarté pour autant. Les autorités de Téhéran ne sy sont pas trompées. Selon lagence officielle Irna, le président de la République islamique, Mahmoud Ahmadinejad, aurait observé : « Nous haïssons ceux qui veulent nous empêcher de développer nos technologies à des fins pacifiques
»
Après les attentats-suicide de Londres, le Wall Street Journal a évoqué, dans un éditorial, une « israélisation » des pays occidentaux : cest-à-dire une similitude croissante entre les défis stratégiques que lislam extrémiste impose à lÉtat juif, et ceux quil fait peser sur les États-Unis et lEurope. Jacques Chirac sait que cest bien le cas. Les rapports des services secrets français ne lui laissent aucun doute à ce sujet. |