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Contre l'antijudaïsme: Briser le sortilège, Morad El Hattab
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18/05/03

Jean-Pierre Chemla nous adresse ce texte, avec l'introduction suivante : "Une perle à déguster lentement, de mon ami Morad El Hattab. Un bijou d'intelligence et de clairvoyance..."


Depuis la recrudescence des agressions anti-juives en France, nous voyons se multiplier, dans la presse, les tentatives d’analyses d'intellectuels français, qui essaient de rendre compte de ce phénomène. Depuis l’importance de l’immigration de personnes de religion musulmane jusqu’à ce vieux fond d’anti-sémitisme qui persiste dans notre pays, toute la palette des causes affectant plus particulièrement le pays des Droits de l’Homme semble avoir été examinée. Des livres sont même parus, dont le point commun est de décrire, avec raison, l’anti-sémitisme comme une hydre de Lerne, dont chaque tête coupée renaît à nouveau à l’occasion des conflits et des haines du temps présent.

Qu’il y ait actuellement, dans la politique de répression systématique et de refus du dialogue de M. Ariel Sharon, de quoi favoriser l’engagement de jeunes Beurs présents dans nos banlieues en mal d’identification, de reconnaissance et de cause à défendre, cela n’est pas douteux. Mais on m’invitera ici à ne pas confondre antisionisme et antisémitisme. Cette distinction, aussi nécessaire et pertinente soit-elle, ne semble cependant pas prévaloir dans l’esprit des auteurs d’attentats et d’agressions physiques contre des personnes juives. M. Jean Daniel a parfaitement raison de distinguer l’antisémitisme actuel de celui du Troisième Reich en soulignant la différence entre la condamnation des Israéliens pour ce qu’ils font et la haine des juifs pour ce qu’ils sont. Toutefois, quiconque prête un tant soit peu attention aux slogans et aux injures dont sont accompagnés les attentats de ces derniers mois, ne pourra s’empêcher de distinguer clairement, dans la façon dont se manifeste violemment la première, la persistance insidieuse, fantasmatique, inconsciente ou revendiquée de la seconde. Si l’antisionisme, l’antisémitisme et l’antijudaïsme constituent trois façons différentes de critiquer et de haïr le «juif», il est difficile de séparer très distinctement, dans l’esprit des agresseurs, la remise en cause de la politique israélienne de la haine du peuple juif et du rejet de sa religion, dans la mesure où nous avons affaire ici à un peuple dont l’unité politique repose d’abord sur sa religion.

Pourquoi revenir sur une telle évidence? Parce que, sans elle, il est impossible de comprendre tout à la fois la spécificité de ce peuple, ainsi que celle de la haine dont il est la victime récurrente. On n’est pas juif comme on est français : dans le second cas, on «a» la nationalité française, la culture française, etc., alors que dans le premier, toutes ces définitions d’appartenance restent suspendues à la condition originelle d’un «être juif». C'est toute la différence entre l’avoir et l’être, entre l’attachement à la terre, au patrimoine et la détermination d’une certaine façon «d’être au monde», dont il est impossible de trouver l’origine ailleurs que dans la religion.

Il convient de le répéter: si nous n’avions affaire qu’à une critique entreprise par l’intelligence contre une certaine politique, nous n’aurions pas à nous plonger dans les origines religieuses d’une civilisation et plus encore d’une façon d’être, mais l’antisémitisme est, sans conteste, le résultat d’une passion, au sens pathologique du terme, d’une inclination fantasmatique dont le but n’est pas d'opérer des distinctions mais de les annihiler et d’engendrer sans fin des confusions. C’est pourquoi nous n’avons pas d’autre choix, si nous voulons essayer de comprendre et de combattre ce phénomène jusque dans ses manifestations les plus récentes, que de ramener l’antisémitisme à ce qu’il est toujours d’abord essentiellement: un antijudaïsme.

Or, qu’est-ce que le judaïsme? Emmanuel Levinas nous répond : «la religion du désensorcellement». Platon appelait «enthousiasme» la transe sacrée du poète, ou de la Pythie de Delphes, par laquelle les dieux parlaient par la bouche des hommes. Le propre du judaïsme consiste à rejeter l’idée selon laquelle l’homme n’est jamais plus proche des dieux que lorsqu'il ne s’appartient plus. L’Eternel parle à Moïse, et non par lui; ce qu’Il lui donne ce sont les Tables de la Loi, c'est-à-dire les règles qui lui permettent de respecter Dieu en se respectant soi-même et les autres. Désensorceler la relation des hommes à Dieu, c’est poser l’homme comme liberté et responsabilité face à Dieu. La culpabilité originelle d’Adam et d'Êve, qui crée la condition proprement humaine des créatures de Dieu, n’a d’autre fin que celle de nous rendre infiniment responsables de nous-mêmes et des autres. L’humanité est née d’avoir dit «non» à Dieu et, nous dit Levinas, «c’est une grande gloire pour le Créateur que d’avoir mis sur pied un être qui l’affirme après l’avoir contesté et nié dans les prestiges du mythe et de l’enthousiasme; c’est une grande gloire pour Dieu que d’avoir créé un être capable de le chercher ou de l’entendre de loin, à partir de la séparation, à partir de l’athéisme.»

Le judaïsme, une religion d’athées ? Bien sûr que non, mais une religion refusant absolument la mise sous tutelle de ses fidèles. Tant de personnes ne semblent chercher dans la religion que les vertiges de la possession et de l’irresponsabilité absolue. N’est-ce pas, d’ailleurs, l’essentiel du discours du premier meurtrier? «Suis-je le gardien de mon frère?» demande Caïn à l’Eternel, qui l’interroge sur l’absence de son frère - ce qui signifie: «Est-ce à moi de veiller sur les créatures que Tu as engendrées? N’était-ce pas à Toi d’arrêter mon geste? Pourquoi m’avoir créé ainsi si Tu savais que je commettrais le premier meurtre ?» Caïn refuse sa liberté, invoque la puissance tutélaire divine pour se dérober aux conséquences et à la responsabilité de ses actes.

Ce discours par lequel Caïn semble vouloir revenir à cet âge d’or, gâché par le geste de ses parents, à cette Eternité bienheureuse où les créatures de Dieu, non encore séparées de Lui, erraient dans la bêtise et l’extase de leur inconscience, est celui-là même que l’on retrouve, depuis, dans la bouche de tous les bourreaux du genre humain. Lorsque Eichmann décrivit, au cours de son procès la façon dont il appréhendait l’écroulement du Troisième Reich, il exprima l’angoisse même de la liberté: «Je pressentais qu’il me faudrait vivre une vie difficile, individuelle, sans chef; que je ne recevrais plus d’ordre, que je n’en donnerais plus, que je n’aurais plus d’ordonnances à consulter, bref que je devrais vivre une vie inconnue de moi.» Le mal ne vient jamais des hommes mais de l’incapacité de certains à assumer leur condition d’homme séparé de Dieu, de la nature, de la société, de leur chef, de leur classe, etc.

C’est cet athéisme-là qui se situe au coeur du judaïsme et constitue, paradoxalement, sa meilleure assise. «On peut appeler athéisme, nous dit Levinas, cette séparation si complète que l’être séparé se maintient tout seul dans l’existence sans participer à l’être dont il est séparé.» Si croire, c’est se soumettre, invoquer la puissance divine comme un pantin suspendu aux fils du marionnettiste, se complaire dans l’enchantement de la possession, alors, il convient de briser l’enchantement et de cesser de croire. Peut-être Albert Cohen, qui se croyait radicalement athée, n’a-t-il jamais été plus proche de son Dieu que lorsque il fait dire à son héros, Mangeclous, que les hommes ne sont vraiment bons que sans Dieu: «L’affirmation rigoureuse de l’indépendance humaine, de sa présence intelligente à une réalité intelligible, comporte le risque de l’athéisme. Il doit être couru. A travers lui seulement l’homme s’élève à la notion spirituelle du transcendant.» (Levinas). L’athéisme est une étape nécessaire à la majorité religieuse de l’homme, par laquelle il parviendra à s’arracher définitivement de la déresponsabilisation infantilisante du discours de Caïn.

Jamais nous n'avons été contraints autant qu’aujourd’hui - sous l’influence des médias, mais aussi de toutes ces analyses à prétention socialisante, marxisante ou vaguement «psy» - à décrypter notre propre comportement comme celui de «possédés» ou de victimes de déterminations qui nous échappent. Cela donne lieu aux interprétations suivantes: le jeune Beur incendiant une synagogue et célébrant Ben Laden sur les murs de sa cité n’est pas responsable du mal qu’il fait, mais se trouve être la victime des inégalités engendrées par une mauvaise politique de la ville, ainsi que la proie de l’escalade de la violence au Proche-Orient. Ecrire «Mort aux juifs!» sur un abribus n’est pas tant un acte de racisme caractérisé, qu’une façon pour lui d’exprimer le «mal-être» de la vie en banlieue, ainsi que les échecs à répétition de ses tentatives de reconnaissance. Peut-être progresserait-on un tant soit peu dans la compréhension de cette résurgence de l’antisémitisme en commençant d’abord par cesser de lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit.

Briser l’enchantement, c’est d’abord cela: arrêter de faire croire aux gens que ce qu’ils font ou ce qu’ils disent est intéressant à un niveau dont ils n’ont probablement pas idée.

Etre antisémite n’est ni intéressant, ni «révélateur , ni «représentatif », c'est tout simplement proclamer sa haine pour une religion essentiellement éthique et dont les enseignements ne visent qu’à donner à l’homme la maturité nécessaire pour assumer sa liberté face à Dieu. Peut-être les raisons profondes de l’antisémitisme ne sont-elles pas à chercher ailleurs que dans cette extrême difficulté des hommes à pardonner au judaïsme le fait de les offrir ainsi constamment, dans chacun des actes qui constituent la vie des juifs, au vertige de l’instant présent, soit à l’angoisse d’un choix dans lequel rien [ni personne], pas même Dieu, ne doit empêcher ma volonté de se déterminer par elle-même. Ces raisons sembleront probablement trop «philosophiques» à certains pour expliquer les événements actuels; il est pourtant troublant de mesurer à quel point l’antisémitisme rassemble toujours, par-delà leurs différences, des hommes ayant abdiqué leur volonté propre, que cette dernière ait été découragée par ses échecs, ou qu’elle ait été supplantée par la passion et le fanatisme. L’antisémite cristallise dans cette haine du juif tous les échecs de ses tentatives de reconnaissance, d’identification de soi par les autres, de construction d’un monde par la volonté des hommes. Bercé par le doux chant des sirènes médiatiques, qui se perdent en explications plus ou moins oiseuses sur le caractère sociologique de ses (dé)motivations, il puise dans l’impact que prennent ses actes de violence sur l’information, et dans les analyses qui en découlent, comme une invitation à persévérer dans son être, puisque quelque chose qui vient de lui est enfin «reconnu», comme s’il avait trouvé «sa voie» dans une impasse, sa raison d’être homme dans le rejet de l’autre homme, l’expression véritable de sa volonté dans la construction fantasmatique et haineuse du «juif».

Il ne s’agit pas de refuser en bloc toute tentative d’explication de ces phénomènes, mais seulement de condamner celles qui ne font que perpétuer «l’enchantement». Or les causes de cet ensorcellement semblent profondément liées à notre modernité. Pour Levinas, «la sorcellerie, c’est cela: le monde moderne, rien ne se dit car aucun mot n’a son sens propre; toute parole est un souffle magique; personne n’écoute ce que vous dites; tout le monde soupçonne derrière vos paroles du non-dit, un conditionnement, une idéologie.» Quiconque s’est déjà essayé à discuter fermement avec, par exemple, un militant marxiste pur et dur, ne peut que confirmer ce constat: il n’est rien de ce que vous lui opposerez comme argument qu’il ne réfère à l'origine de son interlocuteur, comme au seul critère réellement valide de son authenticité: «tu parles en tant que fils d’ouvrier, écrasé par l’idéologie du capital»; ou bien : «tu es le produit de la classe bourgeoise, donc tu ne peux dire autre chose que ce que tu dis.» Ce que je j'exprime ne peut être que l’expression de ce que je suis, du fait que mon être, loin d’être le produit de ma volonté, est déterminé par mes antécédents socio-culturels, religieux, etc. Qui ne voit qu’il y a, dans une telle analyse de la parole, tous les éléments susceptibles d'entretenir le fantasme antisémite de la possession des êtres par leur race, par leur histoire ou leur rang social, et surtout celui de l’impossibilité, pour qui que ce soit, de se libérer par sa parole, de se dire au travers de ses mots, non pas tel qu’il est, mais tel qu’il voudrait être.

Levinas n’hésite pas à désigner clairement les responsables d’un tel dévoiement, en le décrivant comme le résultat d’un itinéraire: «Itinéraire au bout duquel l’homme qui parle se sent faire partie d’un discours qui se parle. Le sens du langage ne dépend plus des intentions qu’il y met, mais du discours cohérent à qui le parleur ne prête que sa langue et ses lèvres. Non seulement le marxisme, mais toute sociologie et toute psychanalyse, témoignent d’un langage où le principal ne réside pas dans ce que les mots nous enseignent, mais dans ce qu’ils nous cachent. Langage verrouillé, civilisation d’aphasiques. Voilà des mots redevenus les signes muets des infrastructures anonymes, comme les ustensiles des civilisations mortes, ou comme les actes manqués de notre vie quotidienne. A force de cohérence, la parole a perdu la parole. Dès lors, aucun mot n’a plus l’autorité nécessaire pour annoncer au monde la fin de sa propre déchéance.»

Peut-être nous est-il ainsi donné de mieux comprendre pourquoi le message - envoyé par le judaïsme - d’une religion définissant l’homme comme liberté, comme être doté d’une parole commençant authentiquement avec lui et allant vers un autre qui lui est absolument séparé, ne peut apparaître aujourd’hui que comme profondément sacrilège, dans la forêt enchantée de cette «civilisation d’aphasiques», dont chacun de nous est comme la Belle au Bois Dormant. Qui saura rompre le sortilège et embrasser la Belle? La réponse est simple: l’homme revenu bredouille de la perpétuelle interprétation des signes, celui qui se résoudra enfin à voir, dans l’incendie d’une synagogue, non pas l’acte manqué d’une structure sociale ou d’une conjoncture historique, mais d’abord l’irresponsabilité d’une conscience immature, terrifiée de sa propre liberté, réfugiée dans les totalitarismes ambiants du fanatisme grégaire et de l’explication «sociologisante» dans lesquels s’épuise le sens même de toute parole et de tout acte.

L’attitude qu’il convient d’adopter face aux attentats antisémites ne consiste pas à se poser la question de savoir ce qu’il peut vouloir signifier, mais d’y voir l’origine même du mal dans ce qu’elle a de plus terrifiant et de plus fantasmatique, à savoir, ce mouvement, récurrent dans l’histoire, qui coïncide avec les massacres et les camps de la mort, par lequel l’homme, soudainement, ne veut plus vouloir, se complaît dans l’impudeur de ce que Gombrowicz appelle «l'immaturité», vertige et angoisse de l’homme devant cette liberté d’agir qui se nie elle-même en prenant pour cible privilégiée une religion où l’homme ne tient pas sa parole de Dieu mais l’adresse librement à Lui.

Ici encore, les mots de Levinas sont particulièrement justes: «La crise de l’idéal humain s’annonce dans l’antisémitisme, qui est, en son essence, la haine de l’homme autre, c’est-à-dire la haine de l’autre homme.» Car cet autre homme n’est pas seulement mon prochain, dont les totalitarismes de toutes sortes essaient d’occulter l'altérité inéluctable, par [l'amalgame] racial, l’étiquetage social, ou les solidarités traditionnelles, c'est aussi moi-même, tel que je serai demain si la force et la volonté de ma parole se révèlent suffisamment authentiques et libres pour me créer, dans l’instant à venir, à son image.

Cette haine de l’autre homme ne peut se comprendre que comme désignant aussi cette haine de l’autre, que je porte en moi et dont chaque seconde voit, en quelque sorte, comme l’accouchement incessamment renouvelé. Ce temps de la mort et de la corruption dans lequel Adam et Eve nous ont précipités est aussi celui du choix et, contrairement à la pose pétrifiée de l’Eternité, celui de la libre création de soi dans l’instant. L’antisémitisme a toujours été le fait de particularismes ancestraux, de vieux réflexes nationalistes, d’idéologies entièrement tournées vers la réhabilitation du passé. L’un des mythes fondateurs du nazisme est le Phénix renaissant de ses cendres et son leitmotiv: la résurgence d’une race indo-européenne noyée dans les gènes du passé. De même, l’antisémitisme [viscéral] des Talibans se [conjugue] parfaitement avec le port de la bourka imposée à la femme, l’interdiction de l’instruction des filles et le rétablissement d’un code de lois totalement suranné. La peur de l’autre, présente dans l’antisémitisme, est la peur de cet autre homme, que chaque instant qui passe et chaque évolution de la société m’invitent à devenir.

Voilà le sens de la parole authentique, seul à même de briser conjointement l’enracinement [passéiste] de toute logique totalitaire et l’enchantement moderniste de la réduction des hommes aux déterminismes de toutes sortes: la parole simple et prophétique par laquelle ce que je dis cesse d’être le produit de ce que j’ai été, pour révéler l’horizon de ce que j’ai à être. Et si la parole messianique du judaïsme n’avait d’autre fin que de faire de chacun de nous le Sauveur de sa propre vie? Et si c’était cette parole de responsabilité, plus que toute autre chose, qui, à son insu, remplissait de terreur l’antisémite ?

L’antisémitisme est une passion, au sens temporel du terme, c'est-à-dire un attachement exclusif à son passé et une crainte radicale à l’égard de tout ce que le futur peut m’apporter de neuf, et plus encore de tout ce qu’il me permet d’être à nouveau, soit infiniment libre, C'est un fantasme, au sens où le mal est un fantasme, puisque c’est toujours quand l’homme renonce à être ce qu’il est et devient volonté immature, hésitante et finalement avortée, qu’il laisse agir en lui les mécanismes anonymes, conservateurs du passé et de la peur. Aucun «Je» ne peut, en toute conscience, revendiquer d’être antisémite, dans la mesure où il n’est rien, dans la prétendue cause de l'antisémitisme, qui constitue une valeur qu'une volonté individuelle puisse se donner pour objet. Aucun homme ne se fait ni ne se forge dans l’antisémitisme. Pour s’en convaincre, il n'est que de contempler les pauvres idoles du Troisième Reich et l’analphabétisme qui régnait en Afghanistan sous la férule des Talibans. Ce sont toujours les «on» qui sont antisémites, les «on» qui paradent à la lumière des torches, dans le claquement des bannières à croix gammée, ou les ombres furtives tagguant des slogans anti-juifs et déversant des bidons d’essence sur les murs des synagogues. De l’antisémitisme, on pourrait dire ce que le philosophe Clément Rosset dit de l’idée de nature: à savoir, qu’il n’existe pas et que «rien n’est invulnérable comme ce qui n’existe pas.»

Il est vrai que si la raison parvient toujours à maîtriser des raisons, elle se révèle malheureusement inefficace contre l’énergie [dévoyée] de celui qui se laisse fasciner par le mythe du retour au Paradis perdu, qui refuse cet athéisme de la maturité sans lequel on ne saurait être paradoxalement un vrai croyant - c'est-à-dire un sujet libre et autonome -, et qui, à [tout prendre], préfère le confort fantasmatique de la détestation. Il convient pourtant de pas baisser les bras et d’opposer aux attentats et aux agressions contre le judaïsme tout ce qui fait la force de son message : à savoir, le désenchantement et le refus de toute inclination humaine à se laisser posséder par Dieu.

Peut-être certains lecteurs de cet article se poseront-ils la question de savoir pourquoi, étant de religion musulmane, je m’engage dans cette cause, ou même pourquoi je ne me convertis pas au judaïsme. La réponse est simple. Ce n’est pas le moindre dommage de cet enchantement de la possession et de l’enthousiasme en religion, que d’avoir sciemment perverti et caché les très nombreuses convergences, les messages communs et finalement l’identité d’origine des trois monothéismes. Ce n’est pas insulter l’islam que de lui reconnaître plus que des affinités avec le judaïsme. Quiconque comprend la vocation universelle de toute religion à construire l’homme, ne peut qu’être davantage attiré par leur complémentarité dans ce but, que par leurs dissensions, quels que soient, par ailleurs, les désastres historiques qui, malheureusement, continuent d’en résulter. J’en veux pour preuve cet hommage que Levinas, encore lui, adressa à l’islam, dans une allocution pour l’Union des étudiants juifs, à la Mutualité, en 1959: «L’islam est, avant tout, l’un des facteurs principaux de cette constitution de l’humanité. Sa tâche a été ardue et magnifique. Depuis longtemps il a dépassé les tribus où il naquit. Il a essaimé dans trois continents, Il a uni des peuples et des races innombrables. Il a compris, mieux que quiconque, qu’une vérité universelle vaut mieux que les particularismes locaux. Ce n’est pas par hasard qu’un apologue talmudique cite Ismaël - symbole de l’Islam -parmi les rares fils de l’histoire sainte dont le nom fut formulé et annoncé avant leur naissance. Comme si leur fonction dans le monde était, de toute éternité, prévue dans l’économie de la création.» *

Morad El Hattab, écrivain

© Morad El Hattab

* Cette citation, ainsi que toutes celles d’Emmanuel Levinas, sont extraites de son recueil d’articles sur le Judaïsme intitulé, Difficile Liberté Ed Livre de Poche – Biblio-essais.


Mis en ligne le 15 juin 2003 sur le site www.upjf.org
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