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Un antisémitisme quatre étoiles ? par Pierre Mertens
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Libre opinion parue dans le journal Le Soir, Bruxelles,
le 05/05/2003


L'antisémitisme nouveau est arrivé. Hier encore, des judéophobes pur sucre ne disaient pas trop haut ce qu'ils pensaient. A présent, les masques tombent. Toutes les impunités sont assurées. On n'a plus à se gêner. On s'installe déjà dans une routine de la haine. Un Prix Nobel de littérature assimile la répression du terrorisme dans les territoires occupés à Auschwitz. L'université de Paris VI appelle au boycott des facultés israéliennes. Un rabbin est attaqué dans une synagogue à Paris ; un professeur, un libraire juif le sont à Bruxelles. Des lycéens de l'athénée Maïmonide sont agressés dans le métro au cœur d'une indifférence générale. Un écrivain, jusque-là insignifiant, dénonce « la colonisation de France-Culture par l'intelligentsia juive ».

On transporte le conflit israélo-arabe entre Uccle, Anderlecht et la station Lemonnier. On confond et amalgame tout, en prétendant que l'antisionisme n'a rien à voir avec l'antisémitisme et que, même, ce serait le sionisme seul qui nourrirait le second. On ajoute « subtilement » que le rappel lancinant de la Shoah servirait à tout jamais de prétexte et d'alibi aux pires exactions dans la bande de Gaza.

Naguère, on disait : « Noblesse oblige ». Aujourd'hui, certains pensent volontiers que « Shoah oblige » : lorsque le pire est arrivé, on serait tenu de puiser dans la catastrophe comme un surcroît de noblesse. Idée follement séduisante mais malaisément généralisable !

Bien sûr, on doit à bon droit, combattre fermement la politique de Sharon au nom même de l'espoir qu'on nourrirait de voir se réaliser, enfin, la paix au Proche Orient.

Pourtant, ce n'est pas toujours dans cet état d'esprit que les choses se passent. Ce ne sont pas les armes qui commettent des « bavures », mais les idéologies.

Voyons comment s'est noué, en Belgique, le débat autour d'une loi sur la compétence universelle. Procréée avec les meilleures intentions du monde, la législation est née disgracieuse, handicapée, bancale. Ce ne sont pas les quelques prothèses dont on l'a, récemment, pourvue qui l'aideront, demain, dans sa marche !

L'instrumentalisation qui en fut faite sur le plan politique pour se focaliser autour de l'affaire Sharon a plutôt nui à son destin qu'elle ne l'a favorisé...

Parce qu'un rattachement minimum de l'intéressé à notre pays faisait défaut. Parce qu'il avait déjà répondu de ses actes, ou de ses omissions, devant une instance quasi juridictionnelle dans son propre pays. Mais surtout parce que le massacre de Sabra et Chatila, qu'on lui imputait à crime quand c'est sa complicité passive qui se trouvait impliquée, jamais le responsable lui-même du pogrom, le chef des phalanges libanaises Elie Hobeika n'eut finalement à en répondre, quant à lui (avant d'être assassiné !). S'en prendre à Sharon en occultant Hobeika, ce n'est pas appliquer une politique antisioniste, seulement, mais celle du bouc émissaire !

Alors, considérons donc ce qu'il reste de cela dans le commentaire médiatique. Une « carte blanche » proposée au « Soir » par les frères Dardenne n'est pas passée inaperçue (publiée le 12 mars sous le titre : « Nous comprenons l'indignation des Israéliens). Les cinéastes s'y montraient solidaires de l'opinion publique israélienne qu'indignait l'arrêt de la Cour de Cassation de Belgique ouvrant la porte à une possibilité de juger Sharon dans notre pays. Il n'est pas indispensable de partager tout à fait le point de vue des signataires pour apprécier la sincérité et la dignité de leurs propos. C'est pourtant ce que dénient en leur répondant dans le même journal, un syndicaliste et quelques acolytes, en vantant les charmes d'une loi qu'une telle opinion remettait en question de façon nuancée et argumentée (« Chers frères Dardenne, nous ne comprenons pas votre indignation », le 13 mars).

Claude Demelenne (qu'on a déjà vu mieux inspiré) tance vertement les « deux lascars » dans « Le Journal du mardi » en leur reprochant avec aplomb de ne pas se contenter de faire leur cinéma... Un peu incongru, ce choix du mot « lascars » pour qualifier deux de nos artistes les plus reconnus.

Selon le dictionnaire, le lascar se définirait comme celui qui, avec détermination, « ferait le malin ». Faudrait-il qualifier de «loustic» le camarade Demelenne ?

Mais il est encore plus navrant, dans un pays où on inculpe si souvent des intellectuels de faire silence sur les affaires de la planète, d'insinuer ensuite que ces deux-là pourraient bien s'être fait manipuler...

La pente peut apparaître savonneuse qu'on dévale ainsi en rejetant globalement le credo, formulé avec modération, de deux intellectuels qui ne se sont jamais montrés avares de professions de foi démocratiques.

Merci donc, aux Dardenne de ne pas se contenter de faire seulement de très bons films, mais de se mêler, à l'occasion d'un débat où des jugements trop tranchés risquent de mener bien vite au gouffre du dogmatisme. Nous ne devrons pas nécessairement demain, la paix à Jérusalem et en Cisjordanie à de vindicatifs batteurs de tambours arpentant les quartiers de Bruxelles qui mènent de la place Poelaert à la rue de la Loi...


Mais on peut trouver, ailleurs encore, matière à s'interroger. La revue « Temps modernes » a prépublié, dans une récente livraison, un texte rigoureux et fort sur « Jean Genet à Chatila ».
On sait comment, à la fin de sa vie, l'auteur de « Pompes funèbres » s'est laissé porter par une grande empathie aux côtés des Palestiniens et, en général, de ceux qu'il ressentait comme des damnés de la terre (« Panthères noires », aux Etats-Unis ; militants de la « Fraction Armée rouge » en Allemagne, etc.). Cela nous a valu quelquefois des pages saisissantes, d'un romantisme ambigu et crépusculaire.

Sartre nous avait, néanmoins, dûment prévenus : « Genet est un antisémite ».

Eric Marty et Claude Lanzmann nous le rappellent, à bon escient, en évoquant la célèbre visite que fit Genet à Chatila, au lendemain du massacre de 1982, et au cours de laquelle le fantasme le dispute au souci de témoigner. Et où s'exprime aussi la haine d'Israël «comme incarnation du pouvoir rationnel».

Ce serait parce qu'il nous en parle « en ennemi » que s'ouvre, ainsi «l'abîme éthique que constitue la haine des Juifs».

Cela semble s'inscrire dans le sillage de tous ces essais sur Céline, qui ont proliféré depuis quelque temps, et d'où il ressortait que les magnificences occasionnelles d'un style et l'acuité d'une vision, pourraient presque transcender - ou relativiser - l'abjection d'un message.

Mais Marty refuse précisément cette proposition et nous transporte bien en amont...

Il ne cède pas à cette insoutenable légèreté du lecteur consentant à l'infamie et se montrant complaisant à l'égard de l'horreur. Il ne faut jamais sous-estimer l'aubaine que représente, pour les champions de la haine, cette occurrence où l'on voit un grand poète rallier leurs rangs.

Reste ce mystère, que l'on va parfois stigmatiser les Juifs d'Israël - et souvent eux seuls - pour un crime atroce commis par d'autres avec, hélas, leur permission...

On retrouve, dans les pages de Genet sur Chatila, la singulière solitude effarée qui s'exprimait déjà dans «Le Captif amoureux». Son errance un peu fantomatique, des déambulations de fourvoyé absolu, ces élans de solidarité souvent abstraite qui, à la fin, ne renvoient qu'à lui-même. La fascination qui l'habite à l'égard d'un monde dont il ne détiendra jamais les clés.

D'où «cette angoisse à l'égard du Bien», que décode si justement Eric Marty, et dont le texte sur Genet se retrouve dans un recueil publié ces jours-ci chez Gallimard : «Bref séjour à Jérusalem».

J'en extrais cette phrase : «Faudra-t-il attendre des étoiles de David sur les boutiques pour percevoir ce que ne cache pas d'ignominie cet antisémitisme à peine souterrain et dont les grimaces et les chuchotements nous rappellent tant de vieux cauchemars ?»

Pierre Mertens est écrivain. Dernier ouvrage paru : « A propos de l'engagement littéraire », Ed. Lux, Montréal.
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