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Les Intouchables (à propos de la Bible des Peuples) M. Macina
Article paru dans les Echos de l'Institut Séfarade Européen, n° 29, Bruxelles, janvier 1999.Article récupéré du site de CJE / www.sefarad.org/publication/echos/029/8.html
La Bible, c'est bien connu, est un best-seller mondial. Mais ce n'est pas tous les jours qu'une de ses versions françaises a les honneurs de la première page du Monde (j'y reviendrai plus loin). Il est vrai qu'il s'agit de la Bible des peuples, nouvelle mouture de la Bible des Communautés Chrétiennes qui défraya la chronique entre 1995 et 1996, en raison des dizaines de passages à connotations dévalorisantes pour le peuple juif, qu'elle contenait.
Après un jugement en référé, sur plainte de la LICRA, ordonnant la modification de deux passages (mai 1995), suivi, quelques mois plus tard, du refus de la Commission doctrinale de l'épiscopat français d'accorder l'imprimatur à une version révisée, le sort de cette bible paraissait scellé. C'était sans compter avec la ténacité des auteurs, Bernard et Louis Hurault, prêtres du diocèse de Versailles, dont la seule ambition, affirment-ils, est la diffusion de la Parole de Dieu dans les milieux défavorisés. Pour leur bonheur, ils ont rallié à leur cause, d'une part, la Conférence épiscopale congolaise et son président - qui, eux, ont accordé l'Imprimatur sollicité - et d'autre part, l'éditeur français Fayard et son PDG, Claude Durand. Les réflexions qui suivent veulent donner aux lecteurs une brève relation des rebondissements de l'affaire et quelques éléments d'appréciation leur permettant d'exercer un discernement. Elles expriment aussi des jugements de valeur qui me sont propres, et donc ne s'imposent pas à tous.
Touche pas à MA bible!
Le 25 septembre, devant un public de journalistes et d'invités triés sur le volet, Claude Durand présentait martialement la première bible de sa maison d'édition, qui, jusqu'alors, en était dépourvue. Je dis "martialement", car, ulcéré par un article, jugé calomniateur, de H. Tincq (Le Monde du 24 septembre 1998), le PDG de Fayard d'abord, puis L. Didelot, son responsable des publications religieuses, ainsi que Louis Hurault, co-auteur, avec son frère Bernard (pour l'heure en mission au Chili), de cette bible et de ses commentaires, distribuaient à la volée les horions verbaux à tous les opposants à l'ancienne version, devenus désormais les ennemis de LEUR bible, et, courageux mais pas téméraires, répandaient sur les absents, incapables de se défendre, une colère longtemps contenue et des accusations fort peu honorables.
Parmi les têtes de massacre, non citées mais aisément identifiables par ceux et celles qui avaient suivi l'affaire de la Bible des Communautés Chrétiennes depuis son début (c'était le cas de la majorité des journalistes présents), on reconnaissait surtout Nicolas-Jean Séd et Dominique Barrios, respectivement directeur et responsable des publications bibliques des éditions du Cerf, accusés d'avoir télécommandé les critiques d'ordre exégétique et même d'avoir rédigé les listes de passages jugés litigieux, alors publiées dans la presse par des "champions" douteux, à la solde du Cerf et utilisées par les serviles exégètes technocrates de la Commission doctrinale, chargés de passer au crible cette pauvre bible accusée de tous les maux de la création. On me reconnaissait également, sous le voile transparent d'une périphrase m'étiquetant comme "prétendu universitaire", calomnie colportée par l'abbé Louis Hurault, lequel affirmait par ailleurs, au cours d'une interview, que je n'étais, en fait, qu'un étudiant prolongé, et non, comme j'étais censé m'en targuer, maître de conférences (invité) à l'Université catholique de Louvain (1).
Mais les paroles volent, tandis que les écrits restent, comme dit l'adage. Apparemment désireux de passer à la postérité comme un défenseur sans peur et sans reproche du droit à la libre expression, C. Durand récidivait bientôt dans Le Monde du 2 octobre 1998, où il dénonçait, pêle-mêle, l'hostilité des censeurs, les calomnies des journalistes et le mercantilisme des autres éditeurs. Etaient épinglés, de manière allusive (diffamation oblige) :
- "La justice d'un État laïc", réputée "friser gravement le 'religieusement correct'" (comprenez : le magistrat qui, dans son jugement de référé d'avril 1995, aurait cédé aux pressions d'un lobby judéo-catholique, en ordonnant d'exciser une phrase et un mot du commentaire de la Bible des Communautés Chrétiennes).
- Les éditeurs de la Bible de Jérusalem, accusés "d'exercer, par tous les moyens... le monopole du 'business biblique'".
- Les"mitres molles" (entendez : les évêques réputés être à la dévotion des éditeurs de la dite bible).
- La "clérocratie française" (entendez : le pouvoir de certains clercs censés régner sur la théologie et l'exégèse).
- Le cardinal Eyt, président de la Commission doctrinale, à qui l'on faisait dire qu'il n'avait pas lu la bible à laquelle il avait refusé l'imprimatur (l'ex-Bible des Communautés Chrétiennes), alors qu'au cours d'une interview accordée au journal La Croix, peu de temps auparavant, le prélat parlait, en fait, de la nouvelle Bible des peuples, que ni lui ni les experts de la Commission doctrinale qu'il préside n'avaient encore eu le temps de lire, en effet.
- Le Centre Simon Wiesenthal, sommé d'aller pratiquer la "chasse aux nazis" ailleurs que "rue des Saints Pères" (siège de Fayard), et ce pour avoir osé interpeller une instance vaticane à propos de cette nouvelle mouture d'une bible aux contenus désobligeants envers le peuple juif, précédemment sanctionnée par les évêques français.
- Les "déférents et zélés porte-parole" des uns et des autres "au sein de certaines rédactions" (entendez : les journalistes censés être aux ordres des personnes et des "groupes de pression" évoqués).
- Moi-même enfin, désigné, nommément cette fois, comme "tenant d'un judaïsme pur et dur", et réputé (à tort) avoir "suivi de près le sort de cette Bible intruse pour le compte des commissaires à la Doctrine".
Force est de le constater : comme jadis les hérétiques aux prises avec une Église, certes peu accommodante mais investie de l'autorité religieuse, les auteurs et les éditeurs de l'ouvrage contesté en sont venus à dénier toute légitimité à cette institution, parce qu'elle s'oppose aux commentaires populistes de LEUR bible, et ils refusent toujours d'admettre que tant les juifs et leurs traditions, que la doctrine et l'enseignement de l'Eglise y sont mis à mal. D'où le manichéisme accusateur de leurs résumés simplistes, fulminés comme autant de protestations à la Luther et rageusement placardés dans les médias. Il en ressort qu'il y a, d'un côté, les "prêtres de terrain" (entendez : les auteurs de la Bible des peuples), soucieux de présenter la Parole de Dieu de manière simple aux gens simples; et de l'autre, les "prêtres de bureau" (entendez: les exégètes et théologiens de métier), modernes scribes et pharisiens, plus soucieux de plaire à une élite et d'imposer aux autres leur magistère arrogant que de pourvoir au dénuement spirituel de la portion défavorisée du Troupeau, et alliés inconditionnels d'éditeurs monopolistiques.
Heureusement pour ces "archiapôtres" d'un commentaire biblique mis au service d'une idéologie systématiquement contestataire de l'exercice de l'autorité doctrinale et disciplinaire dans l'Église, et qui utilise le judaïsme comme faire-valoir négatif d'un Évangile, considéré comme trahi et frelaté par la hiérarchie religieuse et les théologiens et exégètes coupés des réalités de terrain, la maison d'édition Fayard a pris la tête de leur croisade. Avec une modestie et un courage confondants, son PDG a fait savoir urbi et orbi qu'après avoir dédaigné les "menaces de mort" qui lui "furent naguère adressées pour avoir dénoncé... la "fatwa" visant Salman Rushdié", ce ne sont pas les "menaces d'attentat d'un prétendu Front d'action sioniste" qui le "feront dévier de sa ligne de conduite". Est-il besoin de préciser que M. Durand n'a jamais apporté la preuve matérielle de ces prétendues pressions terroristes? D'ailleurs, curieusement, ce fameux "Front d'action sioniste" ne s'est plus manifesté depuis.
Je terminerai cette première partie de ma réflexion par un étonnement. Présenté comme un "Point de vue", le long texte hargneux et grandiloquent de C. Durand, paru dans Le Monde du 2 octobre 1998, ressemblait curieusement à un "droit de réponse" à l'article de Tincq, évoqué plus haut, auquel - hormis son titre - je ne vois pas ce que l'on pouvait reprocher. Mais tout de même, se voir octroyer plus du double du nombre de caractères qu'en comportait l'article incriminé, et avoir les honneurs d'un quart de la première page du Monde, ce n'est pas à la portée du premier venu! De là à penser que celui qui posait au persécuté et au désintéressé avait finalement plus de pouvoir et d'intérêt qu'il y paraissait, il n'y avait qu'un pas que, personnellement, je n'ai eu garde de franchir.
En attendant, à défaut d'avoir trouvé son prédicateur inspiré, la croisade en vue de délivrer la Parole de Dieu pour les peuples de la censure des "prêtres de bureau" a déjà son cri de ralliement éditorial:
"Touche pas à MA bible!"
Touche pas à MON pote!
Alors qu'en 1995, aucun grand auteur catholique ne s'était porté au secours de la Bible des Communautés Chrétiennes, lorsqu'elle était en butte aux reproches de conceptions antijudaïques et de théologie antéconciliaire de la "substitution", mais qu'au contraire, elle avait été "lâchée" par Mgr Thomas, évêque de Versailles, qui l'avait pourtant si élogieusement préfacée et conseillée aux catholiques pour la parfaite orthodoxie de ses commentaires, voici - fait nouveau - que la Bible des Peuples, version expurgée de la précédente, voit aujourd'hui se lever pour la défendre deux champions inattendus : l'abbé René Laurentin, et le jésuite André Manaranche.
Avant de devenir un adepte inconditionnel de toute apparition mariale et de franchir le Rubicon canonique en se dressant contre l'autorité d'un évêque pour défendre une "voyante" de Medjugorje, Laurentin avait été un mariologue apprécié.
Je connais moins Manaranche, mais je crois me souvenir que ses livres étaient fort prisés dans les années soixante-dix.
L'un et l'autre auteurs viennent donc de prendre parti, de manière tranchée et fracassante, pour la bible décriée. Ayant pris connaissance de ce qu'ils ont écrit, je doute qu'ils aient bien lu cette dernière. Il semble plutôt qu'ils n'en aient retenu que quelques "morceaux choisis", épinglés par l'un ou l'autre détracteurs. Quoi qu'il en soit, il est significatif qu'ils aient choisi de ne répondre qu'aux critiques les plus faibles et les plus discutables. De ce fait, il leur est facile d'ironiser sur les "coupages de cheveux en quatre" de certains censeurs.
Que ne sont-ils reportés aux dizaines de passages publiés au fil des mois de l'année 1995, tant dans les revues spécialisées que dans la grande presse, juive et non-juive! (2) Ils y auraient lu des propos et des considérations qu'on ne peut juger comme "sans conséquence", à moins de considérer que les juifs, leurs coutumes et leurs croyances méritent amplement les dépréciations et les dénigrements dont ils sont l'objet, tant dans les précédentes versions de cette bible (toujours diffusées, et qui se sont vendues à des millions d'exemplaires depuis la parution de l'original espagnol, en 1973), que dans son dernier avatar francophone, la Bible des Peuples.
Au lieu de procéder à un véritable travail critique, quitte à dénoncer les exagérations et les faiblesses des remises en cause qu'ils récusent, ces deux auteurs manient l'emphase creuse, l'invective ignominieuse et l'accusation gratuite, dans le but de discréditer les auteurs des critiques, en se gardant bien de discuter le contenu de ces dernières. Qu'on en juge par ces quelques mots et phrases glanés, parmi beaucoup d'autres du même acabit, chez Laurentin d'abord, puis chez Manaranche.
D'entrée de jeu, Laurentin choisit de me diffamer en colportant sur mon compte un ragot ramassé dans le ruisseau de l'ignorance et de la calomnie (3) :
"Un ancien prêtre (4), esprit critique et méthodique, crut y trouver (dans la Bible des Communautés Chrétiennes) des relents d'antisémitisme. " (5)
Et l'ecclésiastique de poursuivre en parlant de "cabale bien montée" et "sans merci, dont la dictature ne cédait pas", ou encore de "chasse aux sorcières" et d'"ennemis bien placés" (6).
Pire, subvertissant la célèbre formule de Jules Isaac, il questionne, de manière aussi rhétorique que fielleuse (7):
"Le noble souci judéo-chrétien de pourchasser l'enseignement du mépris contre les juifs ne tourne-t-il pas trop souvent à la promotion d'un enseignement du mépris... mais contre l'Eglise?"
Quant à Manaranche, dans un texte qui affecte les allures d'une recension, diffusée - sauf erreur - sous forme de samizdat, sur Internet, si j'en crois la copie qui m'en est parvenue, il éreinte sans merci tous ceux qui ont osé s'en prendre à la bible pour laquelle il a pris parti. C'est ainsi que, d'entrée de jeu, il remet en course la thèse du complot occulte, en déclarant, non sans manichéisme et simplisme, et sur un mode blessant et diffamant : "Les choses seraient simples s'il n'y avait pas d'un côté les spécialistes, de l'autre les marchands, deux catégories faisant valoir leur droit ou leur intérêt, et susceptibles de s'acoquiner pour mener le même combat en essayant de se servir de quelque hiérarque pour faire intervenir le sacré de manière dissuasive."
Et le jésuite de résumer la controverse en des termes dont le moins qu'on puisse en dire est qu'ils trahissent l'état d'esprit obsidional d'un christianisme menacé par le cynisme des médias et le chantage juif et philosémite :
"L'hypocrisie s'accroît quand les partenaires se croient permis, au premier acte du procès, de recourir à un argumentaire fort médiatique pour mobiliser l'opinion de manière efficace. Et quoi de plus astucieux que d'invoquer l'antisémitisme pour passionner le débat! Ce qui fut fait en 1995 et aboutit au retrait d'Imprimatur."
Pour mémoire, voici quelques -uns des commentaires de la Bible des Communautés Chrétiennes, que j'avais personnellement cloués au pilori, dès décembre 1994. Le lecteur jugera s'il s'agissait d'"un argumentaire fort médiatique pour mobiliser l'opinion", ou d'un usage "astucieux" de "l'antisémitisme pour passionner le débat".
- "Ils (les Galates) aspiraient bien sûr à prendre la direction de la communauté, mais le chapitre 6 de cette lettre nous fait comprendre qu'ils avaient aussi quelques arrières pensées : un retour aux pratiques juives leur ouvrait toutes les portes de la société juive avec ses bonnes affaires. Ils avaient donc le vent en poupe : ils (les juifs) donnaient des réponses claires, ils étaient les champions d'une religion plus structurée et obéissante à Dieu, et sur le plan matériel on n'avait rien à perdre avec eux." (Introduction à l'Epître aux Galates, p. 357 de l'édition de 1994).
- "Ils (les Galates) désirent se distinguer des chrétiens 'ordinaires' en formant un groupe apparemment plus sérieux et plus religieux parce qu'on y est circoncis. En fait, ce rite leur ouvrira la porte des foyers juifs - une bonne façon d'avoir des contacts et de faire des affaires." (Commentaire de l'Epître aux Galates 6, 12, p. 366).
- "Dieu... ne peut pas nous enfermer dans des obligations folkloriques (8) de circoncision ou de chapeau, ni s'enfermer lui-même dans les problèmes de notre cuisine et de nos temps de prière." (Commentaire de Galates 2, 5, p. 359).
- "Durant des siècles, dans le peuple chrétien, on a parlé du peuple juif comme de celui qui avait tué Dieu. C'était vrai en un sens puisque ce peuple n'avait pu dominer son fanatisme, lié en partie à son histoire (9)." (Commentaire de l'Evangile de Marc 15, 6 ss., p. 113).
- "Le jugement de Dieu n'est pas encore tombé sur la nation juive" (10). (Commentaire de la Deuxième Epître aux Thessaloniciens 2, 3.6, p. 401).
Il me paraît évident que le P. Manaranche n'a pas lu l'ouvrage qu'il entend défendre, ou, s'il l'a fait, qu'il n'en a retenu que ce qui est à l'avantage de ce dernier. Aussi ne faudra-t-il pas s'étonner de lire, dans son texte, à côté d'autres affirmations controuvées (que j'ai amplement réfutées ailleurs), ces contrevérités manifestes :
"Il a donc bien fallu que les auteurs de notre Bible fassent quelques corrections dans les notes de leur ouvrage, et ils l'ont accepté bien volontiers; ils ont même opéré plus de modifications qu'on le leur demandait, par souci de paix, au point que, mise en présence du texte amendé, la LICRA s'en est montrée fort satisfaite."
J'ai mis en italiques les affirmations fausses et les exagérations, auxquelles je réponds point par point ci-après :
- Selon Manaranche, donc, c'est "bien volontiers" que les auteurs auraient accepté de procéder à des corrections.
Que n'a-t-il lu le contenu de leurs interviews dans la presse de l'époque! Il eût pu constater qu'il se répandaient, au contraire, en invectives, récriminations, accusations et plaidoyers pro domo(/i]. De fait, les frères Hurault et leur éditeur rejetaient systématiquement toutes les critiques adressées à leurs commentaires bibliques et traînaient dans la boue le "lobby biblique" (entendez Le Cerf, et Desclée de Brouwer, éditeurs de la Bible de Jérusalem et de la TOB), accusé de dénigrer un concurrent pour des motifs bassement économiques (11).
C'est de manière tout aussi agressive qu'ils vitupéraient les exégètes technocrates, les juifs, la politique de la France, et autres conspirateurs imaginaires, censés mener contre eux une campagne de diffamation débridée! Il est dommage que Manaranche n'ait pas lu les communiqués belliqueux de l'éditeur d'alors, menaçant de procès en diffamation les auteurs qui critiquaient sa bible, et refusant de se plier aux injonctions d'évêques français d'abord, puis à celles de Rome!
Peut-être aurait-il été en mesure de discerner que ne pouvait être juste la cause des auteurs et d'un éditeur endossant la responsabilité des connotations antisémites qui déshonoraient les Conclusions de leur avocat, afférentes au procès sur le fond, lequel devait avoir lieu quelques mois après le jugement de référé, mais fut évité, suite à un accord de dernière minute entre l'éditeur et la LICRA!
- Toujours selon Manaranche, "les auteurs ont même opéré plus de modifications qu'on le leur demandait, par souci de paix". S'agissant du prétendu "souci de paix" des auteurs, on aura compris, par ce qui a été précisé ci-dessus, qu'il est pour le moins sujet à caution. Il en est de même des corrections 'surérogatoires' auxquelles il est fait allusion. Quiconque lira, plus loin, le chapitre que je consacre à certains passages de la nouvelle version (Bible des peuples), réalisera bien vite que le jésuite pratique la désinformation et non l'information objective.
Quant à l'affirmation selon laquelle "la LICRA se serait montrée satisfaite" des corrections apportées par les auteurs aux commentaires de la nouvelle mouture de leur bible, elle joue sur l'ambiguïté du communiqué conjoint de l'éditeur précédent et de la LICRA, suite au compromis évoqué ci-dessus. Manaranche a tort de considérer ce communiqué comme un satisfecit ou un blanc-seing, censés garantir l'innocuité antijudaïque de la nouvelle version.
Ce qui est clair, en tout état de cause, c'est qu'un théologien catholique, dont on eût attendu moins de passion et davantage de discernement, fait preuve d'une ignorance grave du sujet dont il traite, avec une arrogance et un mépris choquant des personnes qui y sont impliquées. Circonstance aggravante, c'est sur la base de rumeurs et d'affirmations partisanes qu'il se lance dans une campagne de dénigrement de ses adversaires et dans la promotion tapageuse d'une bible qui, quoi qu'il en ait, reste inférieure, aux plans doctrinal et spirituel, à celles qui nourrissent encore aujourd'hui la méditation de myriades de fidèles, et ce sans tapage ni agitation polémique et médiatique.
Enfin, pour donner une idée du ton et du fond du plaidoyer de Manaranche, je crois utile de citer ce passage outrancier :
"Quelle infamie de mobiliser la Shoah pour gagner de l'argent! La conscience juive devrait s'en indigner!"
Propos indignes et fabulateurs! D'où Manaranche tire-t-il ce couplet sur l'utilisation de la Shoah dans les critiques de la bible des frères Hurault? Qui est visé? - Les éditions du Cerf, les experts de la Commission doctrinale, ou moi-même? Et quelle preuve peut-il apporter à l'appui de cette grave et sordide accusation?
Celui qui utilise de tels procédés ne devra donc pas s'étonner d'être à son tour l'objet d'une critique ad hominem, d'autant plus méritée qu'il en fournit lui-même la matière, avec un simplisme et une candeur qui n'ont d'égale que la fatuité d'un jugement formulé en termes extravagants (cf. les passages en italiques dans la citation qui suit) et censé mettre à l'abri de toute critique un ancien condisciple, au motif que celui-ci fait visiter Israël à des pèlerins catholiques depuis des décennies et a édité un bon "Guide" de cette activité! Témoin ce morceau d'anthologie :
"Bernard et Louis Hurault sont des camarades de grand séminaire, que j'ai bien connus; le second a, pendant quarante ans, piloté des pèlerinages en Terre Sainte et vient de nous donner un "Guide" sensationnel (chez Fayard également) : il serait bien étonnant qu'un tel homme ait passé son temps à assassiner Israël pendant une telle durée sans se faire jeter!"
Qui a jamais accusé, même par métaphore, l'abbé Louis Hurault d'avoir perpétré un assassinat d'Israël? A l'évidence, les propos outranciers du jésuite Manaranche claquent comme un avertissement qui tient lieu d'argument d'autorité et qui, à ce titre, ne se discute pas. Je le résumerai en ces termes : 'Gare à quiconque osera porter atteinte à la réputation de mon ancien condisciple!' Et il est tellement dans la ligne de celui du PDG de Fayard, que je ne résiste pas au plaisir de l'exprimer par une boutade analogue :
"Touche pas à MON pote!"
"Ne touchez pas à MES consacrés!"
On nous dit que la Bible des Peuples, nouvelle version française de la défunte Bible des Communautés Chrétiennes, est exempte de toute connotation dépréciative du peuple juif. Le lecteur jugera de la valeur de cette affirmation après lecture du florilège cité plus loin. Mais auparavant, voici quelques chiffres. Sur 87 passages de la Bible des Communautés chrétiennes, qui témoignaient, à des degrés divers, d'une résurgence de l'"enseignement du mépris", 20 ont été supprimés. Sur les 67 qui se retrouvent dans la Bible des peuples, 15 seulement ont été amendés.
À l'exception d'une quinzaine que l'on peut considérer comme acceptables, les autres contiennent des inexactitudes préjudiciables au peuple juif, voire des considérations blessantes ou dévalorisantes pour ce dernier. J'en donne, ci-après, une vingtaine d'exemples, dont j'ai italicisé les termes et phrases les plus significatifs, en regrettant de ne pouvoir, faute de place, y adjoindre les commentaires qu'ils m'ont inspirés.
Bible des Peuples
1) AT [Ancien Testament], pp. 469-470 : "Esdras encourage donc la ségrégation raciale malgré les leçons des prophètes qui, un siècle avant, avaient proclamé que toutes les nations feraient partie du peuple de Dieu. Au début, la stricte observance de la Loi est une garantie contre les païens, mais avec le temps, elle deviendra le mur qui isolera les juifs des autres peuples."
2) AT, p. 751 : "Puisque les désastres précédents n'ont pas été suffisants pour corriger Israël, Amos en annonce un autre : ce sera le Jour du SEIGNEUR."
3) AT, p. 751 : "Quand les Israélites parlaient du Jour du SEIGNEUR, ils pensaient à un triomphe, un jour où Dieu viendrait écraser les nations ennemies. Amos en inverse le sens et, après lui, dans la bouche des prophètes, le Jour du SEIGNEUR signifiera que Dieu vient demander des comptes à son peuple (voir So 2). Dans l'évangile et les autres livres du Nouveau Testament, le Jour du SEIGNEUR signifie de même le jugement universel (voir Rm 1, 18); mais le terme aura alors un sens plus précis : la venue du Christ. Il jugera ceux qui ont rejeté sa parole et il réalisera les espoirs de ceux qui ont mis leur foi en lui."
4) AT, p. 834 : "Paradoxalement, c'est la défense de Job qui montre le côté faible de cette intégrité, cette "justice" devant Dieu dont il était si fier. Je faisais de la justice mon vêtement. Job était un homme juste, conscient d'être juste, et il remerciait Dieu qui l'avait fait bon. Tout cela ressemble énormément à la "justice", aux mérites des Pharisiens."
5) AT, p. 907 : "L'auteur laisse apparaître les tensions qui opposaient les Juifs aux autres peuples au milieu desquels ils vivaient. Ils avaient habituellement une supériorité culturelle, et leur étroite solidarité était une véritable force : cela leur valait tout à la fois admiration et envie. Leur mode de vie semblait étrange (Sg 2, 14-15), ce qui faisait naître des soupçons dont les conséquences pouvaient être tragiques. La fin du livre montrera que la confiance en Dieu de nos pères dans la foi n'avait pas encore éliminé la violence et la soif de vengeance."
6) AT, p. 913 : "Nous avons bien du mal à comprendre comment le peuple de Dieu peut commettre de tels massacres, et comment ce livre sacré peut les applaudir [faux!]. C'est qu'à l'origine le fanatisme de nos ancêtres était à la mesure même de leur certitude d'être le peuple élu de Dieu. Dieu a su patiemment les éduquer tout au long de l'histoire, mais ce qui lui a été le plus difficile, semble-t-il, a été de retirer du coeur humain la violence et l'esprit de vengeance. Les prophètes eux-mêmes n'ont guère pris conscience de la violence qui les habitait en dépit de leur communion si étroite avec Dieu. Dans Genèse 34, l'auteur nous montre le scandale qu'avait été le viol de la fille de Jacob, mais il ne porte pas de jugement sur les représailles qui suivirent [faux!]... c'est encore chez les disciples du Christ qu'on trouvera plus facilement des exemples de pardon."
7) AT, p. 1002 : "Le texte original [du Livre de Ben Sira], écrit en hébreu, était beaucoup plus long au verset 9 et disait : "Sa chambre ne doit pas avoir de fenêtres et elle ne doit pas voir les portes d'accès de la maison". Ce conseil est une preuve de plus de la domination des hommes dans la culture hébraïque."
8) NT[Nouveau testament], p. 58 : "Le peuple juif, harcelé par les étrangers, serrait les rangs autour du Temple, de la pratique religieuse et du groupe des Pharisiens. Sous l'emprise de la peur, les juifs faisaient ce que fait toute société qui se sent menacée : ils devenaient fanatiquement conservateurs et se sentaient à l'abri dans les institutions que Dieu leur avait données dans le passé."
9) NT, p. 91 : "Le Pharisien vise une forme de sainteté à partir de règles, jeûnes, aumônes, et il attend de Dieu, en retour de ses mérites, un traitement privilégié. Nous voici loin de la grâce et de l'Évangile... Le fait d'appartenir à une élite vraie ou prétendue telle nous amène à cultiver notre image, et donc les apparences, de plus en plus à l'écart des "pécheurs" et des gens ordinaires (comme par hasard, Pharisien veut dire : séparé). Ce milieu plus "select" offre une chance à toutes les ambitions, et dès lors, comme dit Jésus, c'est l'hypocrisie qui règne."
10) NT, p. 115 : "La foule a choisi Barrabas. Pourquoi? Parce que le chemin de libération que Jésus propose exige du temps, un sens des responsabilités et du sacrifice. Barrabas, au contraire, représentait la violence irresponsable qui satisfait notre désir de vengeance. Ici, l'Évangile ne prétend pas rendre tous les Juifs du temps de Jésus responsables de sa mort. L'Évangile témoigne d'un fait : l'ensemble du peuple, et non seulement les chefs, avait déjà rejeté Jésus, comme il allait bientôt rejeter la prédication chrétienne (Rm 10, 19) [...] Jésus est la victime pour le péché du monde (1 J 4, 10). Il y avait mille façons pour lui d'être victime et de donner sa vie pour ceux qu'il aimait, mais ce rejet du Messie par les siens donnait à son sacrifice une signification nouvelle.
Le reniement de Jésus par son peuple prolonge l'histoire passée du peuple de Dieu qui tant de fois s'est refusé à entrer dans le chemin de salut que Dieu lui offrait. Dieu avait dit : "C'est moi qu'ils rejettent, ils ne veulent pas que je règne sur eux" (1 S 8, 7). Or voici que Dieu envoie son Fils, et la communauté le livre aux païens."
11) NT, p. 184 : "Il fallait que s'accomplisse ce que les prophètes avaient annoncé d'un sauveur qui serait rejeté et qui prendrait sur lui le péché de son peuple. Quel péché? Les péchés de tout le monde évidemment, mais aussi la violence de toute la société juive à l'époque de Jésus. C'est ce péché qui de façon plus immédiate l'a conduit à la croix. En réalité ce chemin de mort et de résurrection n'était pas réservé à Jésus, mais aussi à son peuple. À ce moment-là Israël, soumis à l'empire romain, devait accepter la fin de ses ambitions terrestres : autonomie, orgueil national, supériorité des juifs par rapport aux autres peuples... pour renaître comme peuple de Dieu dispersé parmi toutes les nations et devenir témoin actif du salut. Une minorité est entrée dans ce chemin que Jésus indiquait et cela a été le commencement de l'Église : prêchez en son nom à toutes les nations."
12) NT, p. 229 : "Pilate voulait sauver la vie de son prisonnier quand il le présentait si défiguré. Mais en présentant un roi humilié, il offensait profondément le peuple opprimé : ils ne pouvaient que se rebeller."
13) NT, p. 247 : "Venus du Judaïsme ou du Paganisme les croyants ont conscience d'être cette nouvelle communauté : ils sont les vrais juifs, le véritable Israël. Peu à peu l'Esprit Saint va les séparer de la communauté officielle..."
14) NT, p. 335 : "Paul laisse parler sa formation juive, très masculine (même dans la Bible, voir Qo 7, 28 et Sir 25), et il répète les arguments des maîtres juifs (5-10) difficilement compréhensibles pour nous qui font allusion à Genèse 6, 2. "
15) NT, p. 349 : "Paul souligne au passage l'aveuglement des juifs qui ne reconnaissent pas le Christ comme le Sauveur : pour lui ils ont perdu la clé de leur histoire et la Bible leur reste un livre fermé jusqu'au jour où Dieu, par le Christ, en livre le véritable sens (Lc 24, 27; Ap 5, 1). Toute cette histoire devait être comprise comme un mystère de mort et de résurrection : pour entrer dans la nouvelle Alliance, il leur fallait accueillir le Christ sans plus penser à leurs privilèges, et se faire ses disciples avec les autres peuples."
16) NT, p. 504 : "Comment doivent être l'homme et la femme? L'égalité de l'homme et de la femme est affirmée au commencement de la Bible : commentaire de Gn 1, 26 et 2, 20. Mais cela va contre toute l'attitude de la culture hébraïque. Infériorité de la femme, consacrée par la Loi (Dt 24, 1); Nb 5, 11-31; Lv 27, 3-7), acceptée par les sages : Qo 7, 27-28. La femme est tenue pour responsable des péchés des hommes (Pr 7, 5-27; Si 25, 24); il faut la surveiller (Si 36, 42, 9-12), et on la loue pour autant qu'elle sert bien son mari : Pr 31, 10-31; Si 36, 23-25."
17) NT, p. 508 : "Le peuple juif, dans son ensemble, ne répond pas à cet appel... des factions fanatiques le mènent à la catastrophe annoncée."
18) NT, p. 509 : "Condamnation d'Israël pour ses infidélités sans nombre [...] C'est le temps où Dieu se prépare un "petit reste" au milieu d'une nation sollicitée et emportée par toutes les tentations du pouvoir et la confusion entre royaume de ce monde et Royaume de Dieu."
Le moins qu'on puisse dire de ces commentaires, c'est qu'ils véhiculent une image extrêmement négative et dépréciative du peuple juif, de son histoire, de sa foi et de ses coutumes. Pourtant, à en croire les défenseurs inconditionnels de cette bible, leurs auteurs ne nourrissent ni antisémitisme ni antijudaïsme militants. Il faut donc se demander quel peut bien être le terreau d'une interprétation aussi désespérante et tellement décalée par rapport à la nouvelle attitude affichée par l'Eglise envers les juifs, depuis le concile Vatican II.
A mon avis, il faut en chercher l'origine dans la conviction incoercible, qu'ont ces prêtres (et dont ils n'ont, hélas! pas l'apanage), du caractère irrémédiable et impardonnable de l'incrédulité du peuple juif concernant la messianité et la divinité de Jésus, et dans la certitude, qui est la leur, de ce qu'elle constitua une faute, dont la sanction fut la déchéance de leur élection, cette dernière devenant, dès lors, le privilège exclusif des chrétiens. C'est ce que les spécialistes nomment la "théorie de la substitution" (12).
Selon cette dernière, l'Église a supplanté la Synagogue, et l'"Ancien Testament" est désormais lu uniquement comme une "typologie" préfigurant le Christ, l'Église et le "véritable Israël" - entendez : les chrétiens. Il faut savoir que tel fut, durant des siècles et jusqu'à Vatican II, l'enseignement traditionnel de l'Église, dans la ligne de la lecture fondamentaliste et accusatrice des juifs, pratiquée par la quasi totalité des Pères et des écrivains ecclésiastiques les plus vénérables.
Malheureusement, ces conceptions, répudiées par la déclaration conciliaire Nostra Aetate § 4 du Concile Vatican II et surtout par les documents subséquents d'application, n'ont pas complètement disparu, de nos jours. Et de fait, mes nombreuses lectures d'ouvrages et d'articles de théologie et de spiritualité, publiés ces dernières années, m'ont convaincu que, à l'instar du démon dont parle l'Evangile, qui, chassé, revient à la charge avec sept autres esprits plus mauvais que lui (cf. Mt 12, 43-45), le "nouveau regard" que l'Eglise préconise de porter sur les juifs, cède trop souvent la place, chez nombre de clercs et de fidèles, à un "ancien regard", fort préjudiciable à "l'enseignement de l'estime" et ruineux pour l'esprit de repentance dont la chrétienté se dit animée.
L'histoire de l'Église offre maints exemples des conséquences dommageables qu'ont eues, pour la compréhension chrétienne du dessein de salut de Dieu, des exégèses réductrices du type de celles qui sont à la base de la "théorie de la substitution", et dont leurs auteurs se justifient en arguant du caractère contraignant du "dépôt" de la Parole de Dieu, à la lettre duquel, affirment-ils, nul, fût-il pape ou évêque, ne peut contrevenir.
C'est ainsi que l'antipape Novatien (IIIe s.) fut à l'origine d'un long schisme en refusant la pénitence aux pécheurs, sur la base d'une lecture littérale d'He 6, 4-7 : "Il est impossible, en effet, pour ceux qui une fois ont été illuminés... de les rénover une seconde fois en les amenant à la pénitence, alors qu'ils crucifient pour leur compte le Fils de Dieu et le bafouent publiquement."
Sans se laisser impressionner par la littéralité, apparemment incontournable, du texte invoqué, les évêques d'alors objectèrent que l'épître faisait allusion à un second baptême pour la purification des péchés. Ils remontrèrent à Novatien que sinon, le Christ serait mort pour rien, et que Pierre, qui avait renié son Maître, n'aurait pas été absous. Sans ce discernement ecclésial, nul chrétien ne pourrait aujourd'hui recourir au sacrement de pénitence. [13]
Il semble que les commentateurs de la bible contestée aient lu les textes scripturaires, accusateurs des juifs, de la manière dont Novatien lisait He 6, 4-7. Ainsi n'ont-ils pas tenu compte, comme le fait aujourd'hui leur Église, de l'exclamation de Paul : "Dieu aurait-il rejeté son peuple? - Jamais de la vie! Dieu n'a pas rejeté le peuple qu'il a discerné par avance" (Rm 11, 1-2). De même, ils ont ignoré le témoignage de Pierre, qui exonère tant le peuple tout entier que les autorités juives de l'accusation, traditionnelle en chrétienté, d'avoir, en pleine connaissance de cause, livré à la mort un envoyé de Dieu, de surcroît innocent : "Je sais, frères, que c'est par erreur que vous avez agi, ainsi que vos chefs" (Ac 3, 17). Et il est clair qu'ils n'ont pas prêté attention à la formule révolutionnaire utilisée par le pape Jean-Paul II dans son discours de Mayence, en 1980 (14) : "Le peuple de l'Ancienne Alliance que Dieu n'a jamais révoquée", alors que l'épître aux Hébreux émet une tout autre appréciation (He 8, 13) : "En disant : "Alliance nouvelle", il rend vieille la première. Or, ce qui est vieilli et vétuste est près de disparaître".
Dans ces conditions, il n'est pas étonnant qu'un a priori confessionnel aussi négatif ait donné lieu à une interprétation exagérément actualisante des Écritures, où les fautes et les châtiments des juifs, puis leur refus du message chrétien, dûment consignés dans l'Ancien et le Nouveau Testaments, sont perçus et utilisés comme un paradigme de l'attitude religieuse qui déplaît à Dieu. De là à présenter le judaïsme comme le mauvais élève du Royaume de Dieu, et à l'utiliser comme un contre-modèle du christianisme, il n'y a qu'un pas, que les commentateurs ont apparemment franchi, sans malice semble-t-il, mais non sans conséquences.
En conclusion, mon avis personnel est que les commentaires de la Bible des Peuples et de ses versions antérieures ont droit de cité à côté de ceux d'autres bibles. Toutefois, leurs auteurs ne doivent pas se scandaliser de ce que des critiques leur soient adressées, pourvu qu'elles soient légitimes et ne tournent pas au lynchage médiatique, mais s'en tiennent à des recensions objectives. Dans ce climat dépassionné, on peut espérer que les auteurs et les éditeurs des différentes versions de la bible des abbés Hurault accepteront, sans crainte d'être infidèles aux Écritures et sans y voir quelque entrave que ce soit à la liberté d'expression, de faire disparaître de leurs bibles tous les commentaires dépréciateurs du peuple juif, afin que la Bible des peuples ne soit plus utilisée comme une arme idéologique et théologique contre le Peuple de la Bible.
Pour finir, il est temps de donner, en la matière, la parole à Dieu. Qu'on me pardonne de le faire en filant la métaphore des mises en garde malicieusement mises par moi dans la bouche de C. Durand et dans celle d'A. Manaranche. C'est pourquoi j'ai recours à une mise en garde biblique de style analogue, mais au contenu moins plaisant et même franchement inquiétant pour quiconque ne tiendrait pas compte de la menace qu'elle exprime :
"Ne touchez pas à MES consacrés!"
(15)---------------------------------
NOTES
1. Un journaliste, présent à la conférence de presse et qui m'a rapporté ce détail, avait bien compris l'allusion transparente à ma personne. Aussi demanda-t-il publiquement : "Ne s'agirait-il pas de Monsieur Macina?". L'interpellé, une fois de plus courageux mais pas téméraire, s'est gardé de confirmer ou de démentir.
2. On me pardonnera de citer ici deux de mes propres contributions, sans mentionner les nombreux autres articles de moi-même et d'autres auteurs; la raison en est qu'elles constituent, à ma connaissance, le seul florilège existant des passages incriminés de cette bible, qui soit à la fois exhaustif et accompagné de commentaires et de réfutations. Voir M.R. MACINA, "Faux en 'Ecritures' ou 'faux-pas' théologique?" (analyse critique des motifs antijudaïques contenus dans les commentaires de la Bible des Communautés Chrétiennes), Ad Veritatem (revue de théologie protestante), n° 46, Bruxelles, juin 1995, pp. 12-71; et ID., "La Bible des Communautés Chrétiennes est-elle vraiment chrétienne?" (analyse des commentaires de cette bible avec accent mis sur leurs déficiences théologiques et spirituelles, d'un point de vue catholique), Ad Veritatem, n° 47, Bruxelles, septembre 1995, pp. 13-68.
3. R. LAURENTIN, "La Bible des Peuples", dans la France Catholique du 16 octobre 1998, p. 6. Ci-après : LAURENTIN, Bible. C'est moi qui souligne.
4. Il faut connaître le public de la France Catholique pour mesurer le caractère violemment discréditant de cette assertion - totalement fantaisiste, au demeurant. En effet, pour les catholiques de tendance conservatrice, que sont majoritairement les lecteurs de cet organe de presse, le "défroqué", objet de scandale, déclenche un sentiment d'horreur et de répulsion, et c'est peu dire qu'aucun de ces catholiques n'accordera le moindre crédit aux écrits d'un tel misérable, fût-il l'Einstein de la théologie!
5. Si plusieurs journaux et revues ont, en effet, qualifié cette bible d'"antisémite", personnellement je n'ai jamais rien dit de tel dans mes commentaires publiés de la Bible des Communautés Chrétiennes, comme d'ailleurs dans ceux de la Bible des Peuples.
6. LAURENTIN, Bible, pp. 6 et 7.
7. LAURENTIN, Bible, p. 7.
8. Adjectif supprimé par le jugement de référé de 1995.
9. La dernière phrase a dû être supprimée sur injonction du même juge des référés.
10. A toutes fins utiles, signalons que l'original espagnol est beaucoup plus virulent encore dans son commentaire du même passage, dont voici la traduction française : "(Avant la manifestation de l'Antichrist) le peuple juif doit déverser toute sa méchanceté sur l'Eglise. " (Biblia LatinoAmerica, 83e édition, 1993, p. 315).
11. Thématique reprise par le PDG de Fayard, tant dans sa conférence de presse de septembre 1998, que dans son article du Monde, d'octobre de la même année.
12. Manaranche semble en être un adepte. Témoin cette remarque de lui, qui figure dans le texte évoqué plus haut (j'ai italicisé les remarques irrelevantes, blessantes, inutilement ironiques, ou obsessionnelles) :
"Alors, il a fallu trouver autre chose : soutenir par exemple qu'il était offensant pour la foi juive de dire que l'Ancien Testament préparait le Nouveau, alors qu'il possède en lui-même un sens plénier. Du coup, pauvre saint Paul, qui l'a écrit (1 Co 10)! Et toute l'exégèse des Pères est à jeter au fond de la mer Morte avec une pierre au cou, car le sel fait flotter les corps les plus lourds! Avec le Père de Lubac, qui a tant travaillé les quatre sens de l'Ecriture, et qui ne s'est guère montré antisémite durant la dernière guerre, comme chacun sait. Autrement dit, il est antijuif d'être chrétien parce qu'on croit à un "accomplissement" qui définit par contrecoup l'Ancien Testament comme une attente! Bigre."
[13]. Cf. R. MACINA, "Pour éclairer le terme digamoi", Revue des Sciences Religieuses, T. 61 (1987), p. 60.
14. Texte original allemand dans Acta Apostolicae Sedis (AAS), vol. 73, 1981, p. 80. Traduction française dans La Documentation Catholique, n° LXXVII, Paris, 1980, pp. 1148-1149, et Istina XXXVI (1986), Paris, pp. 192-195. Étant donné les implications exégétiques et théologiques importantes de cette assertion papale, il a semblé utile de fournir une liste (non exhaustive) de réactions dont elle a fait l'objet (toutes favorables, à l'exception de celle de l'exégète Vanhoye) : B. de MARGERIE, ""L'Ancienne Alliance n'a jamais été révoquée"", Revue Thomiste, Toulouse, 1987, pp. 203-241; N. LOHFINK, Der niemals gekündigte Bund. Exegetische Gedanken zum christlich-jüdischen Dialog, Herder, Freiburg, 1989; J. STERN, "Le peuple de l'Alliance non dénoncée, l'Église et les nations", Euntes docete, Rome, 1993, pp. 325-348; A. VANHOYE, "Salut universel par le Christ et validité de l'Ancienne Alliance", dans Nouvelle Revue théologique 116, Namur, 1994, pp. 815-835; E. MAIN, "Ancienne et Nouvelle Alliance dans le dessein de Dieu. À propos d'un article récent", Nouvelle Revue théologique, n° 118, Namur, 1996, pp. 34-58; M.R. MACINA, "Caducité ou irrévocabilité de la Première Alliance dans le Nouveau Testament? À propos de la 'formule de Mayence'", Istina XLI, Paris, 1996, pp. 347-400.
15. Cf. 1 Chroniques 16, 22. A rapprocher du fameux oracle du prophète Zacharie : "Car ainsi parle le SEIGNEUR Sabaoth, après que la Gloire m'eut envoyé, à propos des nations qui vous dépouillèrent : Qui vous touche, touche à la prunelle de mon oeil!" (Za 2, 12).











