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Nous comprenons l'indignation des Israéliens, J.-P. & L. Dardenne
Carte blanche parue dans le journal Le Soir, Bruxelles12 mars 2003
Une double motivation nous pousse à écrire ces lignes. D'abord celle de dire aux Israéliens que nous, citoyens belges, comprenons et partageons leur sentiment d'indignation. Ensuite celle de dire aux parlementaires et aux juges de notre pays ce qui nous surprend et ce qui nous inquiète concernant le cas précis de la plainte déposée contre Ariel Sharon et la possibilité d'ouvrir à Bruxelles un procès contre lui dans le cadre de la loi sur la compétence universelle. Précisons afin d'éviter certains malentendus (et ils sont nombreux étant donné les préjugés et les passions qui entourent le conflit israélo-palestinien) que nous réagirions de manière semblable si demain un citoyen palestinien d'un Etat démocratique palestinien, et reconnu comme tel par les instances internationales, se trouvait dans une situation identique à celle d'Ariel Sharon.
Autant il nous semble que la loi sur la compétence universelle trouve sa raison d'être dans le fait qu'elle autorise un tribunal belge à juger, pour crime de guerre ou crime contre l'humanité, un citoyen d'un Etat non démocratique ne garantissant pas l'indépendance du pouvoir judiciaire et permettant donc à ce citoyen d'échapper à la loi, autant il nous paraît très difficile de comprendre pourquoi et au nom de quoi un tribunal d'un Etat démocratique, la Belgique, peut s'arroger le droit de juger un citoyen d'un autre Etat démocratique, Israël, a priori capable lui aussi de le juger.
Et cela d'autant plus que la Cour suprême de cet Etat a prouvé, s'il le fallait, son indépendance en jugeant Ariel Sharon relativement aux mêmes faits. Même à supposer que la plainte déposée contre Ariel Sharon s'avère fondée et apporte de nouveaux éléments autorisant l'ouverture d'un nouveau procès, pourquoi le pouvoir judiciaire belge ne communiquerait-il pas ces nouveaux éléments au pouvoir judiciaire israélien ? N'est-ce pas la procédure la plus normale entre deux Etats démocratiques ? Pourquoi dénier à un Etat démocratique, et reconnu comme tel par toutes les instances internationales, la capacité de juger ses citoyens ? Pourquoi déposséder le pouvoir judiciaire de cet Etat de l'exercice de sa fonction la plus démocratique et la plus productrice de démocratie : juger ses citoyens alors que ceux-ci occupent les plus hautes responsabilités politiques ou militaires ? Pourquoi signifier à un peuple son absence de culture démocratique alors que précisément 300.000 Israéliens et Israéliennes marchèrent dans la rue pour exiger l'ouverture d'une enquête sur les massacres de Sabra et Chatila ?
Ce que nous trouvons inquiétant est la dimension ultra-médiatique qui s'est emparée du processus de la plainte contre Ariel Sharon, et cela dès le premier stade de ce processus, avant même de savoir si elle sera fondée et pourra être effectivement reçue. Cette focalisation sur la personne d'Ariel Sharon est d'autant plus troublante qu'elle fait oublier que le seul responsable attesté des massacres de Sabra et Chatila est le commandant des phalanges chrétiennes libanaises, Elie Hobeika, qui non seulement ne fut pas jugé mais, peu après les massacres, fut élu député du Parlement libanais puis ministre du gouvernement. Ne peut-on craindre qu'à travers cette médiatisation incontrôlable le dépôt d'une plainte dans le cadre de la loi sur la compétence universelle ne serve d'abord de tremplin à des campagnes de dénigrement, à des stratégies de déstabilisation d'un individu et à travers lui d'un Etat ?
Si des mesures ne sont pas prises pour empêcher que le processus de dépôt des plaintes ne puisse servir de tremplin à des stratégies de déstabilisation et si le tribunal de Bruxelles est effectivement autorisé à juger des citoyens d'États démocratiques comme s'ils étaient des citoyens d'États non démocratiques, la loi sur la compétence universelle n'obtiendra pas le crédit international dont elle a besoin pour asseoir son autorité et, au bout du compte, elle risque de produire plus de violence que de justice.
Jean-Pierre et Luc Dardenne, cinéastes
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Texte aimablement transmis par
Raphaelle FOURNEAU
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