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Chantier sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme - Rapport Rufin (2004)
Je verse, avec grand retard, cette magistrale enquête au dossier du Colloque du 23 novembre. Bien que la situation ait considérablement évolué depuis, pas forcément en mieux, les constatations d'alors n'ont pratiquement pas pris une ride, hélas! (Menahem Macina).
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CHANTIER SUR LA LUTTE
CONTRE LE RACISME
ET L'ANTISEMITISME

Rapport présenté par Jean-Christophe RUFIN, Ecrivain, médecin et responsable de nombreuses associations d'aide humanitaire

Remis à Monsieur le Ministre de l'Intérieur,

de la Sécurité Intérieure et des Libertés Locales le 19 octobre 2004

Suite à une lettre de mission en date

du 29 juin 2004

EMBARGO MARDI 19 OCTOBRE 2004
A 10 H 30


 

Remarques préliminaires

Avant d’exposer le résultat de ces quelques mois de réflexion et d’enquête, il est nécessaire de rappeler le cadre et les limites de l’exercice qui m’a été confié. Les « chantiers » ouverts par Dominique de Villepin pour approfondir un certain nombre de sujets gravement préoccupants pour la nation ont été volontairement définis « en creux ». Il ne devait s’agir ni de commissions regroupant plusieurs membres, encore moins d’un organe représentatif de toutes les sensibilités et tendances, ni d’un audit de consultant sur le fonctionnement d’un ministère. Il n’était pas question non plus de rédiger un volumineux rapport d’enquête administrative. Tout reposait en somme sur une seule personne, choisie pour sa sensibilité à un sujet, sans en être nécessairement expert. Charge à elle de questionner ceux qui, dans l’appareil d’Etat ou hors de lui, pouvaient contribuer à l’éclairer sur le sujet. Le résultat n’est pas un catalogue de mesures mais plutôt une réflexion sur le discours et l’action publique, ainsi que des propositions concrètes qui n’engagent évidemment que leur auteur.

Par sa nature même, la question de l’antisémitisme et du racisme plonge ses racines dans tous les secteurs de l’activité gouvernementale (justice, éducation, emploi, affaires étrangères, etc.). L’importance des enjeux rend évidemment dérisoire les questions de prérogatives administratives. On verra que j’ai abordé certains aspects du sujet qui, stricto sensu, dépassent le cadre des compétences du seul ministère de l’Intérieur. Dans la mesure du possible, cependant, j’ai essayé de ne pas être redondant par rapport à d’autres initiatives lancées en ce moment sur le même champ, qu’il s’agisse des autres chantiers d’étude sur le terrorisme, la cybercriminalité ou l’égalité des chances, de la mission confiée à Jean-Philippe Moinet dans le cadre du ministère de la Cohésion Sociale ou des travaux constitutifs de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations,

Nous avons fait en sorte, autant qu’il était possible, qu’une information circule entre ces différentes structures de réflexion. Il est clair, toutefois, que cet édifice doit être articulé et qu’un chantier des chantiers sera nécessaire pour en faire la synthèse et en tirer une cohérence.

Cependant, opérer sur la base d’un seul ministère a constitué aussi un avantage : cela m’a permis de gagner en profondeur ce que je perdais peut-être en surface. J’ai pu, avec la collaboration loyale des fonctionnaires de cet immense appareil qu’est l’Intérieur, procéder à


 

une passionnante plongée en son sein, du terrain le plus concret (commissariats, patrouilles, services de proximité) jusqu’à son sommet.

J’ai pu mesurer également l’importance des liens qui existent entre les organes de décision publics et le monde associatif. Dans le domaine de l’humanitaire international d’où je viens, les dirigeants des grandes associations ont déjà un accès relativement facile à la haute administration et au pouvoir politique. Mais ce n’est rien encore par rapport aux associations de lutte contre l’antisémitisme et le racisme. Les présidents des principales associations sont accoutumés à traiter directement avec le Président de la République, le Premier ministre et son gouvernement. On peut s’en réjouir et y voir déjà le signe d’une priorité donnée à ces questions par l’Etat à son sommet. Mais cela ne facilite pas la tâche à l’humble responsable de chantier, choisi hors du sérail, sans titres ni pouvoirs et opérant de surcroît au sein d’un seul champ ministériel. Je suis d’autant plus reconnaissant à ceux qui ont bien voulu accepter malgré tout de jouer le jeu, de répondre à des questions parfois naïves et de remettre sur le métier en compagnie d’un nouveau venu l’ouvrage qu’ils tissent quotidiennement et depuis si longtemps.

Promenant sur toutes ces réalités un « regard éloigné » inspiré de celui que Claude Levi-Strauss définissait pour l’ethnologue, j’ai d’autant plus appris que j’avais accepté d’avouer, dès le départ, que j’en savais peu. Je souhaite conserver cette humilité à l’heure où je présente les idées et propositions qui se sont imposées à moi pendant cette enquête.

Sur des sujets aussi vastes, aussi profondément inscrits dans l’histoire que l’antisémitisme et le racisme sur lesquels tant a été écrit, il serait présomptueux de prétendre apporter des solutions nouvelles.

Cette évidence m’avait incité, dans un premier mouvement, à refuser la proposition qui m’était faite de diriger ce chantier. Dans des domaines où les passions sont vives et les blessures profondes, il me semblait qu’il n’y avait guère d’indulgence à attendre de quiconque.

Cependant, en y réfléchissant, il m’est apparu qu’une telle démission aurait été indigne. Signataire de la première pétition en 2002 qui dénonçait les actes antisémites graves perpétrés à cette époque, observateur engagé dans de nombreuses guerres civiles où des pays entiers ont sombré dans la haine intercommunautaire, auteur de romans qui mettent tous en scène les questions du « vivre ensemble » et des rapports interculturels, j’aurais fait preuve d’une grande lâcheté à refuser de « penser du côté du pouvoir », selon la formule de Raymond Aron et à essayer de comprendre ce qui pouvait changer et comment.


 

Il me semble d’ailleurs que c’est là le premier message de ce chantier et peut être le principal : qu’un Français « de souche » n’appartenant à aucune « communauté sensible » se saisisse de ces questions, c’est affirmer haut et fort que nul ne peut prétendre s’y soustraire. L’antisémitisme et le racisme ne sont pas l’affaire de ceux qui en sont victimes. Cela nous regarde tous et c’est le cœur même de notre vie nationale que ces agressions blessent et menacent. La France, dans le passé, a connu bien des dangers mais elle a su les combattre. S’agissant de l’antisémitisme, elle n’a pas été épargnée. Mais comme le rappelle Michel Winock, à une tradition raciste et antisémite en répond une autre, qui a déjà su triompher : celle qui a fait de la France non seulement le pays qui a condamné Dreyfus mais aussi celui qui, affrontant ses propres démons, l’a réhabilité.


 

Principes généraux

La première évidence qui frappe l’observateur, en matière de lutte contre les actes antisémites et racistes est l’importance considérable de ce qui existe déjà : dispositifs de coordination interministérielle (qui culmine avec le comité mensuel présidé par le Premier ministre en personne) ; dispositifs de lien entre administrations et associations (le plus fréquent – hebdomadaire – étant celui qui réunit le CRIF et le ministère de l’Intérieur) ; dispositifs policiers de surveillance spécifique (lieux de culte, centres culturels communautaires, etc.) ; dispositifs législatifs répressifs (loi de 1972, loi Gayssot, loi Lellouche, etc) ; dispositifs de sensibilisation et de formation (à destination des fonctionnaires de police, des rectorats, etc.).

La simple énumération de toutes ces actions montre clairement que nous ne sommes pas en terrain vierge. Dans quel sens faut-il faire évoluer ces dispositifs pour répondre au défi posé par l’accroissement des violences constaté ces dernières années ? Faut-il les faire évoluer dans le sens d’un regroupement, comme certains le proposent, en faisant de la lutte contre l’antisémitisme une simple catégorie de la lutte contre le racisme et de celle-ci un des aspects de la lutte générale contre les discriminations ? Faut-il au contraire continuer de les séparer mais, de même que l’on distingue l’antisémitisme du cadre général du racisme, est-il légitime d’énumérer plus spécifiquement les différentes communautés qu’il convient de protéger, jusqu’à faire fusionner ce dispositif avec celui qui vise à protéger par exemple les homosexuels, les handicapés ou d’autres groupes minoritaires ? Quelle priorité donner à la lutte contre l’antisémitisme et le racisme par rapport à certains droits fondamentaux, comme la liberté d’expression et de publication ?

Ces questions ne peuvent être tranchées que par un ferme rappel des principes.


 

I)                                                                                                                    Le dispositif de lutte contre le racisme et l’antisémitisme ne vise pas

seulement à défendre telle ou telle catégorie de la population, encore moins à la favoriser par rapport aux autres. Il vise à défendre le système politique démocratique, seul capable de  protéger également tous les citoyens.

Pour des raisons historiques évidentes, l’Allemagne a mis en relief cette dimension de façon plus explicite. Le code pénal allemand punit tout ensemble « l’incitation à la haine raciale, le déni du génocide commis par le régime nazi et la propagande antidémocratique ». Les services chargés de la protection de la Constitution participent ainsi à un « système d’alerte de la démocratie ».

Le dispositif de lutte contre l’antisémitisme et le racisme, malgré sa dispersion, doit, en France, conserver cette cohérence fondamentale. Il est avant tout un système de lutte contre ce qui menace radicalement la survie du système démocratique, conformément aux enseignements tragiques du XXème siècle : la renaissance d’une idéologie de mépris de la personne humaine, de négation de l’égalité fondamentale entre les êtres humains et de promotion d’une hiérarchie raciale. L’irréductible particularité de l’Holocauste exige de faire une place à part à l’antisémitisme dans le combat contre ces atteintes à la démocratie.

La promotion des droits des différentes catégories minoritaires de la population n’est pas à mettre sur le même plan : elle relève du fonctionnement de la démocratie. Dès lors que celle-ci est garantie, ces questions sont traitées par les mécanismes représentatifs et revendicatifs normaux.

La lutte contre le racisme et antisémitisme se situe plus en amont : elle vise à préserver l’existence de la démocratie. Elle tend à protéger le système lui-même contre les idéologies qui visent à rompre radicalement avec un modèle politique fondé sur le respect de la liberté, de l’égalité des conditions et de l’identité propre de chaque individu. La réaffirmation de ce principe est nécessaire chaque fois que des dispositions générales sont prises concernant le racisme et l’antisémitisme. 1

Le comité interministériel présidé chaque mois par le Premier ministre, où siègent les ministres en personne, devrait être intitulé :

« Comité interministériel de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, et de protection de la démocratie ».

1 Cette habitude s’est peu à peu perdue. En 1991 encore, la circulaire du ministre de l’Intérieur (qui a toujours valeur exécutoire) fixant les conditions et modalités de cette lutte était intitulée avec pertinence « relative à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les résurgences du nazisme ».


 

Ses attributions actuelles devraient être élargies. Il a vocation à monter en puissance et à devenir l’organe de coordination, d’arbitrage et de suivi de toutes les politiques qui, en matière de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, de promotion de l’égalité des chances, de surveillance de des groupes extrémistes et terroristes, concourent à la défense de notre constitution.

II)     Non seulement la lutte contre le racisme et l’antisémitisme n’est pas dérogatoire aux libertés publiques mais elle doit les respecter strictement. La loi partage aujourd’hui ce qui est opinion – dont la libre expression est protégée – de ce qui est incitation à la haine raciale, négation de crimes contre l’humanité etc. constitué en délit et réprimé. Nous verrons que des améliorations et compléments peuvent être proposés. Ils devront cependant respecter scrupuleusement la liberté d’expression, en particulier en matière de presse. La lutte contre le racisme et l’antisémitisme, parce qu’elle a pour but de protéger les valeurs fondamentales de la démocratie, ne doit pas contribuer à les dénaturer.

III)  La répression en matière de violences antisémites et racistes doit s’attacher à sanctionner les individus. Cependant, à travers eux, il s’agit essentiellement de faire barrage à la constitution d’idéologies structurées, de réseaux organisés, de forces à caractère politique qui constituent des dangers pour la République. Nous seront donc amenés à insister, au delà du caractère particulier des actes commis, sur l’étude des phénomènes de fond, sur la montée de forces organisées qui constituent des nouvelles menaces contre la démocratie. Dans cette mesure, les actes racistes et antisémites ne peuvent ni ne doivent être dilués dans la problématique plus générale et sociale de la non discrimination et de l’intégration. Quels que soient les liens qu’entretiennent les deux domaines, celui des agressions est spécifique et s’il devait être rapproché de quelque chose, ce serait plutôt du terrorisme, dont il partage le même mépris de la vie humaine. Dans les deux cas, la démocratie doit se protéger contre la montée en puissance de réseaux et d’idéologies incompatibles avec elle, dont le passage à l’acte violent est le principal moyen d’expression.

IV)  Racisme et antisémitisme, s’ils doivent être reliés entre eux, en tant que menaces fondamentales à la civilisation démocratique, nécessitent cependant un examen séparé. Sans entrer dans la polémique sociologique et historique visant à


 

savoir s’ils sont ou non réductibles l’un à l’autre, nous constaterons seulement que dans la France d’aujourd’hui les problèmes auxquels ils renvoient sont très différents et orientent vers des formes de lutte distinctes. Nous les envisagerons donc successivement et séparément, même si, bien entendu, existent plusieurs mesures et propositions communes.


 

La lutte contre l’antisémitisme

MESURER LA GRAVITE DE LA SITUATION

La recrudescence des actes à caractères antisémites au cours des dernières années est un fait incontestable. Les menaces et violences exercées contre des Français juifs2 constituent un fait social évident, nouveau et extrêmement préoccupant. Toute volonté de « relativiser » ce fait, ou de l’équilibrer en le mettant en balance avec des actes violents ou discriminatoires visant d’autres communautés est totalement irrecevable. L’aggravation brutale des menaces contre des Juifs en France, l’inquiétude voire la peur qui en résulte, sont des phénomènes dont il faut reconnaître en soi l’existence, la gravité et auxquels il importe de trouver des réponses.

Il doit pas apparaître contradictoire, alors que nous venons de plaider pour la reconnaissance de la violence antisémite et de sa gravité, de revenir à des considérations froidement techniques sur la mesure de ce phénomène. En se penchant sur le recueil des chiffres, il s’agit seulement de donner à ces réalités la base la plus irréprochable possible, contredisant ainsi les objections de ceux qui prétendent les minimiser voire les nier. Des chiffres plus transparents et plus clairs permettraient de disposer non seulement d’une évaluation relative comparable d’une année sur l’autre – comme c’est le cas aujourd’hui – mais d’une mesure en valeur absolue, rendant possible, notamment à l’échelon international, des comparaisons sur la gravité spécifique de la situation en France. Enfin, si l’on veut pouvoir orienter l’action publique et évaluer la réponse policière et judiciaire, il est nécessaire de pouvoir mesurer avec précision le taux d’élucidation de ces affaires, ce qui, dans l’état actuel de notre système de mesure, n’est pas possible de façon satisfaisante.

2 La terminologie français juifs, juifs français donne lieu à discussion et chacun est libre de choisir la formule qui lui convient. Cependant, dans un rapport qui analyse les rapports de l’Etat et de ses citoyens, il est préférable de mettre en avant la dimension de nationalité avant toute mention des origines car la République ne connaît que des citoyens.


 

Trois séries de données statistiques concernant les actes à caractère antisémite émanent de différentes structures gouvernementales :

- Le ministère de l’Intérieur, souvent désignés dans la presse et le monde associatif comme les « chiffres des Renseignements Généraux »

- Le ministère de la Justice (une nouveauté depuis l’été 2004)

- Le ministère de l’Education nationale (depuis le début 2004 et la mise en place du logiciel SIGNA.

A première vue, cette abondance peut sembler de bonne augure : elle témoigne de la vigilance gouvernementale et de l’intérêt porté, dans tous les secteurs, à ces phénomènes.

Malheureusement, cette concurrence s’avère plutôt désastreuse, principalement du fait que ces chiffres sont notablement différents. Les écarts s’expliquent facilement : schématiquement le système policier enregistre des plaintes, le système éducatif des sanctions disciplinaires et le système judiciaire des poursuites. Il reste que ces nuances ne sont pas toujours perceptibles pour les non initiés. Les divergences sont facilement exploitables tant par ceux qui veulent jeter un doute sur la réalité et la gravité de ces phénomènes, que par ceux qui cherchent à démontrer que la réponse gouvernementale n’est pas aussi ferme qu’ils le souhaiteraient.

La complémentarité des chiffres de l’Intérieur et de l’Education nationale est incontestable car les uns et les autres rendent compte d’événements survenant dans des univers différents (le monde scolaire ayant ses propres règles de fonctionnement et de signalement). En revanche, la publication des chiffres produits par la Justice pose plus de problème qu’il n’en résout. Nous verrons que ces chiffres peuvent être très utiles à condition d’être publiés conjointement avec ceux de l’Intérieur et sous certaines conditions. Dans l’immédiat, on ne peut que recommander de limiter la publication de chiffres consacrés aux violence antisémites à deux séries statistiques : l’une, générale, issue de l’Intérieur et l’autre consacrée au milieu scolaire, sous la responsabilité de l’Education nationale.

Nous nous pencherons plus en détail sur les chiffres du ministère de l’Intérieur car ils restent la référence principale. Une fois communiqués à la CNCDH3, ils font l’objet de publications et servent de base aux comparaisons annuelles et aux commentaires des

3 Commission Nationale consultative des Droits de l’Homme.


 

journalistes, des associations, des chercheurs. Ils ont un écho bien au delà de notre pays et sont utilisés à l’étranger pour juger de l’état de la France en matière d’antisémitisme.

Or, malgré ce caractère officiel et incontestable, nous avons cependant constaté que ces chiffres étaient entourés d’une certaine suspicion. En tout cas, leur origine reste mystérieuse pour beaucoup. En outre, le fait qu’ils soient estampillés « Renseignements généraux », est de nature à semer le trouble sur les conditions dans lesquelles elles sont recueillies, ce qui peut, en période de crise, alimenter d'inutiles conjectures. Ce manque de transparence est totalement inutile.

Assurer la fiabilité et la simplicité de l’outil statistique

Pour y parvenir, il est nécessaire de rendre plus transparents les chiffres du ministère de l’Intérieur et de les officialiser de la manière la plus claire et la plus incontestable, au même titre que les chiffres de la délinquance ou de la sécurité routière.

Le parcours actuel de ces chiffres est trop complexe. A la base, ils proviennent, dans l’immense majorité des cas, des signalements recueillis dans les postes de police relevant de la Direction de la Sécurité Publique Sont comptabilisées les affaires à caractère antisémite donnant lieu à signalement, soit par le recueil d’une plainte ou d’un témoignage4, soit par le biais de constatations fortuites (découverte de tags au cours d’une patrouille par exemple) ou révélées lors de l’enquête sur un autre fait.

Ces données, enregistrées par les forces de police, sont ensuite collectées par la DCRG5. S’y ajoutent les faits signalés par la Gendarmerie (à partir de ses propres critères de comptabilisation et de définition) dans les zones du territoire qui sont de sa compétence. Les Renseignements généraux qui colligent ces données peuvent très exceptionnellement les compléter avec des cas issus de leurs services territoriaux et/ou des cas signalés au ministère

4 Il est important de noter que les instructions données aux forces de police sont de transformer systématiquement en plainte toute déclaration de cette nature. Lorsqu’elle comporte une dimension antisémite (ou raciste) une affaire ne peut être traitée sous la forme d’une simple main courante. La connaissance de cette procédure, acquise à Paris et dans les grandes agglomérations, bénéficiera certainement du mémento récemment élaboré par le ministère de l’Intérieur et adressé à toutes les forces sur le terrain. Il reste à en vérifier l’application sur l’ensemble du territoire national.

5 Direction Centrale des Renseignements Généraux.


 

de l’Intérieur lors des réunions régulières avec le CRIF. Mais cette éventualité est excessivement rare. Le rôle des Renseignements Généraux se situe surtout au niveau du classement et de l’analyse des faits recueillis par d’autres.

Enfin, ces chiffres et commentaires sont transmis à la DGPN6 qui en assure la publication.

A ce système comportant de trop nombreux intervenants, nous proposons de substituer un dispositif à deux étages :

- le recueil des données à la base par les forces de police et de gendarmerie avec des méthodes standardisées d’inclusion et de classement.

- Leur collecte, leur mise en forme et leur publication par le ministère de l’Intérieur

Ceci suppose :

- d’inclure la dimension antisémitisme dans l’outil statistique général du ministère de l’Intérieur qui permet de répertorier, de classer et de quantifier crimes et délits.

- d’élaborer un protocole d’accord police-gendarmerie pour l’harmonisation des modes opératoires et de la collecte des données entre les deux corps.

- De confirmer la coordination de ce dispositif par le cabinet du DGPN.

Dans cette nouvelle architecture, les Renseignements Généraux seraient écartés7. Les données présentées seraient, de bout en bout, celle de la police et de la gendarmerie, sans doute ni ambiguïté. L’analyse serait très réduite, limitée à la mise en évidence des variations d’un trimestre à l’autre. Il n’appartient pas à l’Etat d’imposer, en la matière, une vérité officielle. La responsabilité de l’analyse des faits doit être restituée à l’organe représentatif qu’est la CNCDH. En revanche, pour compléter la stricte présentation quantitative, les annexes descriptifs pourraient être étoffés, qui fournissent pour les cas les plus graves un résumé des circonstances, des faits et le profil des éventuels interpellés.

6 Direction générale de la Police Nationale.

7 Ce qui est conforme aux souhaits de leur actuelle direction. Réorientés sur les tâches prioritaires que sont la prévention des violences urbaines et la lutte contre le terrorisme, les RG doivent concentrer leurs efforts sur les études de fond, telle que celle qu’ils ont partiellement rendue publique, consacrée au repli communautaire. Dans ce type d’études lourdes, ils peuvent mobiliser leur réseau d’information et apporter une plus-value unique.


 

Mise en place d’un outil permettant d’évaluer la réponse policière et judiciaire aux violences antisémites.

Dans le climat actuel d’émotion et de peur qu’a généré l’accroissement des violences antisémites, il est particulièrement important de pouvoir évaluer le taux d’élucidation des affaires qui comportent cette dimension. Si ce taux est plus élevé, à délit comparable, il rendra compte d’une particulière mobilisation policière et ce fait pourrait contribuer à rassurer. S’il l’est moins, cela permettrait de fixer de nouvelles priorité à l’action publique.

Malheureusement, cette évaluation, avec le système actuel, n’est pas réalisable. Nous avons fait procéder à cet exercice sur les six derniers mois. Il est impossible d’aboutir à quelque conclusion que ce soit en matière de taux d’élucidation.

Cette impossibilité procède du fait que, dans le système actuel, le classement des faits change au cours du processus de recueil des données.

A la base, les forces de police classent les faits portés à leur connaissance selon une nomenclature juridique et pénale. Elles répertorient des infractions.

Quand ces informations sont collectées par les Renseignements généraux, elles sont ordonnées selon le classement sociologique actes / menaces. Ce classement, s’il vise à rendre plus lisibles les phénomènes, opère également un brouillage statistique8. Il devient de la sorte très difficile et en pratique impossible de remonter la filière et, au vu des enquêtes et des poursuites de calculer un taux d’élucidation.

Il n’est pas envisageable de modifier brutalement ce système. Les associations et la CNCDH ont construit par rapport à lui un suivi relatif d'années en années qui serait impossible si on abandonnait brutalement la présentation classique « actes/menaces »9.

8 Par exemple, la dégradation de trois édifices voisins donnera lieu à trois plaintes ; elle ne constituera pour autant qu’un seul « acte ». De même, lorsqu’il s’agit de répertorier le nombre d’auteurs de ces actes interpellés, une certaine confusion statistique sera perceptible. Dire que trois affaires distinctes donnent lieu à trois interpellations ne signifie pas nécessairement que chaque affaire a été élucidée et les coupables poursuivis : il est possible que trois auteurs aient été arrêtés dans une affaire et que les deux autres soient restées sans suite.

9 Notons que les comparaisons relatives sont extrêmement sensibles à toute modification de la présentation statistique. Ainsi en 2002, sur la demande de la CNCDH, ont été retenues comme « actes » les agressions contre des personnes quelque soit le degré d’ITT de la victime. Auparavant, le seuil de 8 jours d’ITT était retenu. Cette simple modification est sans doute à elle seule à l’origine d’un pourcentage notable d’accroissement des actes répertoriés.


 

Nous proposons donc que ce système de classement sociologique (« actes », « menaces ») soit maintenu mais qu’il soit complété par une présentation annuelle suivant un classement de type juridique.

Il s’agirait simplement de restituer les mêmes données recueillies à la base mais cette fois sans leur faire subir une requalification sociologique.

Cette nouvelle présentation permettrait :

- une observation précise du taux d’élucidation de ces affaires.

Classées selon une nomenclature juridique, les données issues de la police et de la gendarmerie pourraient être comparées aux chiffres provenant du ministère de la justice10. Autant il ne paraît pas opportun de manier ceux-ci isolement car ils brouillent inutilement le tableau, autant il serait intéressant de les comparer aux plaintes initiales, dès lors qu’elles seraient répertoriées selon les mêmes catégories. Ceci permettraient d’analyser la façon dont les différentes affaires auraient été traitées. Cette observation serait particulièrement nécessaire en ce qui concerne les atteintes aux personnes.

- une analyse des facteurs de gravité.

En classant les faits selon des critères juridiques, il est possible de les situer sur une échelle de gravité. Il serait dès lors possible d’observer non seulement la variation de leur nombre mais leur intensité. Une chose est d’enregistrer une augmentation des tags et des insultes, une autre de faire apparaître la part croissante du passage à l’acte grave (agressions, incendies de lieux de culte, etc.). Cette variation qualitative n’est que très imparfaitement rendue par les deux catégories actes/menaces.

- une comparaison internationale facilitée.

Plusieurs pays - dont l’Allemagne - collectent et organisent leurs statistiques selon un classement de nature judiciaire. La singularité française rend difficile pour l’instant les comparaisons. Dans l’hypothèse (nous y reviendrons) d’une articulation internationale de ce recueil de données, il est important de créer une base de dialogue sur des principes le plus objectifs possibles.

10 Ils ont vocation à porter sur les condamnations, les relaxes et les classements judiciaires.


 

AGIR SUR LE FOND

Les chiffres représentent la partie visible de la violence antisémite. Il ne faut évidemment pas s’en tenir là et tenter de cerner les phénomènes de fond, de nature plus qualitative. Que recouvrent ces actes ? Qui les commet ? Qui les inspire ? Qui en tire profit ? Pourquoi se sont-ils multipliés ces dernières années ? Et surtout comment peut-on agir efficacement pour les réduire et recréer un climat de confiance ?

Ces questions donnent lieu à d’innombrables débats, articles, prises de position. Cependant les explications couramment mises en avant tiennent en un double constat :

-                       la baisse tendancielle de l’extrême droite dans la responsabilité des violences
antisémites ;

- la montée d’un « nouvel » antisémitisme qui serait le propre de jeunes issus de l’immigration, en particulier maghrébine. Leurs passages à l’acte semblent étroitement corrélés aux événements du Moyen Orient.

Il nous paraît, au terme de ce chantier, que ces explications, sans être fausses, sont un peu trop simples pour rendre compte de la complexité des faits. Elles ne permettent surtout pas de tirer de conclusions pour l’action. C’est pourquoi nous préférerons aborder ces question en distinguant trois niveaux de responsabilités :

-                celui des auteurs de violences. On parlera à leur propos d’antisémitisme

comme pulsion

-                            celui des manipulateurs : idéologues, réseaux politiques ou terroristes :

l’antisémitisme comme stratégie

-               celui des facilitateurs, qui par leurs opinions – ou leur silence –

légitiment les passages à l’acte – tout en se gardant bien de les commettre eux- mêmes. C’est ce que l’on peut appeler l’antisémitisme par procuration.

A chaque groupe doit correspondre un type de réponse publique particulier.

I - Les auteurs de violence : l’antisémitisme comme pulsion


 

En se basant sur les profils détaillés des interpellés tels que nous avons pu les obtenir auprès des forces de police et de gendarmerie, ainsi que sur des enquêtes sociologiques publiées ou en cours11, on peut tenter de rassembler quelques données communes à l’ensemble hétérogène des acteurs de violence antisémite.

Notons d’abord que la partie la plus importante d’entre eux ne peut être cataloguée ni à l’extrême droite ni parmi les délinquants connus des quartiers difficiles. Remarquons ensuite que sur les jeunes interpellés qui sont issus des quartiers sensibles, seul un nombre relativement faible est d’origine maghrébine. Beaucoup d’autres sont originaires de pays sans lien avec la question israélo-arabe, ce qui rend déjà moins « naturelle » leur identification éventuelle à la cause palestinienne. Enfin, ajoutons que parmi les interpellés catalogués à l’extrême droite, bien peu appartiennent à des réseaux structurés et apparaissent comme des militants, encore moins des idéologues. Il s’agit bien plutôt de jeunes en déshérence, adoptant de façon plus ou moins provocatrice les attributs folkloriques du suprématisme blanc – accommodé à des sauces diverses.

Au fond, dans les trois catégories statistiques d’acteurs de violence antisémite (ceux issus de l’immigration, ceux catalogués à l’extrême droite et les non spécifiques) le trait commun semble plutôt être à rechercher du côté du déracinement, de la perte de repère, de l’échec social et de la confusion identitaire12.

On retrouve chez beaucoup d’entre eux les attributs caractéristiques de ce que le sociologue Oscar Lewis avait décrit comme la culture de la pauvreté. Cette culture n’est pas nécessairement la conséquence d’une misère matérielle mais plutôt d’un arrachement brutal hors d’un cadre culturel traditionnel. Commune aux indiens qui s’entassent dans les banlieues de Mexico, comme aux paysans écossais arrachés à leur terre par la révolution industrielle au XIXe siècle, cette culture de la pauvreté a pour traits communs la perte des repères traditionnels, la frustration sociale liée à un contact brutal et sans cohérence avec la modernité, la destruction des liens familiaux et des schémas d’autorité13.

La culture de la pauvreté fait une place considérable à la violence : celle, quotidienne, de la vie sur les marges de la société (précarité, déchirements familiaux, alcool, drogue) et celle de la criminalité qui se loge dans cette anomie. Le malaise identitaire qu’installe la culture de la pauvreté rend ces populations sensibles aux représentations politiques

11 Je remercie tout particulièrement Michel Wieviorka d’avoir bien voulu m’exposer quelques uns des résultats de la grande enquête qu’il dirige, à la Maison des Sciences de l’Homme sur ces sujets et qui n’est pas encore achevée.

12 On retrouve les mêmes traits chez les auteurs de fausses alertes, tels que ceux qui se sont illustrés cet été.

13 Voir sur ces aspects les travaux de Didier Lapeyronnie, de l’université de Bordeaux.


 

extrémistes, qui leur proposent une relecture de leur héritage culturel sur un mode radical, mégalomane et violent. Ainsi selon leur origine et le hasard des rencontres, l’islamisme radical – dans ses différentes formes - comme les idéologies néonazies, peuvent prospérer sur ce terrain. Les pulsions antisémites sont hélas leur point commun.

Le « nouvel » antisémitisme apparaît donc plus hétérogène que ne le supposent ceux qui en font une spécificité maghrébine et une conséquence naturelle des événements du Moyen Orient. Il faut prendre garde à ne pas enfermer ces jeunes dans un déterminisme identitaire qui les entraînerait nécessairement et pour certains presque légitimement à haïr les juifs et à s’attaquer à eux. Une immense majorité de Maghrébins est engagée dans des parcours d’intégration et fort éloignée de la violence antisémite. Inversement des jeunes d’autres origines (Africains, Antillais voire Français métropolitains de souche) peuvent, au terme d’un bricolage identitaire propre à la culture de la pauvreté, s’identifier à la lutte palestinienne, voire se convertir à l’Islam et prendre part à des agressions antisémites14.

On voit qu’il n’y a rien là ni d’inéluctable ni de « naturel ». L’importante population qui, en France aujourd’hui, se tient sur les marges dangereuses de la précarité sociale et culturelle est soumise à des influences diverses. Selon celles auxquelles elle sera sensible, elle est en mesure de basculer soit vers l’adhésion républicaine soit vers des postures violentes. La question de l’antisémitisme se situe au cœur de ce combat.

Nous articulerons la réponse à apporter face à ces acteurs de la violence en cinq

points :

1) relancer les processus d’intégration et d’égalité des chances ;

2) réprimer le passage à l’acte de façon adaptée et accroître la surveillance

3) lutter contre la banalisation de l’antisémitisme en milieu scolaire

4) éduquer aux valeurs républicaines.

5) minimiser les bénéfices secondaire du passage à l’acte

Relancer les processus d’intégration et d’égalité des chances.

Nous retrouvons là des problématiques abordées dans d’autres chantiers et nous renvoyons à leurs travaux. Rien ne pourra être obtenu, en matière de lutte contre

14 Sur les complexités de la recomposition identitaire voir le livre majeur de J-F. Bayart : l’illusion identitaire.