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CHANTIER SUR LA LUTTE |
Rapport présenté par Jean-Christophe RUFIN, Ecrivain, médecin et responsable de nombreuses associations d'aide humanitaire
Remis à Monsieur le Ministre de l'Intérieur,
de la Sécurité Intérieure et des Libertés Locales le 19 octobre 2004
Suite à une lettre de mission en date
du 29 juin 2004
EMBARGO MARDI 19 OCTOBRE 2004
A 10 H 30
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Remarques préliminaires |
Avant dexposer le résultat de ces quelques mois de réflexion et denquête, il est nécessaire de rappeler le cadre et les limites de lexercice qui ma été confié. Les « chantiers » ouverts par Dominique de Villepin pour approfondir un certain nombre de sujets gravement préoccupants pour la nation ont été volontairement définis « en creux ». Il ne devait sagir ni de commissions regroupant plusieurs membres, encore moins dun organe représentatif de toutes les sensibilités et tendances, ni dun audit de consultant sur le fonctionnement dun ministère. Il nétait pas question non plus de rédiger un volumineux rapport denquête administrative. Tout reposait en somme sur une seule personne, choisie pour sa sensibilité à un sujet, sans en être nécessairement expert. Charge à elle de questionner ceux qui, dans lappareil dEtat ou hors de lui, pouvaient contribuer à léclairer sur le sujet. Le résultat nest pas un catalogue de mesures mais plutôt une réflexion sur le discours et laction publique, ainsi que des propositions concrètes qui nengagent évidemment que leur auteur.
Par sa nature même, la question de lantisémitisme et du racisme plonge ses racines dans tous les secteurs de lactivité gouvernementale (justice, éducation, emploi, affaires étrangères, etc.). Limportance des enjeux rend évidemment dérisoire les questions de prérogatives administratives. On verra que jai abordé certains aspects du sujet qui, stricto sensu, dépassent le cadre des compétences du seul ministère de lIntérieur. Dans la mesure du possible, cependant, jai essayé de ne pas être redondant par rapport à dautres initiatives lancées en ce moment sur le même champ, quil sagisse des autres chantiers détude sur le terrorisme, la cybercriminalité ou légalité des chances, de la mission confiée à Jean-Philippe Moinet dans le cadre du ministère de la Cohésion Sociale ou des travaux constitutifs de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations,
Nous avons fait en sorte, autant quil était possible, quune information circule entre ces différentes structures de réflexion. Il est clair, toutefois, que cet édifice doit être articulé et quun chantier des chantiers sera nécessaire pour en faire la synthèse et en tirer une cohérence.
Cependant, opérer sur la base dun seul ministère a constitué aussi un avantage : cela ma permis de gagner en profondeur ce que je perdais peut-être en surface. Jai pu, avec la collaboration loyale des fonctionnaires de cet immense appareil quest lIntérieur, procéder à
une passionnante plongée en son sein, du terrain le plus concret (commissariats, patrouilles, services de proximité) jusquà son sommet.
Jai pu mesurer également limportance des liens qui existent entre les organes de décision publics et le monde associatif. Dans le domaine de lhumanitaire international doù je viens, les dirigeants des grandes associations ont déjà un accès relativement facile à la haute administration et au pouvoir politique. Mais ce nest rien encore par rapport aux associations de lutte contre lantisémitisme et le racisme. Les présidents des principales associations sont accoutumés à traiter directement avec le Président de la République, le Premier ministre et son gouvernement. On peut sen réjouir et y voir déjà le signe dune priorité donnée à ces questions par lEtat à son sommet. Mais cela ne facilite pas la tâche à lhumble responsable de chantier, choisi hors du sérail, sans titres ni pouvoirs et opérant de surcroît au sein dun seul champ ministériel. Je suis dautant plus reconnaissant à ceux qui ont bien voulu accepter malgré tout de jouer le jeu, de répondre à des questions parfois naïves et de remettre sur le métier en compagnie dun nouveau venu louvrage quils tissent quotidiennement et depuis si longtemps.
Promenant sur toutes ces réalités un « regard éloigné » inspiré de celui que Claude Levi-Strauss définissait pour lethnologue, jai dautant plus appris que javais accepté davouer, dès le départ, que jen savais peu. Je souhaite conserver cette humilité à lheure où je présente les idées et propositions qui se sont imposées à moi pendant cette enquête.
Sur des sujets aussi vastes, aussi profondément inscrits dans lhistoire que lantisémitisme et le racisme sur lesquels tant a été écrit, il serait présomptueux de prétendre apporter des solutions nouvelles.
Cette évidence mavait incité, dans un premier mouvement, à refuser la proposition qui métait faite de diriger ce chantier. Dans des domaines où les passions sont vives et les blessures profondes, il me semblait quil ny avait guère dindulgence à attendre de quiconque.
Cependant, en y réfléchissant, il mest apparu quune telle démission aurait été indigne. Signataire de la première pétition en 2002 qui dénonçait les actes antisémites graves perpétrés à cette époque, observateur engagé dans de nombreuses guerres civiles où des pays entiers ont sombré dans la haine intercommunautaire, auteur de romans qui mettent tous en scène les questions du « vivre ensemble » et des rapports interculturels, jaurais fait preuve dune grande lâcheté à refuser de « penser du côté du pouvoir », selon la formule de Raymond Aron et à essayer de comprendre ce qui pouvait changer et comment.
Il me semble dailleurs que cest là le premier message de ce chantier et peut être le principal : quun Français « de souche » nappartenant à aucune « communauté sensible » se saisisse de ces questions, cest affirmer haut et fort que nul ne peut prétendre sy soustraire. Lantisémitisme et le racisme ne sont pas laffaire de ceux qui en sont victimes. Cela nous regarde tous et cest le cur même de notre vie nationale que ces agressions blessent et menacent. La France, dans le passé, a connu bien des dangers mais elle a su les combattre. Sagissant de lantisémitisme, elle na pas été épargnée. Mais comme le rappelle Michel Winock, à une tradition raciste et antisémite en répond une autre, qui a déjà su triompher : celle qui a fait de la France non seulement le pays qui a condamné Dreyfus mais aussi celui qui, affrontant ses propres démons, la réhabilité.
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Principes généraux |
La première évidence qui frappe lobservateur, en matière de lutte contre les actes antisémites et racistes est limportance considérable de ce qui existe déjà : dispositifs de coordination interministérielle (qui culmine avec le comité mensuel présidé par le Premier ministre en personne) ; dispositifs de lien entre administrations et associations (le plus fréquent hebdomadaire étant celui qui réunit le CRIF et le ministère de lIntérieur) ; dispositifs policiers de surveillance spécifique (lieux de culte, centres culturels communautaires, etc.) ; dispositifs législatifs répressifs (loi de 1972, loi Gayssot, loi Lellouche, etc) ; dispositifs de sensibilisation et de formation (à destination des fonctionnaires de police, des rectorats, etc.).
La simple énumération de toutes ces actions montre clairement que nous ne sommes pas en terrain vierge. Dans quel sens faut-il faire évoluer ces dispositifs pour répondre au défi posé par laccroissement des violences constaté ces dernières années ? Faut-il les faire évoluer dans le sens dun regroupement, comme certains le proposent, en faisant de la lutte contre lantisémitisme une simple catégorie de la lutte contre le racisme et de celle-ci un des aspects de la lutte générale contre les discriminations ? Faut-il au contraire continuer de les séparer mais, de même que lon distingue lantisémitisme du cadre général du racisme, est-il légitime dénumérer plus spécifiquement les différentes communautés quil convient de protéger, jusquà faire fusionner ce dispositif avec celui qui vise à protéger par exemple les homosexuels, les handicapés ou dautres groupes minoritaires ? Quelle priorité donner à la lutte contre lantisémitisme et le racisme par rapport à certains droits fondamentaux, comme la liberté dexpression et de publication ?
Ces questions ne peuvent être tranchées que par un ferme rappel des principes.
I) Le dispositif de lutte contre le racisme et lantisémitisme ne vise pas
seulement à défendre telle ou telle catégorie de la population, encore moins à la favoriser par rapport aux autres. Il vise à défendre le système politique démocratique, seul capable de protéger également tous les citoyens.
Pour des raisons historiques évidentes, lAllemagne a mis en relief cette dimension de façon plus explicite. Le code pénal allemand punit tout ensemble « lincitation à la haine raciale, le déni du génocide commis par le régime nazi et la propagande antidémocratique ». Les services chargés de la protection de la Constitution participent ainsi à un « système dalerte de la démocratie ».
Le dispositif de lutte contre lantisémitisme et le racisme, malgré sa dispersion, doit, en France, conserver cette cohérence fondamentale. Il est avant tout un système de lutte contre ce qui menace radicalement la survie du système démocratique, conformément aux enseignements tragiques du XXème siècle : la renaissance dune idéologie de mépris de la personne humaine, de négation de légalité fondamentale entre les êtres humains et de promotion dune hiérarchie raciale. Lirréductible particularité de lHolocauste exige de faire une place à part à lantisémitisme dans le combat contre ces atteintes à la démocratie.
La promotion des droits des différentes catégories minoritaires de la population nest pas à mettre sur le même plan : elle relève du fonctionnement de la démocratie. Dès lors que celle-ci est garantie, ces questions sont traitées par les mécanismes représentatifs et revendicatifs normaux.
La lutte contre le racisme et antisémitisme se situe plus en amont : elle vise à préserver lexistence de la démocratie. Elle tend à protéger le système lui-même contre les idéologies qui visent à rompre radicalement avec un modèle politique fondé sur le respect de la liberté, de légalité des conditions et de lidentité propre de chaque individu. La réaffirmation de ce principe est nécessaire chaque fois que des dispositions générales sont prises concernant le racisme et lantisémitisme. 1
Le comité interministériel présidé chaque mois par le Premier ministre, où siègent les ministres en personne, devrait être intitulé :
« Comité interministériel de lutte contre le racisme et lantisémitisme, et de protection de la démocratie ».
Ses attributions actuelles devraient être élargies. Il a vocation à monter en puissance et à devenir lorgane de coordination, darbitrage et de suivi de toutes les politiques qui, en matière de lutte contre le racisme et lantisémitisme, de promotion de légalité des chances, de surveillance de des groupes extrémistes et terroristes, concourent à la défense de notre constitution.
II) Non seulement la lutte contre le racisme et lantisémitisme nest pas dérogatoire aux libertés publiques mais elle doit les respecter strictement. La loi partage aujourdhui ce qui est opinion dont la libre expression est protégée de ce qui est incitation à la haine raciale, négation de crimes contre lhumanité etc. constitué en délit et réprimé. Nous verrons que des améliorations et compléments peuvent être proposés. Ils devront cependant respecter scrupuleusement la liberté dexpression, en particulier en matière de presse. La lutte contre le racisme et lantisémitisme, parce quelle a pour but de protéger les valeurs fondamentales de la démocratie, ne doit pas contribuer à les dénaturer.
III) La répression en matière de violences antisémites et racistes doit sattacher à sanctionner les individus. Cependant, à travers eux, il sagit essentiellement de faire barrage à la constitution didéologies structurées, de réseaux organisés, de forces à caractère politique qui constituent des dangers pour la République. Nous seront donc amenés à insister, au delà du caractère particulier des actes commis, sur létude des phénomènes de fond, sur la montée de forces organisées qui constituent des nouvelles menaces contre la démocratie. Dans cette mesure, les actes racistes et antisémites ne peuvent ni ne doivent être dilués dans la problématique plus générale et sociale de la non discrimination et de lintégration. Quels que soient les liens quentretiennent les deux domaines, celui des agressions est spécifique et sil devait être rapproché de quelque chose, ce serait plutôt du terrorisme, dont il partage le même mépris de la vie humaine. Dans les deux cas, la démocratie doit se protéger contre la montée en puissance de réseaux et didéologies incompatibles avec elle, dont le passage à lacte violent est le principal moyen dexpression.
IV) Racisme et antisémitisme, sils doivent être reliés entre eux, en tant que menaces fondamentales à la civilisation démocratique, nécessitent cependant un examen séparé. Sans entrer dans la polémique sociologique et historique visant à
savoir sils sont ou non réductibles lun à lautre, nous constaterons seulement que dans la France daujourdhui les problèmes auxquels ils renvoient sont très différents et orientent vers des formes de lutte distinctes. Nous les envisagerons donc successivement et séparément, même si, bien entendu, existent plusieurs mesures et propositions communes.
La lutte contre lantisémitisme
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MESURER LA GRAVITE DE LA SITUATION |
La recrudescence des actes à caractères antisémites au cours des dernières années est un fait incontestable. Les menaces et violences exercées contre des Français juifs2 constituent un fait social évident, nouveau et extrêmement préoccupant. Toute volonté de « relativiser » ce fait, ou de léquilibrer en le mettant en balance avec des actes violents ou discriminatoires visant dautres communautés est totalement irrecevable. Laggravation brutale des menaces contre des Juifs en France, linquiétude voire la peur qui en résulte, sont des phénomènes dont il faut reconnaître en soi lexistence, la gravité et auxquels il importe de trouver des réponses.
Il doit pas apparaître contradictoire, alors que nous venons de plaider pour la reconnaissance de la violence antisémite et de sa gravité, de revenir à des considérations froidement techniques sur la mesure de ce phénomène. En se penchant sur le recueil des chiffres, il sagit seulement de donner à ces réalités la base la plus irréprochable possible, contredisant ainsi les objections de ceux qui prétendent les minimiser voire les nier. Des chiffres plus transparents et plus clairs permettraient de disposer non seulement dune évaluation relative comparable dune année sur lautre comme cest le cas aujourdhui mais dune mesure en valeur absolue, rendant possible, notamment à léchelon international, des comparaisons sur la gravité spécifique de la situation en France. Enfin, si lon veut pouvoir orienter laction publique et évaluer la réponse policière et judiciaire, il est nécessaire de pouvoir mesurer avec précision le taux délucidation de ces affaires, ce qui, dans létat actuel de notre système de mesure, nest pas possible de façon satisfaisante.
Trois séries de données statistiques concernant les actes à caractère antisémite émanent de différentes structures gouvernementales :
- Le ministère de lIntérieur, souvent désignés dans la presse et le monde associatif comme les « chiffres des Renseignements Généraux »
- Le ministère de la Justice (une nouveauté depuis lété 2004)
- Le ministère de lEducation nationale (depuis le début 2004 et la mise en place du logiciel SIGNA.
A première vue, cette abondance peut sembler de bonne augure : elle témoigne de la vigilance gouvernementale et de lintérêt porté, dans tous les secteurs, à ces phénomènes.
Malheureusement, cette concurrence savère plutôt désastreuse, principalement du fait que ces chiffres sont notablement différents. Les écarts sexpliquent facilement : schématiquement le système policier enregistre des plaintes, le système éducatif des sanctions disciplinaires et le système judiciaire des poursuites. Il reste que ces nuances ne sont pas toujours perceptibles pour les non initiés. Les divergences sont facilement exploitables tant par ceux qui veulent jeter un doute sur la réalité et la gravité de ces phénomènes, que par ceux qui cherchent à démontrer que la réponse gouvernementale nest pas aussi ferme quils le souhaiteraient.
La complémentarité des chiffres de lIntérieur et de lEducation nationale est incontestable car les uns et les autres rendent compte dévénements survenant dans des univers différents (le monde scolaire ayant ses propres règles de fonctionnement et de signalement). En revanche, la publication des chiffres produits par la Justice pose plus de problème quil nen résout. Nous verrons que ces chiffres peuvent être très utiles à condition dêtre publiés conjointement avec ceux de lIntérieur et sous certaines conditions. Dans limmédiat, on ne peut que recommander de limiter la publication de chiffres consacrés aux violence antisémites à deux séries statistiques : lune, générale, issue de lIntérieur et lautre consacrée au milieu scolaire, sous la responsabilité de lEducation nationale.
Nous nous pencherons plus en détail sur les chiffres du ministère de lIntérieur car ils restent la référence principale. Une fois communiqués à la CNCDH3, ils font lobjet de publications et servent de base aux comparaisons annuelles et aux commentaires des
journalistes, des associations, des chercheurs. Ils ont un écho bien au delà de notre pays et sont utilisés à létranger pour juger de létat de la France en matière dantisémitisme.
Or, malgré ce caractère officiel et incontestable, nous avons cependant constaté que ces chiffres étaient entourés dune certaine suspicion. En tout cas, leur origine reste mystérieuse pour beaucoup. En outre, le fait quils soient estampillés « Renseignements généraux », est de nature à semer le trouble sur les conditions dans lesquelles elles sont recueillies, ce qui peut, en période de crise, alimenter d'inutiles conjectures. Ce manque de transparence est totalement inutile.
Assurer la fiabilité et la simplicité de loutil statistique
Pour y parvenir, il est nécessaire de rendre plus transparents les chiffres du ministère de lIntérieur et de les officialiser de la manière la plus claire et la plus incontestable, au même titre que les chiffres de la délinquance ou de la sécurité routière.
Le parcours actuel de ces chiffres est trop complexe. A la base, ils proviennent, dans limmense majorité des cas, des signalements recueillis dans les postes de police relevant de la Direction de la Sécurité Publique Sont comptabilisées les affaires à caractère antisémite donnant lieu à signalement, soit par le recueil dune plainte ou dun témoignage4, soit par le biais de constatations fortuites (découverte de tags au cours dune patrouille par exemple) ou révélées lors de lenquête sur un autre fait.
Ces données, enregistrées par les forces de police, sont ensuite collectées par la DCRG5. Sy ajoutent les faits signalés par la Gendarmerie (à partir de ses propres critères de comptabilisation et de définition) dans les zones du territoire qui sont de sa compétence. Les Renseignements généraux qui colligent ces données peuvent très exceptionnellement les compléter avec des cas issus de leurs services territoriaux et/ou des cas signalés au ministère
5 Direction Centrale des Renseignements Généraux.
de lIntérieur lors des réunions régulières avec le CRIF. Mais cette éventualité est excessivement rare. Le rôle des Renseignements Généraux se situe surtout au niveau du classement et de lanalyse des faits recueillis par dautres.
Enfin, ces chiffres et commentaires sont transmis à la DGPN6 qui en assure la publication.
A ce système comportant de trop nombreux intervenants, nous proposons de substituer un dispositif à deux étages :
- le recueil des données à la base par les forces de police et de gendarmerie avec des méthodes standardisées dinclusion et de classement.
- Leur collecte, leur mise en forme et leur publication par le ministère de lIntérieur
Ceci suppose :
- dinclure la dimension antisémitisme dans loutil statistique général du ministère de lIntérieur qui permet de répertorier, de classer et de quantifier crimes et délits.
- délaborer un protocole daccord police-gendarmerie pour lharmonisation des modes opératoires et de la collecte des données entre les deux corps.
- De confirmer la coordination de ce dispositif par le cabinet du DGPN.
Dans cette nouvelle architecture, les Renseignements Généraux seraient écartés7. Les données présentées seraient, de bout en bout, celle de la police et de la gendarmerie, sans doute ni ambiguïté. Lanalyse serait très réduite, limitée à la mise en évidence des variations dun trimestre à lautre. Il nappartient pas à lEtat dimposer, en la matière, une vérité officielle. La responsabilité de lanalyse des faits doit être restituée à lorgane représentatif quest la CNCDH. En revanche, pour compléter la stricte présentation quantitative, les annexes descriptifs pourraient être étoffés, qui fournissent pour les cas les plus graves un résumé des circonstances, des faits et le profil des éventuels interpellés.
7 Ce qui est conforme aux souhaits de leur actuelle direction. Réorientés sur les tâches prioritaires que sont la prévention des violences urbaines et la lutte contre le terrorisme, les RG doivent concentrer leurs efforts sur les études de fond, telle que celle quils ont partiellement rendue publique, consacrée au repli communautaire. Dans ce type détudes lourdes, ils peuvent mobiliser leur réseau dinformation et apporter une plus-value unique.
Mise en place dun outil permettant dévaluer la réponse policière et judiciaire aux violences antisémites.
Dans le climat actuel démotion et de peur qua généré laccroissement des violences antisémites, il est particulièrement important de pouvoir évaluer le taux délucidation des affaires qui comportent cette dimension. Si ce taux est plus élevé, à délit comparable, il rendra compte dune particulière mobilisation policière et ce fait pourrait contribuer à rassurer. Sil lest moins, cela permettrait de fixer de nouvelles priorité à laction publique.
Malheureusement, cette évaluation, avec le système actuel, nest pas réalisable. Nous avons fait procéder à cet exercice sur les six derniers mois. Il est impossible daboutir à quelque conclusion que ce soit en matière de taux délucidation.
Cette impossibilité procède du fait que, dans le système actuel, le classement des faits change au cours du processus de recueil des données.
A la base, les forces de police classent les faits portés à leur connaissance selon une nomenclature juridique et pénale. Elles répertorient des infractions.
Quand ces informations sont collectées par les Renseignements généraux, elles sont ordonnées selon le classement sociologique actes / menaces. Ce classement, sil vise à rendre plus lisibles les phénomènes, opère également un brouillage statistique8. Il devient de la sorte très difficile et en pratique impossible de remonter la filière et, au vu des enquêtes et des poursuites de calculer un taux délucidation.
Il nest pas envisageable de modifier brutalement ce système. Les associations et la CNCDH ont construit par rapport à lui un suivi relatif d'années en années qui serait impossible si on abandonnait brutalement la présentation classique « actes/menaces »9.
9 Notons que les comparaisons relatives sont extrêmement sensibles à toute modification de la présentation statistique. Ainsi en 2002, sur la demande de la CNCDH, ont été retenues comme « actes » les agressions contre des personnes quelque soit le degré dITT de la victime. Auparavant, le seuil de 8 jours dITT était retenu. Cette simple modification est sans doute à elle seule à lorigine dun pourcentage notable daccroissement des actes répertoriés.
Nous proposons donc que ce système de classement sociologique (« actes », « menaces ») soit maintenu mais quil soit complété par une présentation annuelle suivant un classement de type juridique.
Il sagirait simplement de restituer les mêmes données recueillies à la base mais cette fois sans leur faire subir une requalification sociologique.
Cette nouvelle présentation permettrait :
- une observation précise du taux délucidation de ces affaires.
Classées selon une nomenclature juridique, les données issues de la police et de la gendarmerie pourraient être comparées aux chiffres provenant du ministère de la justice10. Autant il ne paraît pas opportun de manier ceux-ci isolement car ils brouillent inutilement le tableau, autant il serait intéressant de les comparer aux plaintes initiales, dès lors quelles seraient répertoriées selon les mêmes catégories. Ceci permettraient danalyser la façon dont les différentes affaires auraient été traitées. Cette observation serait particulièrement nécessaire en ce qui concerne les atteintes aux personnes.
- une analyse des facteurs de gravité.
En classant les faits selon des critères juridiques, il est possible de les situer sur une échelle de gravité. Il serait dès lors possible dobserver non seulement la variation de leur nombre mais leur intensité. Une chose est denregistrer une augmentation des tags et des insultes, une autre de faire apparaître la part croissante du passage à lacte grave (agressions, incendies de lieux de culte, etc.). Cette variation qualitative nest que très imparfaitement rendue par les deux catégories actes/menaces.
- une comparaison internationale facilitée.
Plusieurs pays - dont lAllemagne - collectent et organisent leurs statistiques selon un classement de nature judiciaire. La singularité française rend difficile pour linstant les comparaisons. Dans lhypothèse (nous y reviendrons) dune articulation internationale de ce recueil de données, il est important de créer une base de dialogue sur des principes le plus objectifs possibles.
10 Ils ont vocation à porter sur les condamnations, les relaxes et les classements judiciaires.
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AGIR SUR LE FOND |
Les chiffres représentent la partie visible de la violence antisémite. Il ne faut évidemment pas sen tenir là et tenter de cerner les phénomènes de fond, de nature plus qualitative. Que recouvrent ces actes ? Qui les commet ? Qui les inspire ? Qui en tire profit ? Pourquoi se sont-ils multipliés ces dernières années ? Et surtout comment peut-on agir efficacement pour les réduire et recréer un climat de confiance ?
Ces questions donnent lieu à dinnombrables débats, articles, prises de position. Cependant les explications couramment mises en avant tiennent en un double constat :
- la baisse tendancielle de lextrême droite dans la responsabilité des violences
antisémites ;
- la montée dun « nouvel » antisémitisme qui serait le propre de jeunes issus de limmigration, en particulier maghrébine. Leurs passages à lacte semblent étroitement corrélés aux événements du Moyen Orient.
Il nous paraît, au terme de ce chantier, que ces explications, sans être fausses, sont un peu trop simples pour rendre compte de la complexité des faits. Elles ne permettent surtout pas de tirer de conclusions pour laction. Cest pourquoi nous préférerons aborder ces question en distinguant trois niveaux de responsabilités :
- celui des auteurs de violences. On parlera à leur propos dantisémitisme
comme pulsion
- celui des manipulateurs : idéologues, réseaux politiques ou terroristes :
lantisémitisme comme stratégie
- celui des facilitateurs, qui par leurs opinions ou leur silence
légitiment les passages à lacte tout en se gardant bien de les commettre eux- mêmes. Cest ce que lon peut appeler lantisémitisme par procuration.
A chaque groupe doit correspondre un type de réponse publique particulier.
I - Les auteurs de violence : lantisémitisme comme pulsion
En se basant sur les profils détaillés des interpellés tels que nous avons pu les obtenir auprès des forces de police et de gendarmerie, ainsi que sur des enquêtes sociologiques publiées ou en cours11, on peut tenter de rassembler quelques données communes à lensemble hétérogène des acteurs de violence antisémite.
Notons dabord que la partie la plus importante dentre eux ne peut être cataloguée ni à lextrême droite ni parmi les délinquants connus des quartiers difficiles. Remarquons ensuite que sur les jeunes interpellés qui sont issus des quartiers sensibles, seul un nombre relativement faible est dorigine maghrébine. Beaucoup dautres sont originaires de pays sans lien avec la question israélo-arabe, ce qui rend déjà moins « naturelle » leur identification éventuelle à la cause palestinienne. Enfin, ajoutons que parmi les interpellés catalogués à lextrême droite, bien peu appartiennent à des réseaux structurés et apparaissent comme des militants, encore moins des idéologues. Il sagit bien plutôt de jeunes en déshérence, adoptant de façon plus ou moins provocatrice les attributs folkloriques du suprématisme blanc accommodé à des sauces diverses.
Au fond, dans les trois catégories statistiques dacteurs de violence antisémite (ceux issus de limmigration, ceux catalogués à lextrême droite et les non spécifiques) le trait commun semble plutôt être à rechercher du côté du déracinement, de la perte de repère, de léchec social et de la confusion identitaire12.
On retrouve chez beaucoup dentre eux les attributs caractéristiques de ce que le sociologue Oscar Lewis avait décrit comme la culture de la pauvreté. Cette culture nest pas nécessairement la conséquence dune misère matérielle mais plutôt dun arrachement brutal hors dun cadre culturel traditionnel. Commune aux indiens qui sentassent dans les banlieues de Mexico, comme aux paysans écossais arrachés à leur terre par la révolution industrielle au XIXe siècle, cette culture de la pauvreté a pour traits communs la perte des repères traditionnels, la frustration sociale liée à un contact brutal et sans cohérence avec la modernité, la destruction des liens familiaux et des schémas dautorité13.
La culture de la pauvreté fait une place considérable à la violence : celle, quotidienne, de la vie sur les marges de la société (précarité, déchirements familiaux, alcool, drogue) et celle de la criminalité qui se loge dans cette anomie. Le malaise identitaire quinstalle la culture de la pauvreté rend ces populations sensibles aux représentations politiques
12 On retrouve les mêmes traits chez les auteurs de fausses alertes, tels que ceux qui se sont illustrés cet été.
13 Voir sur ces aspects les travaux de Didier Lapeyronnie, de luniversité de Bordeaux.
extrémistes, qui leur proposent une relecture de leur héritage culturel sur un mode radical, mégalomane et violent. Ainsi selon leur origine et le hasard des rencontres, lislamisme radical dans ses différentes formes - comme les idéologies néonazies, peuvent prospérer sur ce terrain. Les pulsions antisémites sont hélas leur point commun.
Le « nouvel » antisémitisme apparaît donc plus hétérogène que ne le supposent ceux qui en font une spécificité maghrébine et une conséquence naturelle des événements du Moyen Orient. Il faut prendre garde à ne pas enfermer ces jeunes dans un déterminisme identitaire qui les entraînerait nécessairement et pour certains presque légitimement à haïr les juifs et à sattaquer à eux. Une immense majorité de Maghrébins est engagée dans des parcours dintégration et fort éloignée de la violence antisémite. Inversement des jeunes dautres origines (Africains, Antillais voire Français métropolitains de souche) peuvent, au terme dun bricolage identitaire propre à la culture de la pauvreté, sidentifier à la lutte palestinienne, voire se convertir à lIslam et prendre part à des agressions antisémites14.
On voit quil ny a rien là ni dinéluctable ni de « naturel ». Limportante population qui, en France aujourdhui, se tient sur les marges dangereuses de la précarité sociale et culturelle est soumise à des influences diverses. Selon celles auxquelles elle sera sensible, elle est en mesure de basculer soit vers ladhésion républicaine soit vers des postures violentes. La question de lantisémitisme se situe au cur de ce combat.
Nous articulerons la réponse à apporter face à ces acteurs de la violence en cinq
points :
1) relancer les processus dintégration et dégalité des chances ;
2) réprimer le passage à lacte de façon adaptée et accroître la surveillance
3) lutter contre la banalisation de lantisémitisme en milieu scolaire
4) éduquer aux valeurs républicaines.
5) minimiser les bénéfices secondaire du passage à lacte
Relancer les processus dintégration et dégalité des chances.
Nous retrouvons là des problématiques abordées dans dautres chantiers et nous renvoyons à leurs travaux. Rien ne pourra être obtenu, en matière de lutte contre











