Vous êtes :
Accueil » Israël» Histoire
Histoire
Une décision historique pour le sionisme religieux, Y. Sheleg
Version originale : "Historic decision for religious Zionism", parue dans Haaretz, le 3 avril 2005.Traduction française : Menahem Macina.
L’appel adressé aux soldats de Tsahal par de nombreux rabbins, assimilés, pour quelque raison, au courant du sionisme religieux, non seulement de refuser d’exécuter les ordres d’évacuation des colonies, mais également de quitter le service sans permission après Pâques, fait atteindre un nouveau sommet à la confrontation interne au sein du sionisme religieux.
Ce sont les mêmes groupes qui s’efforcent de déconnecter le sionisme religieux de l’ensemble de la société israélienne - non seulement pour ce qui est du refus d’obéir à certains ordres, mais également en ce qui regarde la manière d’accomplir le service militaire, en général. (Par exemple, le fait de servir dans une unité ultra-orthodoxe du Nahal est un moyen d’éviter d’être incorporé dans une unité avec des soldates) Ces groupes essayent également de déconnecter le sionisme religieux de certains aspects de la culture israélienne laïque, tels que la littérature, le théâtre, le cinéma et autres.
En raison du mélange des domaines, et particulièrement du sérieux de la situation actuelle, il incombe aux sionistes religieux de prendre ce que l’on peut, à juste titre, appeler une décision "historique".
Durant les décennies précédentes, deux courants distincts se sont réclamés du sionisme religieux. L’un, que nous appellerons "l’esprit des Bnei Akiva", considère le sionisme comme faisant partie d’un processus général de retour à la réalité historique, d’intégration au sein de la famille des nations et de respect envers elles. C’est pourquoi il a également adopté les valeurs de la culture moderne.
L’autre courant, désigné par l’appellation de hardali [1] (nationaliste et ultra-orthodoxe), se subdivise en deux. Sa composante "messianique" considère le sionisme comme une part du processus de rédemption mythique, supposée mener au renouveau du royaume d’Israël et à la réalisation de l’idéal d’un peuple solitaire, qui "ignore les goyim" [2]. La composante "terrestre" du courant hardali n’a pas conçu de plans de rédemption, mais elle n’a pas été en mesure de comprendre la signification de la responsabilité et des nouvelles conditions de l’exercice de la souveraineté [nationale]. Elle a cru que la halakhah, qui s’était développée en Diaspora, pourrait continuer à régir l’existence des Juifs en régime de souveraineté [nationale]. Le dénominateur commun entre ces deux composantes du courant hardali est leur aveuglement face à la réalité de la vie israélienne et au fait que l’incapacité de réaliser ce que signifient les nouvelles conditions de souveraineté [nationale], est de nature à les mener à leur perte.
Du fait que ces deux courants portent les mêmes kippas tricotées [3] et servent dans l’armée, ces différences fondamentales de points de vue sont restées floues - non seulement pour ceux qui sont extérieurs à ces mouvements, mais – ce qui est plus grave - au sein du courant lui-même. (Ce flou dans la distinction a parfois mené à l’identification du sionisme religieux avec la minorité fanatique). L’absurde atteint à présent de nouveaux sommets, quand la faction dissidente d’Effi Eitam s’appuie sur les décisions religieuses de Rabbi Shlomo Aviner, opposé au refus [du désengagement], et le Parti National Religieux qui, au moins formellement, est plus modéré que Eitam, et continue à considérer les rabbins Avraham Shapira et Mordechai Eliyahu comme ses autorités rabbiniques, en dépit de leur soutien marqué au refus.
Les appels au refus et au désengagement de la société interdisent la continuation de cette confusion. La "majorité silencieuse" du sionisme religieux doit se démarquer des rabbins qui la mènent là où elle ne veut pas aller. L’immense majorité des Juifs religieux qui se sont établis en Judée et Samarie l’ont fait également au nom du sionisme, dans la ligne de leur compréhension des besoins de l’Etat, et non comme un acte de défiance à son égard. Ils ne doivent pas accepter le fait qu’une minorité de rabbins fait subir à leurs actes un détournement rétroactif dans une direction qu’ils n’approuvent pas.
Ce type de distanciation par rapport au courant hardali pourrait finalement engendrer des résultats positifs, et permettrait au sionisme religieux de sortir renforcé de la crise du désengagement. Il serait affranchi du besoin de déformer la volonté de la "majorité silencieuse" et libre de poursuivre la mission qui ambitionnait d’être son plus grand défi : façonner l’image du judaïsme israélien, et préserver les fondements du judaïsme, tout en reconnaissant la signification halakhique de la transition brutale de la Diaspora à la souveraineté [nationale] - pas seulement pour tout ce qui a rapport à l’Etat, mais également à propos de questions comme celle de la reconnaissance de tous les courants du judaïsme, de l’adoption de solutions pour les immigrants non juifs, et de la prise en compte de tous les habitants et citoyens d’Israël, y compris les Arabes et les travailleurs étrangers, comme il incombe à un Etat qui n’est plus un shtetl [4].
Mais, toutes les composantes de la société israélienne devraient tirer les leçons de l’inversion des rôles qui s’est fait jour à propos de l’évacuation des colonies. Voici que, tout à coup, c’est la droite qui parle des droits de l’homme, tandis que la gauche et le centre parlent au nom de la responsabilité nationale et de la condition étatique. (Après tout, il est clair que les droits de l’homme, ont subi un sérieux coup, ici). Il faut espérer que, lorsque la tempête s’apaisera, chacun [des deux camps] se souviendra des valeurs qu’il n’a pas l’habitude de promouvoir : la gauche se souviendra qu’il est parfois nécessaire de protéger l’intérêt national et celui de l’Etat, même s’il faut, pour ce faire, empiéter sur les droits de l’homme ; et la droite se souviendra que, sans la reconnaissance de l’importance des droits de l’homme, les droits de ses propres électeurs ne sont pas non plus garantis.
Yair Sheleg
© Haaretz pour la version originale, et Menahem Macina et upjf.org pour la traduction française.
--------------
Notes du Traducteur
[1] Contraction de l’hébreu haredi (ultra-orthodoxe, litt. : craignant [D.ieu], et le’umani [nationaliste].
[2] Par allusion à la prophétie involontaire du voyant païen, Balaam : "Oui, de la crête du rocher je le vois, du haut des collines je le regarde. Voici un peuple qui demeure à l'écart, il n'est pas mis au nombre des nations [goyim]." (Nombres (Bamidbar) 23, 9). A ce sujet, voir, entre autres : M. Macina, "Les Juifs une question pour les nations".
[3] En hébreu : "kippa srougah".
[4] Terme yiddish pour désigner un village ou une bourgade juive traditionnels en Diaspora.
Mis en ligne le 14 avril 2005, par M. Macina, sur le site www.upjf.org.











