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Sionisme: Alkalay, Kalischer, et le débat israélien actuel, I. Greilsammer
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Article publié dans L’Arche n° 563-564 - mars-avril 2005, repris par Kol Shalom – Belgique, le 11 avril 2005.

Texte revu, corrigé et annoté par Menahem Macina.

Introduction de Kol Shalom - Belgique

[Parmi les précurseurs du sionisme, deux rabbins orthodoxes, Rabbi Yehouda Hai Alkalai (Bosnie) et Zvi Hirsch Kalischer (Posnanie), d’inspiration messianique (1840-1880), imprégnés de modernisme, avaient lancé des appels aux Juifs pour qu’ils viennent s’installer en Palestine, en vue de hâter la rédemption. Le fait d’attribuer au retour collectif des Juifs en Terre sainte une valeur messianique allait avoir des conséquences très importantes. Bien que ce mouvement soit resté largement minoritaire, leur idéologie a gagné du terrain après la Guerre des Six Jours. Ainsi, la dialectique de nos deux rabbins du XIXe siècle, en donnant un sens théologique à des événements politiques, et en considérant que l’action de l’homme entraîne le miracle divin, a inauguré une pensée dont les effets sont actuellement au cœur du débat israélien. Dans l’Israël d’aujourd’hui, déchiré par la question de l’évacuation des implantations de Gaza, se trouvent clairement confrontées deux conceptions de l’Etat juif : la première est fonctionnelle et rationnelle, la seconde est idéologique et messianique.]


Sur un point, les rabbins du XIXe siècle se retrouvaient : l’exil est un châtiment, et il faut attendre la rédemption divine sans chercher à la hâter. L’impossibilité "d’accélérer" la Rédemption prenait appui sur le texte du Cantique des Cantiques : par trois fois dans ce texte, Dieu enjoint à son bien-aimé de "ne pas réveiller l’Amour avant le Temps", ce qui est interprété comme un engagement à ne pas chercher à hâter la délivrance. De plus, le commentaire rabbinique interdit au peuple juif de chercher à revenir sur sa Terre "behoma", comme une muraille, c’est-à-dire de façon planifiée et organisée (dirions-nous : politique ?).

C’est alors qu’apparaissent deux rabbins qui s’expriment au milieu du XIXe siècle, et qui sortent de l’ordinaire. D’un côté, ils restent inconditionnellement fidèles à l’orthodoxie religieuse. Ce ne sont pas des révolutionnaires, des libéraux, des gens qui pensent que la Halakha (la Loi pratique) est désuète. Mais - et c’est ce qui est exceptionnel (même par rapport au monde ultra-orthodoxe d’aujourd’hui) -, ces érudits se sont passionnément intéressés à ce qui se passait à leur époque et en ont tiré des conséquences d’ordre pratique, qui modifient la perspective traditionnelle. Ces deux hommes, Judah Alkalay et Zvi Hirsch Kalischer, ont vécu trois événements qui ont pour eux une importance colossale : 1. la Révolution française, qui a accordé l’émancipation aux Juifs ; 2. le durcissement brutal des persécutions antisémites et le renouveau des accusations de meurtre rituel contre les Juifs ; 3. surtout, le grand mouvement nationalitaire [sic] qui secoue les empires, principalement l’empire austro-hongrois.

Judah Ben Shlomo Hay Alkalay (1798-1878) est sans doute le premier penseur juif moderne à avoir fait la transition entre le messianisme et sa concrétisation matérielle par le retour des Juifs sur leur terre. Né à Sarajevo, il fut élevé à Jérusalem puis revint en Europe et fut le rabbin de Semlin, près de Belgrade. On pense qu’il est arrivé à ses conclusions originales sur le fait que les Juifs constituent une nation et sur les différents types de repentance, en conversant avec le célèbre rabbin de Corfou, Judah ben Samuel Bibas.


RETOUR

Alkalay enseigne l’hébreu aux jeunes de la communauté de Semlin et vit intensément les événements qui touchent son pays. Le mouvement des nationalités prend son essor : la lutte entre la Turquie, l’Autriche et la Serbie pour s’emparer de la ville de Semlin le conduit à se poser des questions d’ordre politique. Dès son premier livre, Darkei noam (Des voies agréables [1], 1839), il expose une position révolutionnaire sur la dialectique homme-Dieu de la Rédemption. Alkalay interprète le mot tshouvah (repentance) dans son sens littéral : shivah, retour. De quel retour s’agit-il ? Du retour en terre d’Israël. Pour lui, le retour collectif des Juifs sur leur Terre est une pré-condition de la Rédemption. Alkalay distingue, d’un côté, la tshouvah pratit, la repentance personnelle : «que chaque homme se détourne de la voie du mal selon la définition de la repentance donnée par les anciens sages», et de l’autre, la tshouvah klalit, la repentance générale, selon laquelle «tout le peuple d’Israël doit revenir sur la terre de nos pères».


PERSONNALITÉ

Il reçut immédiatement une quantité de critiques véhémentes, mais répliqua par un second ouvrage, Shlom Yeroushalayim (La paix de Jérusalem, 1840) dont la matière était fournie par un événement d’actualité bouleversant : l’Affaire de Damas. Il s’agissait d’une accusation de meurtre rituel, en plein XIXe siècle, qui mêlait antisémitisme chrétien et antijudaïsme musulman.

Le 5 février 1840, le frère capucin Thomas, un moine italien résidant depuis longtemps à Damas, disparut avec son serviteur musulman. Les deux hommes avaient probablement été assassinés par des marchands avec lesquels ils avaient eu une dispute. Des moines capucins firent courir le bruit que les Juifs avaient tué les deux hommes pour utiliser leur sang lors de la fête de Pessah (Pâque). Le consul de France soutint l’accusation, un Juif fut contrait d’avouer le crime, d’autres Juifs furent arrêtés et torturés, des enfants furent jetés en prison... Face à ces atrocités, l’émotion des Juifs du monde entier fut intense, et c’est sans doute la première fois qu’ils [estimèrent être] en mesure de réagir collectivement. Les Rothschild, alertés, entreprirent des démarches pressantes auprès de divers gouvernements européens. A côté des Rothschild, intervinrent d’autres personnalités, comme l’homme d’Etat anglais, Sir Moses Montefiore, et l’homme politique français, Adolphe Crémieux.

Le rabbin Judah Alkalay avait été fasciné par cette intervention de personnalités juives éminentes. Il en tira la conclusion que l’intervention de Juifs de premier plan était absolument nécessaire pour accélérer le processus messianique et sortir le peuple juif de son exil. L’unité miraculeuse du peuple juif face à l’affaire de Damas, en même temps que le combat des Serbes pour leur indépendance, conduisirent le rabbin de Semlin à écrire son troisième livre, Minhat Yehoudah (Le sacrifice [2] de Juda). Dans cet ouvrage, il interprète l’année de l’Affaire (1840) comme une année-signe sur la voie de la Rédemption. Selon lui, l’accusation de meurtre rituel et les souffrances des Juifs de Damas ont été un avertissement divin : Dieu a voulu réveiller le peuple juif, lui faire prendre conscience de son exil.

Ainsi, bien que la Rédemption soit dans les mains de Dieu, l’homme peut néanmoins agir pour l’accélérer. C’est après, et du fait de l’action humaine, que vient le miracle. Dans un langage étonnamment moderne, Alkalay parle de «colonisation de la terre», d’une reconnaissance de l’entité juive par les puissances internationales, d’un Parlement juif constitué par les Anciens, d’agriculture juive, et même... d’une armée juive. A partir du moment où ce rabbin inconnu se forge une conviction, il s’en fait l’infatigable porte-parole dans la presse juive de l’époque et se met à établir, dans tous les lieux où il passe, des "Sociétés pour le peuplement d’Eretz Israël", malgré l’opposition violente des cercles religieux orthodoxes. Il donnera l’exemple, en 1871, en venant s’installer lui-même en Palestine, où il continuera à être harcelé et vilipendé par les zélotes de Jérusalem.


ÉMANCIPATION

Né dans le district de Posen, Zvi Hirsch Kalischer (1795-1874) a étudié sous la houlette de deux grands Sages de la Torah, Jacob de Lissa et Akiva Eger. Etabli à Thorn, en Allemagne, à partir de 1824, Zvi Kalischer n’a jamais accepté d’[officier] comme rabbin de communauté, mais s’est entièrement consacré à l’étude : il a publié des ouvrages sur la Halakha - Even Bohan [3] et Emounah yeshara [4] -, ainsi que de nombreux articles dans la presse allemande et hébraïque de l’époque. N’hésitant pas à croiser le fer avec les réformés, il fait preuve à la fois d’un strict attachement à la tradition et d’une connaissance très précise des luttes nationales en Europe.

Sur le fond, Zvi Kalischer a développé des idées très similaires à celles de Judah Alkalay, se faisant l’ardent défenseur du repeuplement d’Eretz Israel.

Dès sa rencontre avec Anschel Rothschild, en 1836, il exprime une pensée moderne, selon laquelle la Rédemption ne viendra pas subitement, comme un miracle, mais arrivera par l’action de l’homme, qui entraînera l’action de Dieu. C’est ce qu’il expose dans son principal ouvrage, Drishat Zion (Demande de Sion [5], 1862). Ce livre, traduit dans plusieurs langues, tentait d’expliquer aux cercles juifs orthodoxes la nécessité du grand retour sur la Terre d’Israël, et il influença même des penseurs laïques comme Moses Hess.

Kalischer, fervent connaisseur de la Révolution française, était fasciné par le processus d’émancipation des Juifs, et surtout par l’accès de certains d’entre eux, en France ou en Angleterre, à des positions importantes sur le plan économique et politique. Chez lui, comme chez Alkalay, l’émancipation est expliquée en termes classiques : les Temps messianiques approchent, la Rédemption est imminente, et il faut accélérer sa venue par l’action de l’homme. Il doit y avoir d’abord la rédemption "naturelle", par le retour des Juifs à Sion pour y construire une société solide, basée sur le travail agricole, et cette première étape entraînera ensuite la rédemption "surnaturelle", c’est-à-dire l’intervention de Dieu lui-même. Par exemple, il pensait que les Juifs devaient recommencer à pratiquer les Commandements liés à la terre, comme les sacrifices...


TEMPS MESSIANIQUES

Le fait d’attribuer au retour collectif des Juifs en Terre sainte une valeur messianique allait avoir des conséquences très importantes. Le sionisme religieux, qui se développera vingt ou trente ans plus tard, sous la direction du rabbin Jacob Reines, va reprendre cette idée fondamentale. Mais c’est surtout avec l’œuvre d’Avraham Itzhak Hacohen Kook, premier grand rabbin de Palestine, que la théorie de Judah Alkalay et de Zvi Kalischer prend corps. Pour ce grand penseur, le retour en Terre d’Israël et le travail de la terre par des colons juifs, même non religieux, annoncent "l’enfantement des Temps messianiques". L’action de l’homme, le retour des Exilés, le travail de la terre et le sionisme font partie du grand projet divin de Rédemption. Au-delà de cette théorie, on peut comprendre que la naissance de l’Etat d’Israël en 1948, dans des circonstances considérées par beaucoup comme miraculeuses, ait été perçue comme une nouvelle étape - décisive - dans le processus messianique : les sionistes religieux ont fait de cet événement politique une fête religieuse, pour laquelle ils se rendent à la synagogue et disent le cantique réservé aux jours de fête, le Hallel. Ainsi, c’est l’Etat lui-même qui va prendre une signification religieuse.

Le stade suivant, dans la ligne de la pensée du Rav Alkalay, du Rav Kalischer et du Rav Kook [6], sera bien évidemment celui de la guerre des Six jours et des retrouvailles avec les territoires de la promesse. Ces événements seront considérés par ce courant comme un signe de l’approche imminente des temps messianiques, et un phénomène par définition irréversible : d’où le sens d’une approche volontariste de la colonisation des territoires. En créant des implantations juives sur les collines de Judée et de Samarie, les colons pensaient réaliser la promesse divine.

La dialectique de nos deux rabbins du XIXe siècle, en donnant un sens théologique à des événements politiques, et en considérant que l’action de l’homme entraîne le miracle divin, a inauguré une pensée dont les effets sont actuellement au cœur du débat israélien. Dans l’Israël d’aujourd’hui, déchiré par la question de l’évacuation des implantations de Gaza, se trouvent clairement confrontées deux conceptions de l’Etat juif : la première est fonctionnelle et rationnelle, la seconde est idéologique et messianique.

La première conception du sionisme comprend les institutions, le territoire, les frontières, la citoyenneté et les lois comme devant remplir une fonction : celle de faire de ce pays un havre de paix et de sécurité pour le peuple juif, qui a été persécuté tout au long de son histoire. Dans cette perspective, l’Etat doit avoir la plus grande souplesse et être prêt à des changements majeurs au fil du temps. Cette conception a permis aux dirigeants du mouvement sioniste aussi bien d’accepter les plans de partition de la Palestine, que d’annexer, au cours de la guerre de 1948, les territoires dévolus par l’ONU à l’Etat arabe, puis de discuter, après 1967, de l’avenir de la Cisjordanie et de Gaza, en envisageant des concessions importantes, pour des raisons stratégiques ou démographiques.

Dans la perspective fonctionnelle, de très nombreux facteurs rationnels entrent en compte pour définir la politique d’Israël : les circonstances, les pressions internationales, le rapport des forces militaires, les relations avec les Etats-Unis, etc. L’objectif final reste, encore et toujours, la survie d’"un" Etat juif, quel qu’il soit, dernier refuge pour le peuple juif et dernier espoir pour la culture juive.

Au contraire, le courant sioniste-religieux, directement issu de la pensée de Judah Alkalay, de Zvi Kalischer et du Rav Kook, a une perspective idéologique de l’Etat. Cet Etat est une étape sur la voie messianique de la Rédemption, il représente l’enfantement des Temps messianiques. Dès lors, toutes ses composantes sont sacrées : son peuple, sa terre, ses villages, son armée. Dans une telle perspective, toute "concession" devient une trahison, un crime religieux, un acte dirigé contre Dieu.

Cette controverse entre pragmatisme et idéologie, entre la perspective fonctionnelle et la perspective idéologique de l’Etat pourra-t-elle être résolue sans une guerre fratricide ? Espérons-le !

Ilan Greilsammer *


© L’Arche


* Ilan Greilsammer est professeur de science politique à l'université Bar-Ilan (Israël).

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Notes du réviseur

[1] Plus exactement "Les voies de la douceur".
[2] Plutôt "l’offrande".
[3] Pierre de touche.
[4] Foi droite.
[5] Plutôt : Recherche de Sion.
[6] Sur ce rabbin sioniste et sur l’ensemble de l’idéologie messianique du peuplement de la Terre d’Israël, voir : Hillel Halkin, "La crise des colons et d’Israël".

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Mis en ligne le 14 avril 2005, par M. Macina, sur le site www.upjf.org.
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