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Baron Edmond de Rothschild (1845-1934), Prince en Palestine (HaNadiv, HaNassi)
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Le Baron Edmond de Rothschild (1845-1934), Prince en Palestine (HaNadiv, HaNassi)

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Sir Isaïah Berlin, philosophe et historien de l’université d’Oxford avait coutume de répéter que les Juifs ont trop d’histoire et pas assez de géographie. Lorsqu’on lit les ouvrages consacrés par le sociologue de Chicago Oswald Wirth aux ghettos, ou ceux de Krakauer sur les Juifs de Francfort, on s’aperçoit que ce n’est pas tout à fait vrai : les Juifs ashkénazes avaient une première géographie, celle du ghetto, avec, d’une part, à l’intérieur, les lieux de pratique religieuse commune (synagogue mais aussi boucheries, boulangeries, bains, etc.) et, d’autre part, à l’extérieur, le réseau qui maillait les ghettos entre eux.

Et c’est dans un de ces ghettos, celui de Francfort, qu’étaient nés l’aïeul fondateur de la dynastie Rothschild, Mayer Amshel - qu’Edmond ne connut jamais, puisqu’il était mort en 1812, à l’âge de soixante-douze ans -, sa femme, Gudule, qui refusa d’en sortir et mourut lorsque Edmond avait quatre ans, mais aussi le père et les oncles d’Edmond. L’empreinte du ghetto fut plus importante qu’il n’y paraît lorsqu’on lit les biographies de la famille Rothschild. Seul l’écrivain israélite, Amos Elon lui consacre la majeure partie de son livre lorsqu’il retrace la vie du grand-père d’Edmond, Mayer Amshel. Mais c’est pour en faire une véritable caricature, dont toute religion est absente, alors que la religion était certainement l’un des ciments - et le plus fort - voire à l’origine, la raison d’être du ghetto.


L’empreinte du ghetto

Edmond de Rothschild, comme ses frères, a hérité de ce sens profond de la tradition (plus religieuse pour lui que pour les autres) et de la solidarité à travers l’espace, à l’oeuvre dans le ghetto. Son père, James, qui écrit en Judendeutsch, s’attire les réflexions d’un fils impertinent, Salomon, le dévoyé de la famille (à la remarque de James à l’enfant : “Ajoute du sel à ton plat”, le petit Salomon répond : “J’ajoute du zèle à mon travail et du sel à mon plat”). Celle qui assure la tradition familiale, c’est Betty, nièce et épouse de James, qui a quarante ans quand Edmond naît (elle est déjà grand-mère, et Edmond sera élevé avec ses deux neveux du même âge). Elle a le temps de se consacrer à son éducation religieuse, et témoigne d’un esprit tourné vers la religion.

Les parents de Betty, Salomon de Rothschild et Caroline Stern ont vécu toute leur jeunesse au ghetto, avant d’acheter un hôtel, à Vienne. En outre, en 1877, à l’âge de trente-deux ans, Edmond épouse la plus pieuse de ses cousines, Adelheid (1853-1935), fille du plus pieux de ses cousins, le Baron Willy, un ami du rabbin Samuel Hirsch. Grand-mère Caroline mourut quand le petit Edmond avait neuf ans, et Salomon, un an plus tard. Edmond connut aussi ses autres oncles, dont le très pieux Amschel Meyer, de Francfort, et le non moins pieux Carl, de Naples, père du Baron Willy. Tous ses oncles et la plupart de ses tantes meurent la même année ou presque, lorsque Edmond a dix ans. La mort marque toute son enfance et frappe en particulier l’un des fils de sa soeur, Charlotte, compagnon de ses jeux (Mayer-Albert, né un an après lui et qui meurt à l’âge de quatre ans). La mort le hante et sera l’une des explications de son grand désespoir de 1899, qui marque le tournant de son action palestinienne, lorsqu’il confie la gestion de "ses colonies" à l’ICA (Jewish Colonization Association).

Mais, jusqu’à sa dixième année, on peut donc dire que le lien avec l’origine de la famille fut puissamment établi, le Baron Willy et Adelheid assurant, par la suite, la continuité.

Mais le Baron Willy, en homme très pieux, précisément, c’est-à-dire qui ne croyait au retour des Hébreux en Eretz Israël [Terre d’Israël] qu’à la fin des temps, désapprouvait la volonté de son gendre de “construire sur du sable” les colonies juives de Palestine.

Car le second pôle géographique du Baron Edmond est bien la Terre d’Israël. Charles Netter, l’un des fondateurs de l’Alliance israélite universelle et le fondateur, à Jaffa, en 1869, de la ferme-école de Mikveh-Israël, noyau dur de toute la colonisation future, l’avait convaincu que la meilleure action de grâces à rendre à Dieu était de labourer la Terre Sainte et de la faire fructifier - cela dans la perspective d’un judaïsme où l’accent est mis sur l’act[ion issue de la] foi plus que sur une foi abstraite.

Pôle intermédiaire de l’action du Baron : Paris. Paris, où le Baron Edmond avait été plongé dans le bain laïc de Condorcet, une génération après ses deux frères aînés, Alphonse et Gustave, devenus, pour plus d’un demi-siècle, présidents des Consistoires général et de Paris (On oublie souvent de mentionner qu’Edmond de Rothschild présida le Consistoire de Paris [jusqu’en] 1934). Paris, où il s’était consacré, dès l’âge de quatorze ans, à l’achat de gravures et dessins à l’Hôtel Drouot et dans les galeries [situées] à deux pas de chez lui (cette frénésie d’achats pour sa collection s’estompera dès les années 1882, date des débuts de son action palestinienne, ce qui ne laisse pas d’être troublant).

Paris était aussi la ville où s’était fondée, en 1860, l’Alliance israélite universelle. L’AIU se réclamait de la Révolution française, dans sa période douce (la Constituante) et de l’Abbé Grégoire (1750-1831), qui avait fait voter, le 17 septembre 1791, la loi qui "émancipait" les Juifs, c’est-à-dire les rendait égaux à leurs concitoyens. Si elle [l’AIU] pouvait, dans une certaine mesure, reprendre à son compte le mot du comte de Clermont Tonnerre ("Tout aux israélites en tant qu’individus, rien en tant que nation"), il n’en était rien, en tout cas, du Baron Edmond de Rothschild - encore que l’on puisse suggérer qu’il y avait là deux poids, deux mesures : vérité en deçà de la Palestine, et non au-delà.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle se dessinaient donc trois voies pour les Juifs "émancipés" ou "régénérés" : l’assimilation (respectueuse de l’identité et des traditions, mais soucieuse de la fusion dans l’ensemble de la nation), l’aide à l’émigration dans le Nouveau Monde, prônée par le Baron de Hirsch, et, bien plus tard, au tournant du siècle, le sionisme de Théodore Herzl (1860-1904). Le Baron Edmond de Rothschild représenta une quatrième voie.
Et c’est là que nous retrouvons Charles Netter.


Edmond de Rothschild avant la Palestine

Nous devons cependant ouvrir une parenthèse et retracer la genèse de la pensée du Baron jusque-là. Car la vocation d’Edmond fut tardive. Il avait plus de trente-cinq ans lorsqu’il commença à s’intéresser à la Palestine. Qu’avait-il fait [entre temps] ? Comme tous les fils cadets des grandes familles de banquiers juifs, dont les aînés s’occupaient des affaires, il avait en charge, au Consistoire de Paris, la bienfaisance.

Il se consacrait surtout à ses collections. Plus tard, il avouera à Weizmann, à propos de l’archéologie : "Ce qui me pousse, ce n’est pas la découverte, c’est la possession". Suzanne Coblenz, qui a consacré un livre à Edmond [le] collectionneur, écrit : "Le véritable amateur d’estampes était rarement un spéculateur, il ne cherchait pas à orner son intérieur ; il aimait le beau et collectionnait par goût. Tel était, du moins, Edmond de Rothschild, et la critique, qu’on lui faisait amicalement, était de tenir sa collection quasi-secrète [...] Lui-même passait constamment ses gravures en revue. Il perfectionnait sans cesse l’abri conçu pour elles, rue du Faubourg Saint-Honoré. Dans ses dernières années, il rêvait d’une pièce spéciale consacrée à ces Rembrandt, dont nous évoquons plus loin l’ensemble. S’il ne s’est pas hâté de réaliser ce dessein, c’est par une sorte de superstition qui lui faisait dire : 'Tant que la maison n’est pas finie, la mort ne vient pas !' " On pourrait presque reprendre ces mots pour les appliquer aux colonies. Après la mort de son père (1868), la guerre de 1870 (son frère aîné Alphonse paie l’indemnité de 5 milliards, exigée par les Allemands au Traité de Versailles, le 26 février 1871) , Edmond de Rothschild se consacre déjà au pôle géographique Orient-Méditerranée, par l’intermédiaire des recherches archéologiques. Autre pôle géographique donc - sous la terre :

"Sa curiosité, toujours éveillée, qui joignait le sens pratique au goût artistique, l’avait fait opter pour un système consistant à subventionner les fouilles, au lieu d’acheter les objets antiques dans les ventes. Il encouragea ainsi les travaux archéologiques de Clermont-Ganneau en Egypte, de Raymond Weill en Palestine, et d’Eustache de Lorey en Syrie."

L’influence déterminante pour lui fut celle de l’archéologue français Charles Clermont-Ganneau, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres et ancien vice-consul de France à Jaffa, directeur adjoint de l’EPHE [Ecole Pratique des Hautes Etudes ?], qui tient en 1876, une conférence, au cours d’une réunion du Palestine Exploration Fund, en Grande-Bretagne, sur "la Palestine inconnue", qu’il connaît déjà assez bien, puisqu’il y mène des campagnes de fouilles depuis 1867. Clermont-Ganneau annonce : "Le charme est enfin rompu ; nous avons eu raison de ce mutisme obstiné qui faisait de la terre de la Bible une exception au milieu du monde antique ; nous avons fini par exhumer, là aussi, de ce sol rebelle, ces pierres parlantes qui sont comme les vivants témoignages de l’histoire."

La grande nouveauté, dans ce qu’exposait l’archéologue, c’était sa décision d’exploiter, pour la première fois, les récits des historiens et géographes arabes, qui lui avaient donné la clé de certaines énigmes topographiques. Outre la lecture des chroniqueurs arabes, Clermont-Ganneau suggérait l’étude de la tradition des fellahs de Judée, par une "observation directe, minutieuse et méthodique de leurs moeurs, de leurs coutumes, de leurs légendes, de leurs superstitions".

Clermont-Ganneau donnait des Arabes une définition "ouverte", puisque il écrivait :

"Il faudrait, une bonne fois, s’entendre sur le nom vague et décevant d’Arabe, qui recouvre tant de races distinctes, tant de débris hétérogènes. Depuis la prédominance de l’Islam, tout le système, divisé à l’infini, des nationalités sémitiques, petites et grandes, fleuves et ruisseaux, suivant les pentes irrésistibles des conformités linguistiques et des nécessités politiques, s’est venu déverser dans ce lac arabe dont il a fait une mer où toute eau perd son nom. Le passant peut se contenter de dire, en côtoyant cette immense nappe, qui s’étend maintenant à perte de vue sur une partie de l’Afrique et de l’Asie : c’est la race arabe [...] On ne saurait trop réagir contre le singulier et populaire préjugé qui s’obstine à croire que les Arabes musulmans, maîtres de la Syrie après la défaite des troupes grecques, s’y substituèrent aux habitants établis et que ce sont eux que nous y voyons partout aujourd’hui [...] C’étaient, sinon des sauvages, du moins de vrais nomades. Ils eurent la force de prendre tout et la sagesse de ne rien détruire [...] Ils se gardèrent bien de toucher aux organismes déjà compliqués, mais encore vivants, du Bas-Empire [...] La civilisation arabe, ce sont les dernières lueurs de la civilisation grecque et romaine s’éteignant aux mains impuissantes, mais respectueuses, de l’Islam."

Rappelons-nous cette vision de la Palestine lorsque, jusque dans son célèbre discours et testament spirituel de 1925, à Tel-Aviv, le Baron Edmond parlera des "voisins arabes" et mettra les colons en garde contre toute provocation. Et rappelons aussi que cet attachement au sous-sol - antérieur à l’aide aux premières colonies juives - fait partie de l’esprit qui anima Edmond de Rothschild lorsqu’il finançait les colonies juives de Palestine. Son but n’était pas, comme les sionistes, de créer une nation nouvelle, laïque sinon athée, évinçant les Arabes. Son but était de retrouver et re-pratiquer la foi des ancêtres, dans un esprit de tradition religieuse, d’offrir une passerelle à tous les persécutés, dans le respect du voisin arabe, mais dans un esprit "colonisateur" (esprit de la IIIe République), c’est-à-dire en le faisant bénéficier à nouveau, comme sous les Grecs ou sous les Romains, des "bienfaits de la civilisation occidentale".


Les colonies

Et nous retrouvons Charles Netter. Nous sommes fin 1881, il rentre de l’enfer du "camp de triage de Brody", à la frontière autrichienne, où se trouvent les victimes des grands pogromes russes.

Netter passe par Paris et, pour la première fois, rencontre le Baron Edmond de Rothschild, qu’il alerte sur la présence, à Brody, de chrétiens sionistes (avant la lettre) comme l’écrivain Lawrence Oliphant, soucieux de conversions et d’influence anglaise dans cette région du monde : Oliphant vient de publier une série d’articles préconisant l’achat de terrains sur la rive ouest du Jourdain pour y établir les réfugiés de Russie. Les soupçons de Netter ne sont pas totalement dénués de fondements: au moment de la Première Guerre mondiale, le fils d’Oliphant fera partie des membres du Foreign Office dont les agissements seront dénoncés par l’orientaliste et futur président de l’Alliance Sylvain Lévi. Ironie de l’histoire : l’hymne HaTikva fut un poème écrit par Imber, secrétaire d’Oliphant.

En septembre 1882, Netter est de retour en Palestine. Il a convaincu le Baron Edmond de Rothschild de lui envoyer un jardinier, Dugourd, pour former les élèves, et de payer le forage de puits artésiens.

[Lettre en date du] 20 septembre 1882

« Il y a généralement un grand découragement chez les travailleurs russes et beaucoup d’entre eux ont repris le chemin de leur pays. D’autres les suivront et ainsi sera arrêté un flot qui menaçait de s’étendre. A trois, quatre lieues au sud de nos terrains, il y a un commencement de colonies d’émigrés russes. J’ai appris qu’ils ont acheté très cher un mauvais terrain et qu’ils auront grand-peine à avoir les documents de propriété. [...] Cette colonie se nomme Rishon-Le-Sion. Ils ont déjà creusé à vingt-deux mètres en profondeur sans trouver de l’eau [...] Ils sont venus me prier d’assister à la première pose des pierres des habitations, mais je prévois tellement l’insuccès de cette oeuvre qu’il m’en coûte d’assister à cette quasi-fête [...] J’ai accepté d’élever le fils de l’un des colons de Rishon-Le-Sion. J’aurais accepté le second né s’il n’avait été trop jeune. Ces malheureux n’ont pas d’école, pas de médecin, et je ne sais ce qu’ils deviendront quand ils auront épuisé leurs ressources. »

Nous ne retracerons pas ici l’aventure des colonies, la manière dont, depuis 1882, le Baron a commencé à financer les colonies de Judée, puis celles de Samarie et de Galilée. Rappelons seulement qu’à la veille de la Première Guerre mondiale, sous une forme ou sous une autre, le Baron régira toutes les colonies juives de Palestine.

Les livres qui concernent le Baron sont à peu près tous consacrés à cette période - 1882-1899 - du début de financement des colonies (....)


Les cinq voyages du Baron

Si nous gardons notre regard géographique, l’axe du Baron Edmond de Rothschild fut un axe Paris-Francfort-Londres-Jérusalem, Paris pour y vivre, Francfort, pour se retremper périodiquement dans le milieu familial de sa belle-famille, Londres, pour la diplomatie (surtout lorsque son fils James y sera installé), et Jérusalem, pour l’implantation des colonies et pour son repos éternel.

Mais il ne fit que cinq fois le voyage en Terre Sainte. Les trois premiers voyages ne furent pas très agréables : en 1887, en 1993, en 1999, il dut faire face à la révolte des colons russes (Judée), toujours mécontents de ce qu’on leur octroyait et exigeant [sans cesse] davantage - les colons roumains du Nord (Samarie et Galilée) étant plus "sages".

Pour son premier voyage, il débarqua en Palestine, le 1er mai 1887, en pleine révolte des colons. Pour les surprendre, il arriva à Rishon en catimini, à minuit, et le lendemain, dès l’aurore, manda les colons. La salle se remplit des pantalons-blancs-et-vestes-bleues, uniforme du camp des administrateurs, face au camp des révoltés en noir et habits de fête. Le Baron exigea de l’un des meneurs, ce même Feinberg venu lui mendier des secours à Paris, qu’il vende ses terres et quitte la colonie. Feinberg s’y refusa, avec indignation :
- Monsieur le Baron, tous vos millions n’y suffiront pas.
- Vous êtes alors mort, à mes yeux.

"Feinberg alla chez lui et adressa une lettre au Baron de Rothschild dans laquelle il disait que se considérant comme mort, il s’était présenté dans l’autre monde, mais qu’il n’avait pas été admis sous prétexte qu’il était vivant... Il avait déclaré aux juges célestes que le Baron de Rothschild l’avait considéré comme mort. A cela, les juges célestes avaient répondu : 'Cet homme n’a pas encore le pouvoir de décider de la vie ou de la mort'.”

Le Baron visite non seulement Rishon, mais aussi Ekron (dont il change le nom en Maskereth-Batia [Souvenir de Betty], en souvenir de sa mère Betty, morte un an plus tôt), Zicron-Jacob [Mémoire de Jacques], en Samarie, et Rosh-Pinah ["clé de voûte"], en Galilée. Sur le chemin, il se rend même à Petah-Tikvah (qui ne passera qu’en 1889 sous sa tutelle).

Pour le deuxième voyage, le futur maire et fondateur de Tel Aviv, Dizengoff, qui n’était encore, à l’époque, qu’un employé du Baron, raconte : "Une atmosphère d’effervescence soudaine me poussa à quitter un moment mon bureau à l’usine [de Tantura] et de sortir sur la plage. J’étais en tenue légère - une sorte de pyjama. Je vis venir à moi l’un des ouvriers tout excité et qui finit par me dire, la voix blanche, que le Baron était arrivé. '- Tu es fou ? - Non, monsieur le directeur, il est là en chair et en os, je l’ai tout de suite reconnu.' Plus tard, j’ai appris que mon chef était bien là, avec sa femme Adelheid, sur leur yacht, ancré dans la baie de Haïfa [...] Rothschild voulut tout de suite voir les jeunes ceps. Au crépuscule, nous chevauchâmes donc dans la direction de l’est, vers les collines vallonnées. Tout d’un coup, il tira sur les brides. La vue de ce paysage somptueux avec ces étendues de vignes et d’épis et les pentes boisées du Carmel et des monts de Shomron [Samarie] l’avait émerveillé. Il se tourna vers l’agronome qui chevauchait à ses côtés, fit un mouvement circulaire de la main qui embrassait tout le territoire et laissa tomber laconiquement : "Achetez-moi tout ça !" [...] Au matin, à la fin du service, il fit un discours, solennel et puissant, à ses paysans : 'Soyez sobres et frugaux, habillez-vous comme vos voisins arabes, bannissez tout luxe, montrez-vous les sujets loyaux du Sultan, grâce à qui vous avez loisir de vivre ici dans la paix et la sécurité, parlez hébreu comme nos ancêtres et respectez les commandements divins.'
L’après-midi, nous allâmes, avec le médecin de la colonie, le Dr. Klein, de maison en maison, pour jeter un coup d’oeil à la vie domestique que pouvaient mener les colons. Au bout de la rue, nous entrâmes dans une jolie maison. Le Baron vit, sur la table, une belle édition reliée de Shakespeare [...] : 'Il vaudrait mieux avoir ici, à la place d’un livre de Shakespeare, un Tenach [Bible] hébreu’."

Quant à un autre grand témoin, qui, lui, deviendra maire de Haïfa, Shabbetaï Levi, il se rappelle :

"Ses yeux étaient emplis de visions. Il était dans son entreprise coeur et âme. Le Baron arrivait en Palestine dans son yacht privé [Atmah] et, sachant que les voyages à l’intérieur du pays étaient difficiles, il apportait avec lui sa propre calèche. Je me rappelle qu’une fois, il faisait froid et humide à Petah-Tikvah et nous chauffions des briques ordinaires sur un brasier, car il n’y avait pas d’autre chauffage à l’époque ; il était assis, ses pieds sur les briques. Bien plus tard, déjà vieux, il voulut monter en Galilée au sommet du Mont Thabor. Il ne pouvait utiliser sa calèche et il était trop faible pour monter à pied. Nous avons dû lui faire une chaise de nos mains et le porter en haut. Il prenait un intérêt extraordinaire aux détails les plus infimes. A Petah Tikvah, il avait inspecté minutieusement les terres des fermiers et avait mis dans ses poches des spécimens de leurs légumes (carottes, ognons, radis), pour en tester la qualité."

A l’issue du troisième voyage, celui de 1899, découragé, ayant peur de mourir, le Baron décide de confier l’administration des colonies à la Jewish Colonization Association (ICA) de son vieux rival, le Baron de Hirsch, aujourd’hui dirigée par le président de l’AIU, Narcisse Leven. Mais immédiatement, au sein de l’ICA, se met en place une cellule de trois hommes (CP) avec le Baron, son fils et son secrétaire !

De 1900 à 1914, le Baron et ses hommes mettent en place une politique d’achat systématique de terres et de protection des colons. Ils ménagent toujours les Arabes, contrairement aux sionistes qui commencent à arriver (1906, Ben Gourion et Ben Zvi, 1908, Arthur Ruppin et le Palästina Amt), et dont les revendications égalitaires et la conduite des femmes choquent profondément les fellahs.

Le voyage qu’accomplit le Baron en 1914 est un voyage triomphal. Cela fait quatorze ans qu’Edmond de Rothschild n’est pas revenu en Palestine. Entre temps, Tel Aviv a été fondée. Le 17 février 1914, sur le Yacht Atmah, en rade de Jaffa, Henri Franck écrit :

« Cher Monsieur Wormser,

Vous ne sauriez vous imaginer les ovations qui l’ont accueilli au moment de son débarquement. C’est avec la plus grande peine que nous sommes parvenus, au milieu de la foule compacte qui l’attendait, à lui frayer un chemin, à lui et à la Baronne qui l’accompagnait. Du port, nous sommes allés rendre visite au caimacam. Devant le sérail, des milliers de personnes, des Musulmans plus encore que des Juifs, étaient rassemblés. Et pour donner plus de solennité à la cérémonie, on avait convoqué une musique arabe, dont la Baronne a beaucoup apprécié les accents discordants.

Nous sommes partis ensuite pour Petah Tikvah. [...] Nous avons fait un court arrêt dans l’une de nos orangeries, où se trouve un point élevé d’où l’on embrasse une grande partie des plantations. Cette vue a profondément ému le Baron. Il avait peine à en croire ses yeux. Il ne reconnaissait plus le paysage. Toute cette plaine, qu’il avait vue autrefois entièrement inculte, ne formait plus maintenant qu’un immense verger, un vaste tapis de verdure où, de ci de là, se détachait la tache rouge des oranges déjà mûres [...] Les rues étaient noires de monde. Devant la synagogue où le Baron devait s’arrêter, c’était une cohue impénétrable, tellement compacte qu’il nous a bien fallu dix minutes, au Baron et à moi, pour franchir les quelques mètres de la voiture à la porte de l’édifice. Je ne saurais vous dire à quel point cette réception a ému le Baron. "Ce qui m’émeut, me dit-il, ce n’est pas tant de voir l’accueil enthousiaste qui m’est réservé, mais tout ce mouvement, toute cette agitation, tout ce bruit me prouvent que mon oeuvre vit, qu’elle n’est pas une chose morte, purement artificielle. Que je m’en occupe ou non, que mes héritiers la continuent ou l’abandonnent, cela n’a plus d’importance. Elle est maintenant solide et fortement établie. Elle se développera, quoi qu’il arrive. Rien ne pourra plus en arrêter la marche irrésistible. Et puis, je dois dire que ce mouvement me dépasse. C’est beaucoup plus grand que je ne l’imaginais. Jamais, moi seul, je n’aurais pu obtenir un pareil résultat. C’est surtout aux sionistes qu’on est redevable. C’est leur propagande qui a tout fait."

Au retour de Petah-Tikvah, nous sommes passés par le nouveau quartier israélite de Jaffa, Tel-Aviv. Là s’était réunie toute la population juive de la ville, et jamais souverain, dans aucune capitale, n’a reçu accueil pareil à celui qui fut fait au Baron. La réception du tsar à Paris en 1896 ne fut pas, je vous l’assure, aussi enthousiaste, aussi imposante.

Henri Franck »

Peut-être le Baron est-il émerveillé par la propagande sioniste, mais rappelons que c’est à la suite de ce voyage qu’il songe à se démarquer des sionistes, trop athées et "gauchistes", à son goût, ce qu’il fera au moment de la Conférence de la Paix de 1919, en manipulant, en coulisses, Sylvain Lévi, président de l’AIU. Le nouveau directeur de l’école agricole près de Jaffa, Krause, raconte:

"L’illustre philanthrope quitta la Judée pour parcourir les colonies de la Galilée, où il passa deux jours au bord du lac de Tibériade, avant de se rendre à Damas. Il laissa à Jérusalem 20 000 francs pour les établissements musulmans de bienfaisance et 50 000 francs pour les établissements juifs. Il prodigua sa générosité à Jaffa, à Haïfa et en d’autres villes dans la même mesure [...] Aux rabbins orthodoxes ashkénazim accourus en grand nombre et le remerciant de tout le bien qu’il a fait à la Palestine, le Baron dit : « Je suis heureux et vous sais gré de ce que vous voulez bien reconnaître et apprécier mon oeuvre de colonisation. Si la religion est indispensable à l’homme, le travail ennoblit sa vie. Nos docteurs ne se sont pas contentés de proclamer que 'la piété sans travail est précaire' (...) ils ont prêché ce principe par l’exemple. Nos rabbins commentaient le Talmud et étaient en même temps laboureurs, tailleurs, bûcherons ou cordonniers ; faites pénétrer la jeunesse de vos yeshivot de ces règles fondamentales de notre Sainte Bible et de nos livres sacrés. Enseignez-leur non seulement la lettre de la loi écrite, mais aussi son esprit. Ainsi, quand la religion, à laquelle je reste attaché, ordonne les ablutions rituelles, c’est la propreté qu’elle conseille, et c’est l’hygiène qu’elle recommande. Vous devez instruire vos disciples d’après ces préceptes et leur prêcher la propreté du corps et de l’âme. » "

"Et comme les rabbins demandaient la création de colonies orthodoxes pour les élèves des yeshivot, le Baron répond : «Pourquoi différencier et séparer ? La religion est nécessaire, vous dis-je ; mes colonies sont religieuses, envoyez-y vos jeunes rabbins, ils y trouveront du travail régénérateur.» "

"Aux délégués de la société musulmane de Jaffa, à ceux de Tel Aviv qu’il a reçus, comme au mufti de Jérusalem qu’il a visité, le Baron ne cessa de prôner la fraternité entre les Juifs et les musulmans : «Les Arabes et les hébreux sont frères», a-t-il dit, «ils descendent tous deux d’Abraham, leur affinité est très grande ; ils doivent vivre en frères.» A quoi le chef de l’Islam à Jérusalem répondit, fort à propos : «Dieu est un, est notre unique et commun dogme ; la fraternité ne saurait que subsister entre les adeptes d’une telle croyance.»"

Au printemps 1924, le Baron Edmond de Rothschild se rend, pour son cinquième voyage, en Palestine ; il est retenu par la maladie à l’hôtel Semiramis du Caire. Une délégation de colons juifs de Palestine se rend alors à sa rencontre pour le saluer et l’accueillir. Menashe Meierovitch, l’un des fondateurs de Rishon-Le-Sion, fait partie de la délégation :

"Cette fois, il n’est pas dans son palais, ni au milieu de nous dans notre pays, mais ici, en Egypte, à côté des pyramides et du Sphynx, qui semble, cette fois, interroger cet homme merveilleux sur le sens de cette énigme. Il n’est pas loin du pays qui lui est si cher et dont la renaissance occupe toutes ses pensées. Il ne peut, cette fois, voir, de ses yeux, les progrès accomplis par son peuple dans cette grande tâche dont il est le pionnier et reste le plus grand artisan. Assis dans son fauteuil, il reçoit les Saluts que nous lui avons apportés d’Eretz Israel et, avec une concentration presque surhumaine, il écoute nos rapports sur tout ce qui a été fait pour réaliser l’idée à laquelle il a consacré sa vie."

En mai 1925, Edmond de Rothschild prononce, à Tel-Aviv, son discours-testament, en s’excusant de ne pouvoir parler hébreu (détail intéressant, si l’on songe qu’il fut l’un des principaux soutiens d’Eliézer Ben Yehouda, "père de l’hébreu", et de Joseph Halévy, "grand-père de l’hébreu" :

"Si je me reporte, par la pensée, à l’époque lointaine de près d’un demi-siècle où je commençais mon œuvre, et que je revois, dans mes souvenirs, la Palestine d’alors, avec son sol couvert de pierres, de chardons et de mauvaises herbes, les malheureux fellahs qui s’efforçaient de tirer de ce sol aride de maigres moissons, il me semble que je vis dans un rêve.
Alors, en présence des abominables souffrances des populations juives de l’est de l’Europe, accablées sous l’étreinte de l’oppression, terrorisées par des pogromes sanglants, malgré l’état déplorable où se trouvait la Palestine, je ne voyais de salut que dans le retour à la Terre Sainte. J’estimais que c’était là que les Juifs pourraient montrer au monde leur valeur morale et intellectuelle, aussi bien que leur capacité de travail, et j’avais l’espoir qu’Israël arriverait à revivre en Eretz-Israel [...] On me disait, à cette époque lointaine : 'Vous bâtissez sur le sable', mais ce sable s’est changé en pierre, et, comme le dit le Psalmiste, cette pierre est devenue la Rosh Pinah, la clé de voûte [sens du mot hébreu] du grand édifice d’Israël.
[...] Que les chefs d’Etat des grandes Nations aient proclamé le Home National Juif [foyer national juif], que la Société des Nations l’ait reconnu, ne doit-on pas voir là la réalisation de cette prédiction qui, pendant tant de longs siècles d’angoisses et de douleurs, avait soutenu le courage de nos pères et qui, après deux millénaires, se trouve accomplie ? [...] Mais ce qui doit constituer le vrai caractère juif du Home National, c’est le travail moral et intellectuel ; c’est de ce côté surtout que peut se développer le génie juif. Aussi, l’ouverture de l’Université [il s’agit de l’Université du Mont Scopus (Note de la Rédaction d’upjf.org)] doit-elle marquer, comme un grand événement dans l’histoire moderne du judaïsme. Quand nous avons, à travers les différents pays du monde, dans toutes les branches de la science, tant d’hommes de valeur, comment ne pas prévoir que l’Université juive brillera d’un grand éclat, tant dans le domaine de la science pure, que dans le domaine de la haute pensée spéculative, philosophique et religieuse, et nous donnera un jour des Einstein et des Bergson ?
C’est en hébreu, dans la langue de nos pères, que l’on professera à l’Université. Dès ma première visite aux colonies, j’ai insisté pour qu’on donne l’instruction dans les écoles en hébreu, et j’ai pu constater bientôt, avec plaisir, que l’hébreu était redevenu une langue vivante. Les Juifs de pays différents purent ainsi s’entretenir dans un langage commun, qui établissait pour eux un lien entre le présent et le passé, les rattachant à la pensée de nos ancêtres [...] Dans tout ce que vous entreprendrez, dans le travail le plus humble comme dans les plus hautes spéculations de l’esprit, vous devez rechercher le caractère propre des aspirations juives, la poursuite de la perfection morale, ce qui forme l’essence de notre religion [...] : la croyance en un Dieu unique immatériel, alors que tous les peuples croyaient se concilier la faveur d’idoles par un culte sanguinaire et féroce ; la constitution de la famille fondée sur le respect des enfants pour leurs parents, base de toute société, dont la négation engendre le chaos ; les relations des hommes entre eux établies sur cette maxime : 'Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse'. Plus tard, nos prophètes, par leur parole enflammée, proclamaient les grands principes de morale, de pitié, de pureté, dans la pensée religieuse s’élevant vers l’Eternel.
[...] Elevez vos enfants dans les croyances que nos pères nous ont données et qui ont maintenu l’existence de notre race ; restez fidèles à votre passé et travaillez au relèvement moral du monde."

Ce discours explicite le célèbre échange de mots entre Ussishkine et le Baron Edmond, rapporté, à plusieurs reprises, par des auteurs différents : "Voyez-vous, Ussishkine, dans Eretz-Israel, ce qui vous intéresse, c’est Eretz, la Terre. Moi, c’est Israël."

Et c’est le même homme qui, à la SDN, s’écria : "Je n’ai pas consacré mon temps, mon argent et mes forces à supprimer le Juif errant pour créer l’Arabe errant !"

En 1924, le Baron avait fondé la PICA pour patronner le développement industriel et économique du pays ("Le premier colon, c’est le capital").

L’une des premières réalisations du nouvel organisme fut le drainage et l’assainissement, à vaste échelle, des marécages dans les colonies et autour d’elles.

Le Baron prend ses distances. Il accepte quand même de devenir Président Honoraire de l’Agence Juive. Weizmann voudrait obtenir l’adhésion de Léon Blum, pour représenter la délégation française ; les rabbins français s’y opposent violemment, déclarant que Blum n’est pas membre de la communauté juive française. Le cas est soumis à Edmond de Rothschild : "La Deuxième Internationale est une force importante et nous avons à compter avec elle et avec l’aide qu’elle peut offrir à notre cause. Vous savez que je suis un fervent opposant du socialisme, mais l’établissement d’un Jewish Homeland en Palestine doit passer par-dessus toutes les différences d’opinion [...] On ne peut laisser Léon Blum à la porte de l’Agence Juive !" Blum fut donc élu, à Paris, représentant de la Ligue du Travail en Palestine.


1929 : le Mur (achats successifs contrecarrés)

Dès septembre 1929, on savait que le White Paper [livre blanc] préparé par le Ministre des Colonies, Lord Passfield, contiendrait des restrictions à l’immigration juive en Palestine.
Weizmann fait demander au Baron d’envoyer une lettre au Times. Franck et Wormser se font tirer l’oreille, pour transmettre la demande. A la surprise de tous, le Baron finit par obtempérer ; il rameute même les chefs de l’Internationale Socialiste, comme Léon Blum et Emile Vandervelde. Ce fut la première fois qu’il rencontra Blum. Le White Paper fut finalement annulé.


La révolte arabe et l’exposition coloniale

Pour le Baron Edmond, la présence juive en Eretz Israël est et restera toujours un problème religieux. Son sujet essentiel de désaccord avec les sionistes est d’y voir un problème politique. Mais, s’il refuse, comme il le dit d’une formule saisissante, à la Société des Nations, de "créer l’Arabe Errant", après avoir passé toute sa vie à interrompre l’errance du Juif, il refuse aussi de "tomber dans le panneau" de l’activisme arabe, à "prétexte religieux". Ainsi écrit-il au grand rabbin de France, juste après les événements du Mur de 1929 entre Juifs et Arabes :

Paris, le 28 mars 1830

41, rue du Faubourg Saint-Honoré

«Mon cher Grand Rabbin,

Je rentre du Midi et j’apprends que la réunion rabbinique que vous avez présidée s’est mise d’accord sur la manière dont devaient être présentées à la Ligue des Nations les revendications juives au sujet du Mur Sacré. [...] Quand on étudie les manoeuvres des Arabes qui ont déclenché les massacres du mois d’août, on se rend parfaitement compte qu’ils ont appuyé et dissimulé leurs réclamations politiques sous la question religieuse. Ils sont très divisés ; les Egyptiens n’ont pas, au point de vue politique, la manière de voir des Indiens ou des gens de l’Irak, chacun ne s’occupant, suivant son pays, que d’intérêts personnels, mais ils forment un front uni dès que la question religieuse est en jeu. C’est le Grand Mufti qui prend la tête du mouvement : "On attaque le Mur sacré de la Mosquée ! On veut prendre la Mosquée d’Omar pour en faire un temple juif ! On bombarde la Mosquée d’Omar!" Immédiatement, le peuple arabe tressaille dans tous les pays et se prépare à la guerre sainte, si cela est nécessaire.
Il ne faut pas que les Juifs tombent dans le panneau comme ils l’ont déjà fait. Notre intérêt à nous, tout au contraire, est de séparer la question religieuse de la question politique, de celles qui touchent le Mandat ou le Home Israélite. Je crois que votre solution est excellente, car elle ne sort pas du terrain religieux. C’est donc, à mon avis, à un représentant du rabbinat mondial qu’il appartient de présenter officiellement à Genève les demandes juives. Toutefois, pour montrer l’union des Juifs de tous les pays, peut-être serait-il bon que le représentant de l’Agence Juive, tout en déclarant que cette question est indépendante de celle du Home, appuie la demande du rabbin, mais il devra laisser le premier rang au représentant religieux qui parlera au nom des rabbins de tous les pays. Je crois que cette méthode aura, en outre, un double avantage. Elle mettra les Arabes en fausse posture, puisque ils n’ont pas de représentants religieux à Genève, et surtout, elle limitera le rôle de la Commission, en l’obligeant à ne se placer qu’au point de vue religieux, sans intervenir dans la question du Mandat et du Home, à laquelle nous savons que certains représentants sont hostiles.

Croyez, mon cher Grand Rabbin, à mes sentiments bien dévoués et bien affectueux.

Edmond de Rothschild »

L’année suivante a lieu l’Exposition Coloniale. Le sénateur Justin Godard, président de "France-Palestine", décide d’attribuer un pavillon à la Palestine arabo-christiano-juive.

"M. le Baron Edmond de Rothschild tenait à ce que l’évocation merveilleuse, permise par sa générosité éclairée, fût civilisatrice et comme une synthèse de cette terre de Palestine, si complexe en sa spiritualité. Et nous pûmes ainsi voir les rabbins à côté d’une robe de prêtre, des pionniers juifs à côté de représentants de l’Institut musulman. Voilà le sens que l’hospitalité française a donné à ce Pavillon palestinien."


La montée du nazisme

La dernière action du Baron Edmond est la protection des exilés d’Allemagne. Il lance un "Appel au Judaïsme français", le 11 juillet 1933 :

"Si, autrefois, la race juive a pu survivre et résister, c’est par le sentiment de solidarité et de tous les devoirs que ce mot signifie, qui existait chez elle. Lorsque Titus mit à sac Jérusalem, tous les Juifs furent vendus comme esclaves. Mais il existait, le long de la Méditerranée, des colonies juives, elles achetèrent tous ces esclaves et les rendirent à la liberté. Le judaïsme se trouva sauvé. Dans le sombre et cruel Moyen-Âge, c’est encore grâce à la solidarité qu’une partie des Juifs chassés d’Espagne put trouver un refuge à l’étranger [...] Nous devons agir comme l’ont fait nos ancêtres et aider ces infortunés."


La mort de HaNassi (Le Prince)

Le Baron meurt le 2 novembre 1934, jour anniversaire de la Déclaration Balfour.

Douze mille personnes suivent l’enterrement. Le deuil est conduit par les deux fils, James et Maurice. Dans le cortège, le député Léon Blum, Edouard Herriot, Etienne de Nalèche (Président du Syndicat de la Presse), M. et Mme Albert Lebrun (Président de la République), le nonce apostolique, Berl et Mireille, Louise Weiss, le sénateur René Coty, mais pas un sioniste. On distingue aussi le ministre des Affaires Etrangères, le Président Pierre Laval, et le maire de Gretz-Armainvillier, Maurice Papon.

En 1954, les corps du Baron et de son épouse sont transférés en Israël et ensevelis près de Haïfa. Dans le jardin et sur la pierre, dominant le panorama, sont gravées les colonies. Un représentant de chaque colonie dépose sur la tombe un sac de terre (image reprise plus tard par le cinéaste Spielberg dans "La Liste de Schindler").

Aujourd’hui encore, lorsque l’on visite les "colonies du Baron", on vous montre le petit noyau "antique" de la trilogie : dispensaire (santé) - synagogue (piété) - école (éducation), préalable à tout le reste dans l’esprit d’Edmond de Rothschild.

Georges Wormser, chef de cabinet de Clémenceau et proche d’Edmond, écrivit dans son portrait du Baron : " 'L’un sculptait l’idéal et l’autre le réel', disait le poète. Edmond de Rothschild fut l’un et l’autre de ces sculpteurs."

Un témoignage sioniste est très intéressant pour comprendre l’état d’esprit du Baron Edmond dans ses dernières années, celui d’Abraham Goldberg. Goldberg décrit le Baron, qui a, à l’époque, près de quatre-vingts ans :

"Le Baron se leva et marcha vers une table couverte de cartes de Palestine. Il en prit une et la déplia. C’était la carte de Hederah, Benjaminah et Rosh Pinah, et l’on pouvait voir très clairement le terrain qui appartenait au Baron. Avec une joie presque enfantine et des larmes dans les yeux, il se tourna vers moi : 'Toutes ces terres m’appartiennent, et bien plus encore'. Il se tut un moment. Je dis, très ému : 'Les Juifs du monde entier prient pour vous. Ils vous souhaitent bien des années encore de vie et de réalisations, car vous l’avez mérité'. Le Baron leva les yeux et répartit : 'J’ai commencé mon travail en Palestine, il y a bien des années, parce que je suis un Juif religieux. Sans la religion, la Palestine ne veut rien dire".


L’homme nouveau, c’est l’homme ancien

Et le président du Keren Hayesod, Naiditch, précise :

"L’idée de justice sociale, de réorganisation de la vie juive et de création du Juif idéal et de l’homme idéal - voilà, pensait-il, ce qui devait devenir la base-même de notre effort en Palestine".

L’idée maîtresse du Baron Edmond de Rothschild se livrait enfin. Il participait à cette "grande illusion", qui forgea, pour le meilleur parfois, et souvent pour le pire, le XXe siècle, la volonté de créer un "homme nouveau", de faire naître les "enfants du paradis".

Mais pour lui, cet homme nouveau était un homme religieux, qui avait pour mission d’accomplir les prophéties d’un monde plus juste, mieux adapté à l’homme. C’était là, selon lui, le véritable Nouveau Monde, et c’est sans doute pour cette raison qu’il ne se sentit jamais très proche des Juifs américains, ces hommes du Vieux Continent qui avaient fui et voulaient accéder à un autre matérialisme, capitaliste celui-là, que le Baron rejetait autant que l’autre.

L’homme nouveau du Baron Edmond de Rothschild était l’homme ancien des premiers temps bibliques.

La plus belle des oraisons funèbres reste celle de Maurice Gaucher, le jardinier :

"J’avais inventé pour lui, dans ses serres, une douzaine de sortes ou de races d’orchidées, avec des hybrides mis au point à Armainvilliers. Un jour, à la toute fin de sa vie, il contempla les pelouses parfaites, tondues, où ne proliférait pas la moindre mauvaise herbe. Soudain, s’appuyant à mon bras, il se redressa, s’écriant : 'Pourquoi fauchez-vous avec autant de soin les pelouses ? Je n’y vois pas le moindre oeillet sauvage, bluet ou coquelicot. Laissez donc pousser les plantes vivaces et les fleurs de champ !'"

Ainsi fut fait, jusqu’à la mort du Baron.

© - Conception et direction artistique : Elizabeth Antébi

Mis en ligne le 31 décembre 2004 sur le site www.upjf.org.
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