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Des souvenirs pour demain [des Chrétiens et l'Holocauste], Ouri Golan
Jerusalem Post, édition française, 22 octobre, 2002 [Texte reproduit avec l'aimable autorisation du Jerusalem Post en français.]
Qu’est-ce qui a pris à ces deux frères, chrétiens pratiquants, de sacrifier leurs carrières, changer leurs projets et consacrer leurs vies à la mémoire des survivants de l’Holocauste ? C’est notre tikoun, [réparation], expliquent-ils.
En l’été 1991, deux frères de la ville anglaise de Nottingham ont passé leurs vacances en Israël. James, 24 ans, étudiant en médecine, et Stephen, 26 ans, étudiant en théologie. Tous deux étaient des chrétiens pratiquants, fils d’un ministre méthodiste. Vers la fin de leurs vacances, ils sont allés à Jérusalem et de là, ils se sont rendus à Yad Vashem.
Chacun des frères parle d’une photo qui est restée gravée à jamais dans son esprit. Stephen se rappelle la photo d’un soldat allemand, le fusil pointé sur une mère protégeant son enfant. James, quant à lui, évoque une photo montrant l’autodafé des livres devant l’université de Berlin.
Stephen : “Cette image m’a profondément marqué. Je ne comprenais pas comment quelqu’un pouvait choisir de tirer sur une mère sans défense.”
James : “J’étais étudiant à l’époque et je ne cessais de me demander ce que j’aurais fait si cela s’était passé devant mon université. Je sais que j’aurais probablement baissé la tête et pris le chemin de la maison.”
Les deux frères ont été extrêmement perturbés par la visite à Yad Vashem.
“Jusque-là”, dit Stephen, “nous ne nous étions pas interrogés sur le sens que l’Holocauste avait pour nous en tant que chrétiens. Vous comprenez, il est facile de dire que ces gens étaient des monstres. Mais ils ne l’étaient pas. Ils étaient des gens ordinaires qui lisaient des livres, jouaient du piano, allaient à l’église et aimaient faire du ski dans les Alpes. Ces gens n’étaient pas des monstres. C’était des gens ordinaires qui faisaient des choses monstrueuses. Les juges envoyaient des êtres innocents à la mort ; les professeurs enseignaient la science des races ; et les médecins pratiquaient des stérilisations forcées et l’euthanasie sur ceux qu’ils estimaient socialement inférieurs.”
Ils sont rentrés chez eux, incertains quant à ce qu’il fallait faire de leurs sentiments et de leurs impressions.
Ils ont commencé par s’atteler à la question de la réaction ou de l’inaction de l’Église face au régime nazi. Ils ont beaucoup lu sur l’histoire des relations judéo-chrétiennes et cela a renforcé leur conviction selon laquelle la tentative du génocide du peuple juif était l’aboutissement d’un antisémitisme très répandu, établi depuis bien longtemps et mené par l’Église.
Les deux frères se sont alors retrouvés à un carrefour théologique. “L’Holocauste est un problème chrétien”, dit Stephen. “Sans le christianisme cela n’aurait jamais pu se passer. Tout au long de cette période, les ecclésiastiques ont fermé les yeux ou incité à la haine. La religion qui avait prêté son nom aux vertus d’humanitarisme moral n’était pas capable de faire preuve des qualités qu’elle préconisait.”
À un certain moment, désenchantés de leur propre religion, les frères avaient même pensé à se convertir au judaïsme. Et aujourd’hui encore ils éprouvent des difficultés à articuler les sentiments ambivalents qu’ils ont envers leur foi.
L’année suivante, les frères Smith ont voyagé en Pologne, pour voir la terre sur laquelle le plus grand massacre de l’histoire humaine avait eu lieu.
“Nous avons roulé à travers la campagne polonaise où jadis il y avait une communauté juive florissante pendant plus de 600 ans”, rappelle James. “Il n’y a plus rien à présent. Aucun vestige de leur culture. Il ne reste rien de tous ces milliers d’individus.”
“À Belzec, où plus de 600 000 Juifs ont été tués, nous avons trouvé une brousse désordonnée et un monument carré sur lequel ils ont trouvé le moyen de ne pas mentionner aux visiteurs que les victimes de Belzec étaient des juifs. L’Holocauste, ce n’est pas juste le meurtre systématique des communautés juives d’Europe, c’est aussi la tentative d’effacer le souvenir de toutes les communautés juives.”
Face au silence pesant d’un monde chrétien qui fait de son mieux pour esquiver son histoire, les deux frères ont décidé de remédier à cette injustice. Ils ont décidé de rétablir le souvenir des victimes du nazisme. Cette décision a modelé le cours de leurs vies.
“Nous voulions créer un espace où les gens puissent se renseigner au sujet de l’Holocauste, discuter de différents problèmes, affronter le passé et partager leurs opinions. Nous voulions offrir un endroit où ils pourraient essayer de comprendre comment des gens ordinaires sont devenus des tueurs, des auteurs de massacres, et pour qu’il puissent ensuite s’interroger : ‘Qu’avons-nous appris du passé ? Que pouvons-nous faire pour prévenir des génocides ?’ Cela devait être fait de façon informative et non conflictuelle.”
Munis d’une détermination sans bornes et faisant un énorme sacrifice personnel et professionnel, les frères se sont mis à collecter des fonds et à chercher le maximum d’aide pour leur projet.
Cinq ans après leur visite à Yad Vashem, Stephen et James ont ouvert les portes de Beth Shalom.
Située au cœur de la campagne du comté de Nottingham, Beth Shalom est une ferme rénovée qui autrefois servait de retraite chrétienne non confessionnelle aux parents de Stephen et James. Aujourd’hui, c’est un mémorial et un centre d’enseignement sur l’Holocauste, tenu par leurs fils.
Le centre emploie six personnes (rémunérées) qui forment sa base ; les autres travaillent bénévolement.
Chaque frère gagne sa vie en dehors du centre : James travaille dans le département des accidents et des urgences du Centre médical de la Reine à Nottingham, et Stephen a sa propre affaire, il vend des gâteaux aux supermarchés. Beth Shalom n’a pas d’actionnaires et les bénéfices sont directement reversés au centre.
Le centre abrite une exposition commémorative qui décrit la montée de l’antisémitisme en Europe et qui récapitule la succession d’événements qui ont conduit au meurtre des deux tiers des Juifs d’Europe.
Au cœur de l’exposition, on trouve des objets personnels : des photographies de famille, des documents privés, des témoignages personnels. Cette exposition s’adresse aux hommes, elle n’est pas juste faite de statistiques. Elle évite les masses et se concentre sur les individus qui composaient ces masses. Elle ne prétend pas raconter toute l’histoire ; elle raconte l’histoire de quelques-uns. De cette façon, il est plus facile d’appréhender l’énormité de l’Holocauste.
“C’est si triste. Si triste”, répétait une femme, de son fort accent du Yorkshire, devant l’exposition. “Ça n’aurait jamais dû arriver.”
Sur l’un des murs, des centaines de petites photographies forment une grande Magen David. Sur chaque photo, un visage, un nom. Derrière chaque visage se trouve l’histoire d’une tragédie, d’une calamité ; chacune différente, chacune unique. Dans son autobiographie Recréer un souvenir (Making a Memory), Stephen écrit : “L’Holocauste ce n’est pas seulement le meurtre de six millions de Juifs, c’est aussi la souffrance, l’angoisse, la peur, la douleur, le meurtre d’un Juif, et puis d’un autre, et d’un autre, et d’un autre.”
Sur un autre mur, on peut voir un ensemble de photographies encadrées. Ce sont les Justes qui ont sauvé des Juifs des griffes des nazis, en leur trouvant un abri, en leur procurant de faux papiers, en les cachant chez eux, ou en leur procurant des visas pour qu’ils puissent s’enfuir.
Certains noms sont devenus familiers ; d’autres sont des héros méconnus. Certains ont survécu à la guerre ; d’autres y ont laissé leur vie. Lorsque vous regardez ces photographies et que vous lisez les légendes qui résument leurs actes courageux, vous pouvez voir votre propre réflexion. Et la question est inéluctable : Qu’est-ce que j’aurais fait ? Aurais-je eu ma place dans l’un de ces cadres ?
En sortant de l’exposition, on se retrouve dans un paisible jardin de roses. Chaque rose a été plantée à la mémoire d’une victime individuelle, dont le nom est gravé sur une petite plaque au pied de la fleur. Sur une plaque, il est juste écrit : “À la mémoire de ceux qui n’ont personne pour se souvenir d’eux.”
C’est un jardin magnifique, triste, et serein ; un endroit où les visiteurs peuvent se recueillir, entrer en unisson avec leurs sentiments, et réfléchir à leur signification. Un coin du jardin est dédié à la mémoire des enfants qui ont péri dans l’Holocauste.
Les visiteurs sont invités à déposer une pierre près d’une plaque, comme le veut la coutume juive qui consiste à déposer une pierre sur la tombe de ceux que l’on a chéris. C’est un petit geste symbolique, un hommage au 1,5 million d’enfants privés de funérailles. Le monticule de pierres change de forme et grandit chaque jour, contrairement à ceux qu’il commémore.
Beth Shalom accueille aussi des survivants. “Peu après que Beth Shalom eut ouvert ses portes”, se souvient Stephens, “un homme âgé est venu ici. À peine était-il rentré qu’il éclata en sanglots. Il était là, debout, et il sanglotait. Il s’est tourné vers moi et m’a dit, ‘Merci. J’ai attendu 50 ans pour un endroit où je pouvais me souvenir de ma famille avec dignité.’”
James hoche la tête. “Je ne me suis toujours pas habitué à ces histoires. Chaque fois que j’entends un témoignage, je suis à nouveau bouleversé. Il y a à peu près un an, une Rwandaise est venue voir l’exposition. Elle a sorti un album-photos de son sac à main. Elle m’a montré la photo d’un petit garçon et a dit, ‘C’était mon fils. Il a été tué dans le génocide.’ Elle a tourné la page puis a désigné un autre garçon. ‘C’était aussi mon fils, tué dans le génocide.’ Elle a tourné une autre page et m’a montré la photo de deux petites filles. ‘Ces petites filles étaient mes filles. Je les ai perdues pendant le génocide et six mois plus tard, je les ai retrouvées dans un orphelinat’. Elle s’est tournée vers nous et nous a dit, ‘Merci d’avoir fait cela. En racontant leur histoire, vous racontez mon histoire.’”
À l’évocation de cette rencontre, James est visiblement très ému. “Pour moi, Beth Shalom, c’est une question de tikoun (réparation) : reconstituer et réparer un monde brisé”, dit Stephen. “Nous cherchons à sauver quelque chose. Cela ne signifie pas que ce qui est perdu sera retrouvé, ou que ceux qui pleurent encore trouveront le réconfort qu’ils méritent. Cela signifie qu’en dépit du désespoir, des cœurs brisés, en dépit de la destruction et de la dévastation, en dépit de tout, on peut trouver la volonté de créer un futur qui aurait un sens.”
Source : www.jpost.com/servlet/Satellite?pagename=JPost/A/JPArticle/ShowFull&cid=1035259453606











