Libre opinion parue dans la rubrique "Rebonds", de Libération, le 21 août 2007.
Raul Hilberg, professeur en sciences politiques à luniversité du Vermont (Burlington, Etats-Unis), est décédé le 4 août 2007. Malgré un nombre relativement restreint de publications, il était incontestablement lun des spécialistes de lHolocauste parmi les plus influents au monde. Il entretenait toutefois un rapport ambivalent avec la recherche israélienne en ce domaine.
Hilberg est encore un enfant quand il doit, avec ses parents, quitter Vienne précipitamment pour les Etats-Unis, à la suite de lAnschluss (lannexion de lAutriche par lAllemagne nazie, en 1938). Alors que la Seconde Guerre mondiale touche à sa fin, il est recruté par larmée américaine et prend part à lultime campagne des Etats-Unis sur le sol allemand. Hilberg devient ensuite membre du War Documentation Project, auquel il travaillera pendant plusieurs années, et notamment sur de très nombreux dossiers allemands qui avaient été saisis.
Ces documents, qui mettent en lumière les rouages du IIIe Reich, vont le fasciner et inspirer le thème de sa thèse de doctorat à luniversité Columbia de New York, choisi en 1950 sous la direction de Franz Neumann : la Bureaucratie sous lAllemagne nazie. Dans les années qui suivent la fin de la guerre, la principale problématique qui sous-tend ses recherches sur lHolocauste, aussi bien sur le plan de lhistoire que sur celui des sciences sociales, est la suivante : comment un Etat et une société modernes peuvent-ils se transformer en une entreprise de massacre, barbare mais hautement efficace ? Le terme Holocauste nétait pas encore employé à cette époque (Shoah était seulement utilisé dans le Yishouv, la communauté juive de Palestine avant la création dIsraël), et le sort réservé aux juifs était perçu comme lune des atrocités parmi dautres, commises par les nazis, peut-être la pire.
Hilberg achève sa thèse en 1955. Cest cette version complétée qui constituera la grande étude de référence sur la Shoah, La destruction des juifs dEurope, publiée en 1961. Quelques recherches historiques complètes étaient parues antérieurement (celles de Léon Poliakov, en 1951, de Gerald Reitlinger, en 1953, et de Joseph Tenenbaum, en 1956), mais, depuis sa publication, lopus magnum de Hilberg a servi de socle à toutes les analyses et recherches universitaires sur lHolocauste. Les forces et les faiblesses de létude de Hilberg se résument en deux points.
Premièrement, il a abordé la Shoah en tant que chercheur en sciences politiques et non en historien, considérant ce phénomène comme une unité clairement définie, dont la durée sétend sur toute la période de domination du nazisme en Allemagne, de 1933 à 1945.
Deuxièmement, il a axé son travail sur la bureaucratie du pouvoir en place. Ce grand spécialiste, doté dun excellent esprit danalyse, dimmenses connaissances et dune formidable mémoire, a réussi à décrire, dune manière remarquable, comment ladministration dun Etat moderne et très développé sest adaptée à des objectifs vagues, fixés au plus haut niveau par Hitler. Pour Hilberg, ce dernier na dailleurs joué quun rôle secondaire, car lui-même ne savait pas au départ, en 1933, où il voulait aller exactement. Lantisémitisme nétait pas chose récente et le racisme était partout présent, y compris aux Etats-Unis. Cest la bureaucratie qui a fait la différence, avec la mise en place dun «processus de destruction» (le concept-clé mis en avant par Hilberg), qui a entraîné une fuite en avant. Du flou initial à limmense projet de mort, symbolisé par Auschwitz, la progression est linéaire et suit des étapes administratives claires (définition des «juifs», expropriation, concentration, extermination).
Abordée sous cet angle, la leçon de la Shoah est universelle et révèle les dangers de lEtat moderne, qui doit se doter de moyens de contrôle et de contre-pouvoirs face à la puissance, presque sans limites, de ladministration centralisée. Dans une autre étude édifiante, German Railways, Jewish Souls (chemins de fer allemands, âmes juives), Hilberg présente le fonctionnement dune institution dEtat, apparemment inoffensive, et montre comment la direction du Reichsbahn, lentreprise ferroviaire allemande, a rendu le système de déportation fluide et efficace.
Dès la seconde moitié des années 1960, les recherches sur lHolocauste se multiplient rapidement et louvrage de Hilberg devient incontournable dans lenseignement universitaire sur ce thème. En 1985, Hilberg publie une version, complétée en trois volumes, de son étude, qui sera traduite dans de nombreuses langues, dont le français (la Destruction des juifs dEurope, Fayard, 1988).
Israël réserve alors un accueil difficile à ce livre. En 1957, peu après sa rédaction, le manuscrit est soumis, par lintermédiaire de Philip Friedman - qui était peut-être le plus grand spécialiste de lHolocauste à cette époque -, au mémorial de Yad Vashem pour être publié. Le président de linstitution, le professeur en histoire Ben-Zion Dinur, et son directeur, Jozeph Melkman (plus tard Jozeph Michman, le père de lauteur de cet article), donnent tout dabord leur accord, puis le retirent. Ce nest pas la qualité du livre quils remettent en cause, celui-ci est considéré comme létude la plus complète publiée jusqualors, mais le jugement que porte Hilberg sur lattitude des juifs envers les nazis, et notamment sur celle des Judenräte (conseils juifs) quil considère comme un rouage de la machine de mort. Hilberg écrit :
«Si nous devions examiner [
] le schéma de comportement des Juifs, nous verrions que ses deux caractéristiques essentielles consistaient en une alternance de suppliques et de soumissions. Comment expliquer cette combinaison ? Quels facteurs lui donnèrent-ils naissance ? [
] Ils [les juifs] espéraient que, dune façon ou dune autre, la pression allemande sémousserait. Cet espoir se fondait sur deux mille ans dexpérience. En exil, les Juifs avaient toujours été une minorité, toujours menacés, mais ils avaient appris quils pouvaient détourner la destruction ou y survivre en apaisant et en se conciliant leurs ennemis [
] Cette expérience était si profondément enracinée dans la conscience juive quelle avait à présent force de loi [
] On ne désapprenait pas une leçon vieille de deux mille ans ; les Juifs étaient incapables dopérer un tel revirement [vers la résistance, lorsque leurs dirigeants eurent compris] que le processus de destruction moderne, tel une machine, allait engloutir le monde juif européen» (Op. cit. Tome II, p. 896).
Hilberg grandit dans une famille sioniste révisionniste, à Vienne, où opère le mouvement de jeunesse de Jabotinsky. Lopinion quil se fait de lattitude des juifs de la diaspora et des conseils juifs est également majoritaire en Israël dans les années 1950. Hilberg nourrit donc lespoir que le plus grand mémorial dédié à la Shoah de lEtat juif soit la première institution à accepter son livre. Cest pourquoi il ne comprend pas la décision des historiens de Yad Vashem, qui voient dans son étude une généralisation injuste de lattitude des juifs. Se sentant insulté, il portera un regard défavorable sur Yad Vashem pendant plusieurs décennies. En Israël, aucun éditeur na pris linitiative de publier le livre.
Par la suite, une seconde polémique éclate. En effet, Hilberg travaille surtout sur des archives, notamment allemandes, et, jusquà sa mort, il naccorde que peu de crédit aux témoignages des survivants (voir Holocauste : les sources de lhistoire, 2001). Israel Gutman, historien à Yad Vashem qui a pris part à la révolte du ghetto de Varsovie et a survécu à Auschwitz, est, pour sa part, largement en faveur de lutilisation de ces récits, tout en y portant un regard critique. Dailleurs, ce point constitue régulièrement un important sujet de discorde, direct ou non, entre les deux hommes.
Quoi quil en soit, le livre de Hilberg fut, et est toujours, utilisé dans les universités israéliennes pour enseigner lHolocauste. Hilberg a même été invité à plusieurs reprises à Yad Vashem, en particulier pour participer aux conférences internationales sur les conseils juifs (1977) et sur lhistoriographie de lHolocauste (2004). A loccasion de cette dernière conférence, Hilberg prononce son discours de conclusion devant une salle comble. Immédiatement après, Yad Vashem décide, avec divers instituts de recherche et universités, de finalement entreprendre la traduction du livre de Hilberg, qui accueille la nouvelle avec enthousiasme. Celui-ci apporte de nombreuses révisions à son ouvrage et répond aux questions des spécialistes de Yad Vashem. La traduction en hébreu, qui devrait être prête dans le courant de lannée à venir, constituera donc la version la plus récente et la plus précise. Hilberg ne pourra, hélas, pas assister à cet acte final quil avait tant appelé de ses vux.
© Dan Michman *
* Professeur dhistoire juive contemporaine, université Bar-Ilan, historien en chef à Yad Vashem (musée de lHolocauste). Auteur de Pour une historiographie de la Shoah (In Press, 2001).
(Texte traduit de langlais par Architexte, aimablement signalé par Moïse Rahmani.]
Mis en ligne le 23 août 2007, par M.











