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Hélas, le Proche-Orient ne connaît pas le repentir, Sami Mikhaël
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"Ha’Aretz", Tel-Aviv - traduction de Courrier International

Demander pardon est l’acte d’autopurification d’un vainqueur sûr de sa victoire. Ni Israël ni le monde arabe n’ont atteint ce niveau de confiance, explique l’écrivain israélien Sami Mikhaël.

L’histoire humaine est remplie des injustices commises par un peuple envers un autre. Mais, comme leur récit est l’apanage du vainqueur, il ne reste souvent au peuple vaincu que sa mémoire meurtrie. Les chiites, dans la culture islamique, et les juifs, dans la culture occidentale, perpétuent cette mémoire amère. Le repentir par rapport aux injustices est une notion récente dont les fondements juridiques remontent au milieu du XXe siècle, lorsque les dirigeants du Reich allemand furent jugés par le tribunal international de Nuremberg pour des faits inédits dans l’histoire de l’humanité.

Tous les empires, des plus anciens aux plus modernes comme l’Empire britannique, se sont bâtis sur des crimes de guerre. Les cultures qui ont trempé dans l’injustice historique la plus flagrante s’octroient désormais un dispositif d’autopurification et de soulagement de leur conscience collective. Cela s’appelle le repentir. Les Japonais se repentent des crimes commis contre les Chinois au siècle passé. Les Américains se repentent des actes commis à l’encontre des Noirs et des peuples autochtones.

Provisoirement, l’ère des empires est devenue obsolète. Je dis “provisoirement” parce que le désir de s’étendre et de dévorer est toujours bien vivant. A un niveau général, ce désir bat très fort au coeur d’un Islam qui rêve d’exercer son pouvoir partout dans le monde. Ce désir bat également dans le coeur d’Israéliens qui rêvent de bâtir un foyer plus large au prix de la destruction totale du foyer national palestinien. La tragédie du conflit israélo-palestinien est le produit d’une collision entre les tendances malignes des deux cultures.

Le repentir n’est pas qu’un innocent acte de foi. Il suppose également que le repentant puisse garder la tête haute. Il est, dans une certaine mesure, l’acte d’autopurification d’un vainqueur rassuré sur son irréversible et écrasante victoire. Ni l’Islam ni Israël n’ont atteint ce niveau de confiance en leur statut de vainqueurs. Jusqu’à ce jour, la Turquie nie avoir anéanti les Arméniens qui vivaient dans ses frontières. En Irak, les Arabes sunnites anéantissent les chiites et les Kurdes avec la certitude d’une machine bien huilée et dépourvue de tout sentiment de culpabilité.

Lorsque nous, juifs et musulmans arabes, sommes entrés dans l’Histoire, nous avons reçu le droit divin de conquérir, de soumettre, voire d’anéantir d’autres peuples afin de bâtir un royaume céleste sur terre. L’Islam, à ses débuts, et le peuple juif, lorsqu’il quitta la poussière du Sinaï, étaient parfaitement conscients que les régions à conquérir n’étaient pas vides. Dans les annales du judaïsme, même celles antérieures à la victoire, on nous met devant un choix difficile : eux ou nous. Il n’y a jamais eu de place pour le repentir, et il n’y en aura jamais, tant que musulmans et juifs continueront à considérer le Coran et la Torah comme leurs manifestes politiques.

Dans la culture islamique et dans la culture juive israélienne, le repentir est perçu comme une trahison nuisible. Aujourd’hui, Israéliens et Palestiniens se voient intimer l’ordre de revenir à la violence et au massacre. Tous, nous ressemblons à ce chasseur téméraire pour qui l’animal blessé est le plus dangereux de tous.

S’il n’y avait tout ce sang versé, le conflit israélo-palestinien pourrait avoir une dimension tragi-comique. A tous les points de vue, Israël est une superpuissance militaire et les Palestiniens ne sont qu’un moustique exaspérant. Le moustique peut rendre fou l’éléphant, et ce dernier est bien en peine de l’écraser. Mais Israël, en dépit de sa puissance, n’est qu’un misérable moustique face à l’éléphant panarabe, lequel ne rate pas une minute du spectacle et est prêt à sacrifier le moustique palestinien, du moment qu’il joue avec les nerfs du pachyderme israélien.

Il n’y a pas de repentir à attendre dans cette situation, aucun. Eux et nous ne vivons que par la mémoire, la mémoire de la Shoah, la mémoire des pogroms de Russie, la mémoire de l’antisémitisme, la mémoire de l’expulsion d’Espagne, la mémoire de la soumission grecque, la mémoire de l’esclavage en Egypte, la mémoire de la destruction du Premier Temple et de l’exil babylonien. Quand la mémoire est dopée par le lustre de la défaite, il n’y a pas de place pour le repentir. Lorsqu’Ehoud Barak exprima son repentir pour les injustices commises dans les années 50 envers les immigrants juifs du Moyen-Orient, son geste fut couvert par un concert assourdissant de moqueries. Et, aujourd’hui, honte à qui exprimera son regret pour la destruction de villages arabes, osera se soucier du sort des réfugiés palestiniens ou suggérera de conclure une paix honnête avec eux. Alors que nous comptons nos pertes, la mémoire d’Amalek [les Amalécites étaient une tribu ennemie d’Israël du temps du roi David, qui les extermina] embrouille nos esprits, une mémoire en acier trempé, imperméable à toute idée de repentir et de pardon. Si nous avons encore quelque espoir, n’est-ce pas celui que nos adversaires disparaissent sous terre ?

La mémoire juive est avant tout une mémoire de persécution et d’oppression. Depuis Pharaon, la "Haggadah" [recueil de poèmes traitant de la fuite des juifs d’Egypte] ne dit-elle pas que, chaque fois que notre nation faillit être balayée, le Très Haut vint nous sauver ? C’est la mémoire d’un individu sans cesse ramené vers la gueule du lion, mais chaque fois retiré de ses mâchoires par Dieu. Une telle mémoire réduit à néant toute perspective de repentir. Cette lecture a implanté dans le coeur des juifs la croyance selon laquelle ils sont en définitive soutenus par le Royaume des cieux et le Maître des maîtres. Il n’y a pas de place pour la réconciliation et le repentir mutuels dès lors que la main de Dieu détruira l’ennemi.

L’ennemi arabe ne vaut pas mieux. Il est porté par la mémoire de la victoire historique. Il est le conquérant légendaire dont l’empire s’étendit un jour de l’Atlantique à l’océan Indien. Il est la mémoire d’une Andalousie glorieuse et d’une Bagdad des "Mille et Une Nuits". Il est aussi la mémoire d’un cavalier solitaire venu à bout de vastes empires et qui ne s’est arrêté de galoper que lorsque ses conquêtes ont été trop lourdes à digérer. Aujourd’hui, une entité juive, jadis misérable bouc émissaire, est implantée au Moyen-Orient et fait insulte à la mémoire islamique de la victoire.

Les deux peuples devraient mieux se connaître. Mais ils tiennent en haute estime des valeurs contradictoires. Le musulman arabe a davantage d’estime pour son honneur que pour sa vie. Le juif passe outre à son sens de l’honneur et sanctifie la vie. Alors, plutôt que d’exprimer un repentir pour des atrocités mutuelles, chaque partie frappe l’autre en son point le plus faible : les juifs foulent aux pieds le sens de l’honneur des Arabes et les Arabes réagissent en s’en prenant à la vie des juifs. Il n’y a pas de compassion dans ce conflit.

La tragédie du sacrifice est à double tranchant. Les réfugiés arabes ont perdu leurs foyers et sont partis en exil. Ils sont encore encerclés par une muraille de réprobation érigée par leurs frères arabes, qui leur reprochent d’avoir abandonné la terre et de ne pas s’être battus pour leur honneur jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Et la fumeuse gauche israélienne parle à son propre peuple en usant d’une terminologie chrétienne qui lui est étrangère : repentir, procès équitable de l’ennemi, comportement éthique envers ceux qui insultent l’éthique, paix avec le voisin au détriment de la paix dans le foyer. Ces concepts plongent leurs racines dans l’Europe et l’Amérique du Nord d’après l’amère expérience de la Seconde Guerre mondiale.

Peut-être cette culture occidentale est-elle capable d’exprimer son repentir maintenant, précisément parce qu’elle a obtenu une victoire militaire, économique et politique écrasante. Peut-être le repentir est-il le privilège de vainqueurs riches et puissants. Mais, ici, au Proche-Orient, nos peuples torturés sont guidés par la mémoire, la pire de toutes.

Sami Mikhaël

[Merci à Norbert Lipszyc de nous avoir transmis ce texte.]
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