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Sionisme: Entre abandon de lélitisme religieux et défiance à légard des Lumières. E. Szurek
Voici un excellent article qui réussit à clarifier, en termes simples et avec une brièveté méritoire, lessentiel dune problématique qui est loin dêtre assimilée, même par des spécialistes de lhistoire du sionisme. (Menahem Macina).
Titre original : "Histoire : le difficile positionnement du sionisme. Entre abandon de lélitisme religieux et la défiance à légard des Lumières".
Sur le site Un écho dIsraël.
La mise à distance de la religion
Le "peuple sans terre", dispersé dans tout le bassin méditerranéen et en Asie centrale depuis la conquête romaine, na jamais cessé dêtre le peuple que Dieu sest choisi, le Peuple élu, le Peuple dont le devoir en ce monde est de "demeurer fidèle à lAlliance" (Ahad Haam) [1]. Dès lors, le rituel qui faisait dire chaque année, au moment de la Pâque juive : "Lan prochain à Jérusalem" na jamais été pensé autrement que sur le mode religieux de lattente du Messie. Et le retour des Juifs en terre de Canaan ne se concevait pas en dehors du strict cadre défini par la Tradition.
Il faut bien comprendre que, par conséquent, le choix dune solution politique à la "question juive" se révélait, du point de vue de la foi, un acte dimpiété monstrueux, après dix-huit siècles dexil. Ce qui se joue donc, à la fin du XIXe siècle, dans le sionisme, est bien le reflet dun mouvement beaucoup plus vaste de contestation de la religion, de distinction entre le fait religieux et le fait politique, en somme de sécularisation.
"Que les sionistes aient les "mains sales" ne devrait pas surprendre puisquà lattente messianique, qui aurait donné aux Juifs toute la terre, toute la Loi, et rassemblé tout le peuple, ils ont préféré laction et admis limpur, le partiel, limparfait", écrit Charbit, p. XI [2].
Et, en effet, cette contestation de la religion, cette relégation de la foi dans le domaine de la seule vie spirituelle est lun des thèmes récurrents du discours sioniste des origines, et qui perdurera dans lidéologie socialiste des pères fondateurs de lEtat dIsraël.
Ainsi, grande est la conscience de la mystification et de la vanité du mythe de lélection du peuple juif chez les auteurs très marqués par lathéisme socialiste, comme Brenner (1), ou le Français Bernard Lazare. Mais les autres auteurs reconnaissent la même nécessité de mettre de côté la foi. Or, qui dit sécularisation dit aussi renoncement à jouer un rôle de guide pour lhumanité. On comprend que le sionisme procède, à cet égard, dune tendance vers la normalisation du peuple juif. Ainsi, les auteurs sionistes sont-ils assez largement habités par cet idéal, et cest lun des anachronismes que lon peut commettre en ne les lisant pas, que de les créditer dune volonté de tenir compte dune singularité mystique des Juifs dans la concrétisation de leur projet. Car il sagit au contraire de sortir de lexceptionnalité et dentrer dans le cercle des nations modernes.
Ainsi Ahad Haam écrit-il, p. 119 : "Le Juif moderne, qui a fait alliance avec la culture universelle, ne peut plus se penser comme une créature supérieure, "une espèce distincte des autres hommes", "un élément à part" (Kouzari)", « Trois Paliers », 1898 [3].
Et voici ce que disait déjà Leo Pinsker, p. 44 : "nous devons renoncer à lillusion que notre dispersion dans le monde nous impose quelque mission providentielle [...]", « Lauto-émancipation », 1882 [4].
En somme, il sagit dinscrire dans le siècle la nation juive. Nordau (2), enfin, mentionne ceux qui "cherchent leur salut dans le sionisme, qui nest pas pour eux laccomplissement dune promesse mystique contenue dans les Saintes Ecritures, mais le chemin dune existence où le Juif retrouvera enfin ces conditions de vie toutes simples, toutes primitives, si naturelles aux non-Juifs des deux continents." (p. 25, Discours..., 1897) [5].
Se méfier des Lumières
Mais le sionisme suppose un autre renoncement, qui sajoute à la perte de la foi en lattente messianique, et qui, dans une certaine mesure, en contredit linspiration rationaliste : cest la conviction que lidéologie des Lumières et les vertus de lémancipation quelle a permises en France, en Angleterre, en Allemagne, et le prolongement de cette idéologie dans le socialisme, ne suffiront pas à libérer le monde de la haine des Juifs. Ici, se rejoignent sionisme et antisémitisme sur la croyance que les Juifs demeureront étrangers en Europe. Ici lhéritage des Lumières trouve une de ses limites puisque sil a pu déterminer labandon, par les sionistes, du messianisme traditionnel, il fait lobjet de la plus grande défiance de la part de ces derniers quant à son aptitude à faire accéder les Juifs à une vie paisible.
On trouve chez Nordau (p. 57, Ibid.) cette attitude de défiance à légard de luniversalisme des Lumières, dans la reprise assez évocatrice du credo humaniste de Térence :
"Le Juif dit naïvement : « Je suis un homme et jestime que rien de ce qui est humain ne mest étranger. » Et on lui fait cette réponse : « Doucement, de ton sens de lhumain il ne faut se servir quavec précaution [...]»" [6].
De manière plus intéressante encore, Ber Borokhov (3) résume cette contradiction dans larticle intitulé « De la doctrine sioniste », en 1905, puisquil a ces deux propositions, à quelques lignes de distance :
"Nous avons goûté à la civilisation, perdu la vieille foi au monde futur et en la venue du Messie, la foi en notre élection divine." (p. 73) [7].
"Notre pensée profonde est que le peuple juif na pas de salut possible dans lexil. Nous naccordons pas foi dans le progrès." (p. 74) [8].
Or, le corollaire de cette défiance à légard de lidéal humaniste des Lumières, fondé sur le constat de la misère matérielle et spirituelle de la majorité des Juifs, cest lappel à la réappropriation de la force. Pinsker, par exemple, dénonce la faiblesse de la réaction juive face aux pogroms de 1881-1882, imputable, selon lui, à une tradition de survie qui se contente daccommodements coupables :
"Notre patrie est la terre étrangère, la dispersion est notre unité et la persécution universelle fait notre solidarité ; lhumilité est notre arme et la fuite notre défense ; notre originalité réside dans ladaptation ; le jour qui vient est notre avenir... Rôle méprisable, en vérité, pour le peuple qui eut un jour ses Maccabées." (p. 28) [9]
Lesquels Maccabées, comme les zélotes de la révolte de Massada, se trouvent être les archétypes du nouvel homme juif à fonder. Une mystique quasi guerrière apparaît alors, influencée par une pensée 'dix-neuvièmiste' de lénergie et de laction, qui associe une vocation éthique, une morale de la supériorité, au refus catégorique du mythe du Peuple élu. On le voit notamment chez Israël Zangwill (4) (p. 130) :
"Cest contre cette politique du « courbe le dos et ne dis rien », quarrive, à grand bruit, le sionisme avec son : « relève la tête et dis tout ». Lavènement du sionisme signifie la fin de lépoque des marranes et la renaissance de celle des Maccabées." [10].
Ainsi, la relation du sionisme aux Lumières est-elle pour le moins placée sous le signe de lambiguïté. Les Lumières ont engendré le sionisme séculier ; elles nont pas su procurer une véritable émancipation à la majorité des Juifs, qui vivaient, pour la plupart, en Europe centrale et orientale. Ce quil reste à élucider à présent, cest le cheminement par lequel le sionisme va pouvoir condamner également lattitude assimilationniste, non seulement comme posture se rattachant à une forme de marranisme, mais encore comme une entrave essentielle pour pouvoir se revendiquer pleinement des principes des Lumières, à commencer par la liberté de penser et le respect de lhomme.
Ahad Haam : la remise en cause de la mission divine mais la renaissance dun judaïsme libre
Cest dans le refus de lassimilation - nous lavons vu -, que saffirme la volonté de conservation dune identité juive, contre la perte de la foi, consécutive à la sécularisation. Et cest dans cette contradiction que se fait jour une importante division, au sein du mouvement sioniste, entre les politiques et les tenants dun sionisme dabord culturel, attachés à une uvre déducation et de renaissance du judaïsme, autant que soucieux de trouver un havre de paix à labri des persécutions.
Ahad Haam voit, dans lassimilationnisme des Juifs français, un reniement de leur appartenance à la nation juive. On touche ici à la complexité dun mouvement politique, dont la réalisation suppose, par essence, un détachement de la religion, mais qui est aussi un nationalisme, dans lequel la religion et la culture religieuse se révèlent fondamentaux, et un libéralisme, au sens vieilli du mot. Ahad Haam, héraut du sionisme culturel, est, en effet, le premier à dénoncer toute idée de mission du peuple juif et de "cause finale", au nom de lathéisme scientifique de Darwin [11]. Bien plus, il voit, dans cette "doctrine qui exige de croire à une finalité dans le destin des peuples" [12], un artifice pour résoudre la contradiction des Juifs assimilés, pris entre la nécessaire réduction de leur judaïsme à une pratique strictement religieuse et la tentation dexprimer, de quelque manière, la rémanence dune appartenance plus large.
"La vérité est que, si nos frères dOccident nétaient pas asservis à leurs droits, il ne leur serait pas venu à lesprit de "consacrer" leur peuple à une mission ou une fin spirituelles, tant quil naurait pas accompli sa mission matérielle, naturelle, celle de toute créature [...]" [13].
On retrouve bien, ici, lidée de normalisation du peuple juif.
Il y va même de la vocation philosophique du sionisme, dans la mesure où ce qui est en jeu, ici, est bien le souci de sortir dun état de servitude intellectuelle, dont est victime le Juif assimilé, à qui le droit dêtre pleinement lui-même nest pas accordé. Il y va de laptitude de lhomme du XIXe siècle à pouvoir saisir son temps sans risquer dêtre enfermé dans une pensée obscurantiste. Contre la fiction élitiste, Ahad Haam écrit :
"Je ne suis pas, moi, forcé délever mon peuple aux cieux et le donner pour plus grand que tous les autres peuples, afin de lui procurer un 'permis dexister'. Je sais, moi, 'pour quoi rester juif' ; ou plutôt, je ne comprends absolument pas le sens que cette question pourrait avoir ; non plus que je ne saurais comprendre pourquoi je reste le fils de mon père. Je puis, moi, librement, dire mon avis sur les croyances et les idées que mont léguées mes aïeux, sans crainte de rompre, ce faisant, le lien qui munit à mon peuple. Je puis même, moi, professer cet 'athéisme scientifique qui se réclame de Darwin' sans pour autant mettre ma 'judéïté' en danger. En résumé : je mappartiens." [14].
Voilà la vocation du sionisme, dont lenjeu nest rien moins que de pouvoir réunir les conditions de possibilité de lesprit critique. A cet égard, le sionisme est bien lavènement du rationalisme dans lappréhension des Juifs par eux-mêmes [15].
Emmanuel Szurek
© Un écho dIsraël
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Auteurs cités
1. Yossef Haïm Brenner, né en 1881. Proche du courant socialiste, mais faisant preuve à légard des partis dune grande volonté dindépendance, il est lun des fondateurs de la Histadrout, le syndicat juif créé en Palestine en 1920. Il meurt assassiné, à Jaffa, lors des émeutes antijuives de 1921.
1. Yossef Haïm Brenner, né en 1881. Proche du courant socialiste, mais faisant preuve à légard des partis dune grande volonté dindépendance, il est lun des fondateurs de la Histadrout, le syndicat juif créé en Palestine en 1920. Il meurt assassiné, à Jaffa, lors des émeutes antijuives de 1921.
2. Max Nordau (1843-1923), médecin, partisan du "judaïsme des muscles" contre ce quil considère comme une dégénérescence - titre de lun de ses ouvrages - de la culture européenne.
3. Ber Borokhov (1881-1917), représentant du courant sioniste-socialiste.
4. Israël Zangwill (1864-1926), écrivain britannique, partisan dune solution diplomatique, qui refusa de considérer le choix de la Palestine comme un impératif et fut à lorigine dun mouvement dissident de lOrganisation sioniste, lOrganisation territorialiste. Il revint au sionisme après la déclaration Balfour.
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Notes additionnelles de la Rédaction dupjf.org
[1] Ce segment de phrase est extrait de « Trois paliers », cité dans Sionismes, p. 120.
[2] Sionismes. Textes fondamentaux réunis et présentés par Denis Charbit, Albin Michel, Paris, 1998. Introduction, p. XI. Ci-après, Sionismes.
[3] Ahad Haam, « Trois paliers », cité dans Sionismes, p. 119.
[4] Cité dans Sionismes, p. 44.
[5] Titre complet : « Discours au premier congrès sioniste », 29 août 1897, cité dans Sionismes, p. 25.
[6] « Discours au premier congrès sioniste », 29 août 1897, cité dans Sionismes, p. 57.
[7] « De la doctrine sioniste », La Vie juive n° 2, 1905, cité in Sionismes, p. 73.
[8] Ibid., p. 74.
[9] « Lauto-émancipation », 1882, in Sionismes, p. 28.
[10] « The East Africa Offer », 1905, in Israël Zangwill, Speeches, Articles and Letters, Londres 1937, pp. 199-206. Cité in Sionismes, p. 130.
[11] « Servitude dans la liberté », Ha-Melitz, 2-4 mars 1891. Cité dans Sionismes, p. 70.
[12] Id., cité in Ibid., p. 70.
[13] Id., cité in Ibid., p. 71.
[14] Id., cité in Ibid., p. 72.
[15] Pour approfondir cette notion de sionisme culturel, on consultera avec profit la somme de Georges Bensoussan, Une histoire intellectuelle du sionisme. 1860-1940, Fayard, 2002.
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Mis en ligne le 17 janvier 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org











