Mr Gaga - sur les pas d’Ohad Naharin” : Où il est question de danse avant tout, et un peu de politique

"Chaque jour il faut danser, fût-ce seulement par la pensée." Cette pensée de Rabbi Nahman de Bratslav m’est revenue à l’esprit en voyant le beau film de Tomer Heyman, “Mr Gaga: sur les pas d’Ohad Naharin”, qui retrace la vie et la carrière du danseur et chorégraphe israélien, devenu un des chefs de file de la danse contemporaine. La Batsheva Dance Company, fleuron de l’art israélien actuel, avait fait parler d’elle en janvier dernier, lorsque son spectacle à l’Opéra de Paris avait été victime de tentatives de boycott de la part des néo-nazis palestinophiles du BDS.

 

En lisant la critique que Télérama avait consacré au film de Tomer Heyman, lors de sa sortie en salles en Israël en janvier 2016, on pourrait croire qu’Ohad Naharin est un surtout artiste engagé. L’article intitulé Ohad Naharin, chorégraphe gaga, Israélien en colère, et signé de la correspondante à Tel-aviv, Nathalie Hamou, citait ainsi l’explication donnée par Naharin au titre de son dernier spectacle, Last Work :« Lorsqu’on me demande pourquoi j’ai intitulé ma dernière pièce Last Work, je réponds parfois qu’il s’agit peut-être bel et bien de ma dernière œuvre ».

 

« Je vis dans un pays qui est gagné par le racisme, la brutalité, l’ignorance, un mauvais usage de la force, le fanatisme. Cela s’exprime dans la façon dont nous avons choisi notre gouvernement (…) Un gouvernement qui ne met pas seulement en danger mon travail d’artiste, mais le fait même d’exister ici, dans ce pays que j’aime tant ».

 

De politique pourtant, il n’est quasiment pas question dans le film de Tomer Heyman, à l’exception de cette citation - pain béni pour les journalistes français toujours à l’affût d’une déclaration anti-israélienne “Made in Israël” - et du rappel de la polémique autour d’un spectacle de Naharin qui avait été déprogrammé lors du cinquantième anniversaire de l’Etat d’Israël, à Jérusalem.

 

Il y est avant tout et presque exclusivement question de danse, de la manière dont Ohad Naharin a découvert sa passion pour la danse, de l’influence de ses parents, artistes tous les deux (sa mère a renoncé à une carrière de danseuse tandis que son père était acteur à Habima), de sa petite enfance au kibboutz, de son expérience traumatisante de soldat pendant la guerre de Kippour, de ses débuts comme danseur, en Israël tout d’abord (à la Bastheva Dance Company) puis à New York, où il étudie avec Martha Graham puis à la prestigieuse Julliard School.

 

De retour en Israël, avec sa femme Mari Kajiwara, il entame sa carrière de chorégraphe. Le film de Tomer Heyman montre bien comment Ohad Naharin parvient à affirmer son style et sa manière de créer, sans se laisser décourager par l’accueil d’abord réservé du public. Au fil du temps, il est de plus en plus apprécié, en Israël comme à l’étranger, et en 1990 il devient le directeur artistique de la Batsheva Dance Company, à laquelle il va donner un nouveau souffle en lui apportant ses idées novatrices sur la danse.

 

Depuis lors, sa carrière est marquée par une reconnaissance internationale grandissante, ses oeuvres étant représentées sur les plus grandes scènes du monde. Il reçoit le Prix d’Israël en 2005. Ses opinions politiques marquées à gauche, qui ne transparaissent qu’exceptionnellement dans le film, ne l’empêchent pas de voir les représentations de la Batsheva Dance Company prises pour cibles par les partisans du boycott anti-israélien et antijuif à Paris, New York et ailleurs. Mais le beau portrait que dresse Mister Gaga d’Ohad Naharin n’est pas, n’en déplaise à Télérama et aux autres désinformateurs de la presse française, celui d’un “Israélien en colère”. C’est celui d’un artiste et d’un grand créateur. Un film passionnant et émouvant, empli de sensualité et de beauté.

 

Pierre Lurçat