Saliha Ben Ali, mère de djihadiste : «J'ai déclaré la guerre à Daech»

En Belgique, Saliha Ben Ali, dont le fils Sabri est décédé fin 2013 en Syrie, a rejoint le mouvement «Mothers for life», un réseau international de mères de famille ayant perdu un enfant en Syrie ou en Irak. La particularité de ce groupe : il s'attaque à la propagande de Daech. Elles ont perdu un fils, une fille ou un époux mais continuent de se battre pour aider d'autres familles dans le désarroi. Depuis janvier 2015, une quinzaine de femmes issues d'une dizaine de pays travaillent ensemble pour lutter contre l'État islamique. Musulmanes ou pas, elles viennent des États-Unis, du Canada, de Belgique, d'Allemagne, de France, du Danemark, du Royaume-Uni, de Norvège, de Suède, d'Italie et des Pays-Bas. Elles sont réunies au sein du réseau «Mothers for life» (mères pour la vie) et s'attaquent directement à la propagande de Daech.

 

À l'origine de «Mothers for life», l'Allemand Daniel Koehler, directeur de l'Institut allemand d'études sur la radicalisation et la déradicalisation (GIRDS). Persuadé que les familles sont la clé pour détecter la radicalisation d'un proche et empêcher des départs vers l'enfer syrien, cet expert a contacté fin 2014 plusieurs mères de djihadistes et formé ce groupe «unique au monde». Parmi ces femmes, il y avait Saliha Ben Ali, dont le fils est décédé fin 2013 en Syrie. Depuis sa chambre d'hôtel à Abou Dabi, aux Émirat arabes unis, où elle est venue participer à un colloque sur la prévention de la radicalisation, cette belge nous raconte son combat «pour sauver d'autres enfants».

LE FIGARO - Pourquoi avez-vous rejoint ce réseau de mères qui regroupe aujourd'hui onze pays?

Saliha BEN ALI - Avec Daniel Koehler et d'autres mamans, on s'est dit que l'État islamique recrutait à travers le monde, sans aucune distinction de langue ni de nationalité. Alors pourquoi pas nous? Plus on sera nombreuses, plus on sera fortes face à Daech.

Comment faites-vous pour combattre l'État islamique?

On conseille d'autres parents dans le désarroi, on intervient dans les colloques pour parler de nos expériences et on s'en prend à la propagande de l'État islamique. C'est notre particularité, nous nous basons sur le Coran et les hadiths pour déconstruire leur discours. Nous voulons utiliser les mêmes armes qu'eux et se placer sur le même terrain. En juin 2015, nous avons écrit une première lettre à nos enfants partis en Syrie, qui s'adressait aussi à Daech. Dans cette missive que nous avons publiée sur les réseaux sociaux, nous leur avons rappelé ce que le Prophète disait: «le paradis se trouve sous les pieds des mères». C'est-à-dire que les enfants doivent respect et obéissance à leurs mères. Nous avons une place particulière dans l'Islam: nos droits prévalent sur ceux du père. Puis nous avons écrit une seconde lettre à Abu Bakr al-Baghadadi pour lui signifier que nous étions toujours là, encore plus nombreuses et plus fortes.

Quels effets ont eu vos lettres?

L'Etat islamique a réagi au bout de trois heures et demie et a essayé de nous ridiculiser. C'était inattendu. Pour la première fois, le groupe terroriste répondait à une contre-propagande issue de la société civile. Pour la seconde lettre, nous n'avons eu aucun retour de leur part. Pour moi, c'est un aveu d'impuissance. Ils ne savent pas comment nous contrer.

Sabri, le fils de Saliha Ben Ali, parti et décédé en Syrie fin 2013.

Avez-vous réussi à faire revenir des jeunes partis en Syrie ou en Irak?

Non mais nous avons réussi à renouer des contacts. Une personne que je connais en Syrie m'a dit que des jeunes avaient lu nos lettres et qu'ils en avaient été émus aux larmes. C'est déjà ça. Notre but est aussi de faire de la prévention auprès des parents. Souvent, les familles pensent qu'elles n'ont pas d'arguments face aux discours radicalisés que peuvent tenir leurs enfants mais c'est faux. Les parents doivent se réapproprier le thème de la religion, en parler en famille, même s'ils ne sont pas croyants. On n'a pas besoin d'être musulman, pour apporter un contre discours.

Votre fils Sabri est parti en août 2013 pour la Syrie et quatre mois plus tard, un appel vous apprenait que votre fils de 19 ans était mort en martyr. Vous avez depuis créé l'association SAVE Belgium pour sensibiliser les jeunes, prévenir les départs et soutenir les familles. Qu'est-ce qui vous pousse à continuer de vous battre?

Je ne voulais pas complètement abandonner mon fils. Je voulais donner un sens au drame que nous avions vécu. Nous avons trouvé une force dans notre douleur et avons déclaré la guerre à Daech. J'ai encore trois enfants qui ne seront plus jamais en paix. Ils sont perçus comme des frères et sœurs de terroriste, c'est terrible pour eux. Un jour, je suis rentrée dans la chambre de ma fille de 10 ans. Sur une ardoise, elle avait demandé pardon à Dieu. Quand je lui ai demandé pourquoi elle avait écrit ce message, elle m'a répondu: «Si Sabri est parti c'est parce qu'on a sûrement fait quelque chose de mal». Mais nous n'y sommes pour rien. Aujourd'hui, ce qui nous permet de relever la tête, c'est ce combat que nous menons en aidant et protégeant les autres.

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