Les accords qui ont bouleversé le Proche-Orient ont cent ans. Daniel Pipes

Les accords Sykes-Picot qui ont redessiné en le défigurant le Proche-Orient moderne, ont été signés il y a cent ans, le 16 mai 1916. Par ces accords, la Grande-Bretagne représentée par Mark Sykes, la France en la personne de François Georges-Picot ainsi que la Russie se sont partagés une bonne partie de la région alors qu’il fallait encore régler le détail de la victoire sur les puissances centrales lors de la Première Guerre mondiale.

Il est utile de reparler des accords Sykes-Picot (nom officiel : l'accord d'Asie mineure) à un moment où les deux graves erreurs de cet acte risquent de se répéter : l'une concerne la forme, l'autre le fond.


Sur la forme. Négociés en secret par trois puissances impériales européennes, ces accords sont devenus le symbole par excellence de la perfidie européenne. Sans surprise, le partage de de tout le centre du Moyen-Orient par les puissances alliées sans consultation des populations locales, a suscité l'indignation (en 1938, George Antonius écrivait : « un acte choquant... produit de la pire cupidité... un exemple frappant de double jeu »). Les accords Sykes-Picot ont constitué un terreau propice au développement lourd de conséquences d'une mentalité sensible aux théories du complot, une mentalité qui depuis lors accable la région.

 

Les accords Sykes-Picot ont créé, par rapport à toute intervention étrangère, une atmosphère de crainte qui explique cette propension encore largement répandue à déceler sous les motifs déclarés, de prétendues causes cachées. Ce qui en 1916 était perçu comme une répartition intelligente du territoire entre les alliés est apparu comme le point de départ d'un siècle de méfiance, de crainte, d'extrémisme, de violence et d'instabilité. Finalement, ces accords ont grandement contribué à faire du Moyen-Orient la région malade qu'il est aujourd'hui.

 

Sur le fond. Pour simplifier, la France a reçu la Syrie et le Liban, la Grande-Bretagne a obtenu la Palestine et l'Irak. Mais sur le terrain, cela n'a pas été aussi simple car il a fallu créer des frontières, mettre sur pied des gouvernements et composer avec des revendications concurrentes. Ainsi, Winston Churchill a, en l'espace d'un après-midi, fait apparaître un pays qu'on appelle aujourd'hui la Jordanie alors que les forces françaises ont détruit l'éphémère royaume de Syrie et que le gouvernement français, sous la pression des Libanais catholiques, a agrandi la superficie du Liban au détriment de la Syrie.

 

Toutefois, l'enjeu majeur était bien entendu le contrôle de la Terre sainte, ou Palestine, rendu d'autant plus problématique que Londres avait promis ce territoire à la fois aux Arabes (dans la correspondance entre Mc-Mahon et Hussein, en janvier 1916) et aux sionistes (dans la Déclaration Balfour de novembre 1917). Il s'est avéré que non content d'avoir vendu deux fois le même territoire, Londres avait également court-circuité les deux parties, Arabes et juifs, en s'arrangeant (par les accords Sykes-Picot) pour conserver le contrôle du territoire.

 

Un siècle plus tard, on peut dire que les accords Sykes-Picot n'ont eu que des conséquences néfastes sans aucune contrepartie positive. Ils ont jeté les bases d'États voyous tels que l'Irak et la Syrie, semé les germes de la guerre civile au Liban et attisent aujourd'hui encore le conflit israélo-arabe.

 

Cent ans plus tard, la réalisation majeure des accords Sykes-Picot, à savoir la création des États syrien et irakien, se retrouve en lambeaux. Dans un parallèle surprenant, chacun des deux États a connu un régime totalitaire tout-puissant avec Hafez al-Assad en Syrie et Saddam Hussein en Irak, avant de se scinder en trois micro-États. Les deux pays comptent désormais un gouvernement d'orientation chiite soutenu par l'Iran, une opposition sunnite soutenue par la Turquie et l'Arabie saoudite et une force kurde appuyée par les États-Unis et la Russie.


L'État islamique (EI ou Daech) a proclamé « la fin des accords Sykes-Picot » en détruisant les postes de contrôle le long de la frontière syro-irakienne. Ceci dit, nombre d'observateurs, dont je fais partie, voient le morcellement de ces deux États voyous en six micro-États comme une bonne chose car les petits États sont plus homogènes et moins puissants que les régimes précédents.

 

Les accords Sykes-Picot constituent pour le temps présent une leçon d'importance : les puissances étrangères ne peuvent pas décider unilatéralement du sort de régions éloignées et surtout pas secrètement. Ce genre de conseil pourrait sembler désuet ou sonner comme une évidence mais, en cette période d'anarchie et de déliquescence politique, les puissances trouvent à nouveau tentant de prendre elles-mêmes le contrôle de la situation comme ce fut le cas en Libye en 2011 où leur intervention a échoué lamentablement. De telles tentatives pourraient se reproduire en Syrie, en Irak et au Yémen. Au-delà de ces conflits, Micheal Bernstam de la Hoover Institution a plaidé pour un redécoupage plus large de la « carte artificielle et obsolète » de la région.

 

Il faut arrêter ça. Au lieu de chercher à imposer leur volonté à une région affaiblie par l'anarchie, les puissances devraient se contenir et rappeler aux populations locales la nécessité de prendre pour elles-mêmes leurs responsabilités. Plutôt que de traiter les habitants du Moyen-Orient comme de perpétuels enfants, il convient de les considérer comme des adultes et de les aider à s'en sortir. Ce n'est que comme cela que le Moyen-Orient jusqu'à présent instable, violent et déliquescent évoluera peu à peu vers une situation meilleure. Ce n'est que comme cela que la région parviendra à surmonter les effets désastreux des accords Sykes-Picot.

 

Mise à jour, 14 mai 2016. Pour un autre aspect désastreux des accords Sykes-Picot, voir l'article de l'Agence France Presse, « Un siècle après, la Turquie bataille contre l'héritage de Sykes-Picot », dont voici un extrait :

 

« Les accords Sykes-Picot s'inscrivent dans une narration du ressentiment contre les "abus occidentaux", explique à l'AFP Sezin Öney, professeure de sciences politiques à l'Université Bilkent d'Ankara. Selon elle, « Ankara considère ces frontières comme artificielles, limitant, voire "volant" ce qui appartient à l'héritage historique de la Turquie. »