Israël : une ONG d'anciens soldats dans le collimateur de la justice

L'ONG israélienne «Breaking the silence», confrontée aux violentes attaques de la droite nationaliste depuis la publication de son rapport au vitriol sur la conduite de l'opération Bordure protectrice à l'été 2014, va maintenant devoir s'expliquer avec la justice. Le procureur général exige en effet que l'association lui communique l'identité d'au moins un soldat dont le témoignage a été publié dans ce document sous couvert de l'anonymat.

Les responsables de «Rompre le silence» jugent cette demande inacceptable et dénoncent une tentative d'entraver ses activités. «Il est difficile d'échapper à l'impression que le procureur chercher ainsi à dissuader d'autres soldats de fournir des témoignages anonymes», observe pour sa part le quotidien Haaretz. L'affaire doit être examinée dimanche 22 mai par la cour de Petah Tikva, une juridiction civile spécialisée dans les atteintes à la sécurité de l'État.

Dans le collimateur de la classe politique

 

Le rapport de «Breaking the silence», publié en mai 2015, a déclenché une vive controverse sur l'attitude de l'armée israélienne au cours de la dernière guerre dans la bande de Gaza. Nourri de plusieurs dizaines de témoignages livrés par de simples soldats ainsi que par des officiers, il lève une patrie du voile sur une opération qui a duré plus de 50 jours et s'est soldée par la mort de 2200 Palestiniens. «Les règles d'engagement transmises aux soldats furent les plus permissives jamais portées à notre connaissance», y affirment les responsables de l'ONG, qui dénoncent «une politique de tirs indiscriminés» et accusent l'armée d'avoir agi en violation de son propre code d'éthique.

 

Cette enquête, abondamment reprise par la presse internationale, a été critiquée par une partie de la classe politique israélienne, qui reproche à «Breaking the silence» d'utiliser des témoignages invérifiables pour jeter le discrédit sur l'armée. L'ONG est simultanément devenue la bête noire de la droite nationaliste, qui la désigne comme un ennemi de l'intérieur et l'accuse, malgré ses dénégations réitérées, de promouvoir le boycott d'Israël. Le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, et le ministre de la Défense, Moshé Yaalon, l'ont récemment prise pour cibles, tandis que plusieurs projets de loi visant à la faire interdire ont été rédigés par des députés du parti nationaliste-religieux Foyer juif: «Des ONG ont été créées spécialement pour ternir notre réputation aux yeux du public et des espions ont été infiltrés dans nos rangs». Yehuda Shaul, porte-parole de l'association dénonce «une campagne d'une violence jamais atteinte pour nous faire taire une bonne fois pour toutes».

L'armée a ouvert huit enquêtes

 

Parallèlement à cette controverse, l'armée a décidé l'an dernier d'ouvrir huit enquêtes sur des infractions dévoilées par le rapport de «Breaking the silence». La police militaire s'est rapprochée de l'ONG afin de réclamer les informations recueillies au cours de leur enquête ainsi que l'identité de certains témoins. «Nous avons refusé, car la protection des soldats qui acceptent de témoigner sur leur expérience dans les rangs de l'armée est au cœur de notre activité - tout comme le minutieux travail de vérification auquel nous nous livrons avant de publier leurs récits», argumente Yehuda Shaul.

L'association, qui fut créée en 2004 par un groupe d'anciens soldats déployés à Hébron (Cisjordanie), n'en est pas à ses premiers démêlés avec la justice. Elle fut notamment sommée d'identifier ses sources, en 2004, après l'ouverture d'une exposition dévoilant les coulisses de l'occupation. «À l'époque, cependant, nous avions invoqué le secret des sources qui protège les journalistes et cet argument avait semblé convaincre les autorités de lâcher l'affaire», se souvient Yehuda Shaul.

«Cette enquête vise à blanchir les responsables de Bordure protectrice»

Yehuda Shaul, porte-parole de l'association «Breaking the silence»

À l'approche de l'audience qui doit se tenir dimanche à Petah Tikva, les responsables de l'ONG estiment que le ministère public cherche essentiellement à accroître la pression exercée à son encontre. «Cette enquête, ouverte contre de simples soldats pour des infractions relativement peu graves, vise fondamentalement à nous empêcher de témoigner sur les coulisses de l'occupation militaire, dénonce Yehuda Shaul, ainsi qu'à «blanchir» les responsables de Bordure protectrice en donnant le sentiment qu'ils enquêtent sur les infractions portées à leur connaissance. Le procureur général a de toute évidence décidé de faire de la cour son instrument politique. Mais nous espérons que les magistrats refuseront de se prêter à ce jeu».

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