Les paradoxes de la société israélienne par le Pr. Gilbert Benhayoun

Le pays présente deux visages, comme le dieu Janus qui avait deux faces, l’une qui regardait devant, et l’autre qui regardait derrière. D’un côté, pour l’OCDE, grâce à des politiques fiscale, budgétaire et monétaire prudentes, la croissance économique a été supérieure à celle de la moyenne des pays de l’OCDE. De l’autre, tous les indicateurs montrent que les inégalités sont très importantes, et que le taux de pauvreté est au-dessus de la moyenne de l’OCDE. La question, pour les prochaines années, est de savoir si ces fortes inégalités ne vont pas finir par obérer la croissance et les performances globales, d’autant plus que pour l’OCDE, la productivité du travail est paradoxalement faible, « si le revenu par habitant a (…) rattrapé celui des pays les plus avancés, la productivité n’a pas connu le même phénomène de convergence ».

La raison en est que l’économie israélienne est duale, un secteur hautement performant coexiste avec un secteur traditionnel protégé inefficace. Pour l’OCDE, « des défaillances substantielles dans la réglementation des marchés de produits et dans le régime de concurrence (…), dans la chaîne alimentaire, le secteur bancaire, de l’électricité, grèvent la productivité et érodent les revenus. »

Une économie résiliente

 

Depuis plus de dix ans, la croissance économique est supérieure à celle de la moyenne des pays les plus riches de l’OCDE. L’emploi augmente, l’inflation est faible, l’excédent avec l’extérieur est confortable, les finances publiques se portent bien. Ainsi, le déficit public ne représente que 2.9% du PNB, et le ratio dette/PNB est de 67%. A titre de comparaison, rappelons que le même ratio est de 100% en France. De plus, et afin de relancer la demande, le gouvernement vient de décider une baisse du taux de TVA, qui est passé de 18 à 17% à partir d’octobre 2015, ainsi qu’une réduction de la taxe sur les bénéfices qui est passée de 26.5% à 25%, à partir de janvier 2016. Le PNB par habitant est de 33 718 $ (moyenne OCDE : 39 000 $).

La croissance économique est ininterrompue depuis 13 ans, 4% en moyenne annuelle depuis 2003. Elle est supérieure à la moyenne des pays les plus performants de l’OCDE, et les conflits avec les Palestiniens de Gaza n’ont pas infléchi la tendance. Par ailleurs, le taux d’emploi (emploi/population) a progressé durant la période nettement plus que celui de la moyenne des pays de l’OCDE :

Taux d’emploi

ISRAËL OCDE

2003 61 % 63 %

2016 73 % 64.5 %

Le poids de la dette publique, par rapport au PNB a chuté dans la période de manière remarquable, résultat d’une politique macroéconomique prudente.

Dette publique / PNB

ISRAËL OCDE

2003 95 % 74 %

2016 65 % 115 %

Les autorités de la Banque d’Israël ainsi que le gouvernement ont su « préserver la stabilité financière et monétaire face à un environnement international incertain. » (OCDE). En 2014, Karnit Flug, la jeune Gouverneure de la Banque d’Israël, a été désignée par le Journal Global Finance, comme une des meilleurs gouverneurs de Banque Centrale du monde, recevant la note A+, alors que Mario Draghi, Gouverneur de la Banque Centrale européenne n’a obtenu que la note A.

Israël est souvent qualifié de « start-up nation », le nombre de brevets, la performance de la recherche dans des domaines aussi variés que la recherche médicale, le management de l’eau, sont reconnus internationalement. Le secteur des hautes technologies représente 18% du PNB et plus d’un tiers des exportations du pays, selon les sources officielles. Les dépenses de R&D sont les plus élevées de tous les pays de l’OCDE.

R&D en %du PNB (source OCDE)

2000 2014

Israël 3.93 4.11

France 2.08 2.26

États-Unis 2.62 2.74

OCDE 2.14 2.37

Une tendance récente concernant les start-up est à noter. Jusqu’à ces dernières années, les nouvelles start-up qui réussissaient étaient cédées à des entreprises étrangères, en majorité américaines, faute de pouvoir se développer sur un petit marché comme celui d’Israël. Aussi, les bénéfices en termes d’emploi de la R&D israélienne étaient peu importants. La seule entreprise de taille mondiale qui fait exception à la règle est Téva, leader mondial dans la production pharmaceutique, en particulier dans celle des génériques. Ces dernières années, à la question posée aux responsables de start-up de savoir comment ils concevaient l’avenir de leur entreprise, 99% d’entre eux répondaient invariablement, « à l’étranger ». Depuis peu, on observe un changement d’attitude qui se manifeste par la volonté, nouvellement affirmée de se développer en Israël [1]. Les start-up veulent, dorénavant se développer dans le pays, de ne plus se vendre à l’étranger. La conséquence de ce changement est que le secteur de la haute technologie israélienne est inondé de capitaux en provenance des États-Unis, d’Europe et même de Chine. De plus, ces capitaux qui s’investissent dans les entreprises israéliennes de haute valeur ajoutée, le font aux conditions fixées par les israéliens. Pour J. Reed Israël veut passer de la « start-up nation » à la scale-up nation ». Ce nouveau paradigme ne peut que bénéficier à l’emploi local, à la croissance et au développement des exportations.

Cette tendance renforce l’écart entre les entreprises de haute technologie et la vieille économie, mais elle représente un atout pour l’emploi, y compris de celui des minorités arabes [2] et des ultra-religieux.

Ces très bonnes performances économiques, reconnues par l’OCDE, la Banque mondiale, masquent pourtant de profondes inégalités sociales, qu’il s’agit d’examiner.

Les inégalités peuvent à terme nuire à la croissance

 

Un des problèmes graves que rencontre Israël sur le plan intérieur est l’importance des inégalités dans le pays. Ce problème s’est aggravé ces dernières décennies, avec cependant une stabilisation ces dernières années [3]. Or, lorsque les inégalités sont grandes, la fracture entre groupes sociaux est exacerbée. En Israël, elle se manifeste entre juifs, religieux, ultra-religieux et séculaires, entre juifs et arabes, entre les nouveaux immigrants et les natifs d’Israël, entre les habitants du centre du pays (région de Tel-Aviv), et ceux de la périphérie (nord et sud du pays). En 2011, on a assisté à des manifestations de protestation contre la vie chère ; en 2015 c’est au tour de la communauté éthiopienne (falash mura) de manifester. Les données, fournies par un rapport officiel [4] sont claires :

- En 2014, 445 000 familles vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit 1 709 000 personnes dont 778 500 enfants.

- En termes de pauvreté, la société israélienne est hétérogène. Si le taux moyen de pauvreté est de 29.1%, celui des familles arabes est de 57.2%, et celui des juifs religieux ultraorthodoxes est de 66.7% [5].

- Le risque de pauvreté est d’autant plus élevé pour ces populations que leur capital humain est déficient, que leur taux de participation à la vie active est faible.

- Les données montrent par ailleurs que les inégalités en matière de patrimoine sont très élevées et ont augmenté ces dernières années. Le prix des logements s’est particulièrement accru ces dernières années.

Prix des logements (à partir données OCDE)

2003 2008 2014

Israël 100 95 159

OCDE 100 110 110

Zone euro 100 118 104

États-Unis 100 100 102

Cependant, deux éléments nouveaux sont à prendre en compte qui tempèrent ces données négatives. D’une part, on note depuis quelques années, une augmentation du taux d’emploi de ces minorités, et d’autre part, le gouvernement israélien vient de décider une dotation de 3.5 milliards d’euros, soit 1.5% du PNB en direction de la population arabe israélienne, dans les secteurs du logement, de l’éducation et des transports.

Implications des fortes inégalités

 

- Le problème de l’insertion économique des populations arabes et juives orthodoxes est d’autant plus important que leurs poids démographique va sensiblement augmenter dans les prochaines années. Ensemble ils représenteront la moitié de la population en 2059. Or, le taux de ceux qui font leur service militaire (population juive) est très faible.

Structure de la population israélienne

2014 2039 2059

Juifs religieux 15 19 28

Arabes israéliens 20 23 22

Autres 65 58 50

Total 100 100 100

- La participation de ces deux groupes à la production nationale est très faible. Si ces tendances se poursuivent, les ressources de l’armée, en termes d’effectifs et de moyens (le budget de la défense est dépendant de la taille du PNB) risquent de se réduire gravement. Les inégalités renforcent l’insécurité.

- Les inégalités renforcent les fossés économiques entre groupes sociaux, ce qui risque de se traduire à terme en cassures politiques. Un déclin de la démocratie n’est alors plus à exclure.

- Le risque d’émigration d’une partie de la main d’œuvre, la plus active, car elle n’aura pas de difficultés à trouver un emploi ailleurs, peut s’accroître et remettre en cause la croissance économique.

(*) Le Professeur Gilbert Benhayoun est le président du groupe d’Aix qui comprend des économistes palestiniens, israéliens et internationaux, des universitaires, des experts et des politiques. Son premier document, en 2004, proposait une feuille de route économique, depuis de nombreux documents ont été réalisés, sur toutes les grandes questions, notamment le statut de Jérusalem ou le dossier des réfugiés, chaque fois des réponses sont apportées.

[1] John Reed, « Israel : Start-up nation comes of age », Financial Times, 6 janvier 2016

[2] Un article récent paru dans le journal considéré comme de gauche en Israël Haaretz (Why can’t Israeli Arabs Find Jobs in High Tech ?, 30 octobre 2015), décrit les difficultés que rencontrent les jeunes diplômés arabes israéliens à trouver un emploi dans le secteur du high tech.

[3] Eran Yashiv (2016), « Key Challenges Facing the Israeli Economy and their Ramifications for National Security », INSS

[4] National Insurance Institute of Israel, décembre 2015

[5] National Insurance Institute of Israel, “2014 Annual Report : Poverty Indices and Social Gaps”, (http://goo.gl/YeibU9).

 

http://destimed.fr/Les-paradoxes-de-la-societe-israelienne-par-le-Pr-Gilbert-Benhayoun